‹ Mémoires d'exilChapitre 18 sur 62 · LE RHIN IS · texte numérisé non relu

LE RHIN IS

il'inspiration, le véritable aiui tle la justice le met en pratique à cliaque heure de l'existence.

On dit aujourd'hui « L'idéal n'existe pas dans la nature humaine; il y a deux parts dans la vie ; l'idéal n'est fait que pour les livres; il ne vaut rien dans la pratique de la vie. ''

Oui, nous sentons que les autres peuples font aussi de la liberté et de la justice une question d'art. La France seule, notre France, réalisa dans les grands jours de sa vie nationale les sublimes idées qui apparurent au génie à l'heure de l'inspiration.

A la plupart des gens, il suffît que le droit,, la justice vivent renfermés dans de Ijeaux livres dorés sur tranche, ou bien encore dans des septuors, ou des ouvertures, ou des sonates pathétiques. Mais, Dieu merci ! il reste encore debout sur la terre des groupes d'hommes dont la vie parle avec éloquence de ces choses divines qu'on tâche d'ensevelir sous la poussière des bibliothèques.

Pendant les huit jours passés à Mutterstadt au milieu de la chère famille More, Goethe nousfut révélé dans certains détails; par exemple, pourquoi il consacre le tiers de ses romans à des descriptions de jardinage. Dans ce modeste jardin de village, quatre-vingts espèces de roses ; rouge, blanche, jaune, rose-thé, orange pâle, pourpre, faisaient les délices des parents et des enfants. On finit par s'intéresser à toutes ces variétés, à chacun de ces arbres fruitiers, qu'on vous présente comme des êtres vivants, des membres de la famille. C'est la plus douce occupation de cette maison bénie.

D'ailleurs quel autre souci, là où la vie est si calme, où ne pénètrent ni souvenirs ni pressentiments d'orages politiques? A quoi rève-t-on sous ces beaux pommiers et amandiers en fleurs, près du puits à la margelle de pierre, ombragée de cytise, dans la cour tapissée de lauriers-rose et

(le vigne? on éprouve l'efFet de cet oubli, de cette somnolence qui ont rendu l'Allemagne si longtemps insensible aux questions politiques.

Nous-mtMnes, nous avons peine à donner notre attention aux volumes qu'on attend à l'imprimerie. Allonsnous tomber dans un antre extrême? Après l'excès de travail, l'inertie, la quiétude? Où trouver le repos, si ce n'est ici?

Nous n'avions aucune nouvelle du monde extérieur.

La France se préparait aux élections ; la convocation des collèges électoraux était fixée au 21 juin. Ou était à la veille de ce jour qui faisait d'avance tressaillir tant de cœurs. Plusieurs jurisconsultes du parti, confiants dans la force imprescriptible du droit, espéraient le triomphe des candidats de l'opposition.

Si chaque département s'agitait en faveur d'un ancien représentant, quelle protestation, quelle réponse éloquente à la récente circulaire !

Avant notre départ, nous avions lu dans un journal français un article très-ferme sur Edgar Quinet ; on y posait sa candidature. Les électeurs de l'Ain venaient de lui écrire qu'ils le porteraient, comme une manifestation des plus énergiques de la ]il)erté ; ils comptaient sur son dévouement, etc.

M. Quinet répondit : J'accepte.

La réponse parvint-elle? On peut en douter. Ce n'est que bien des années plus tard qu'on lui apprit de vive voix le résultat : quatre cents votes acquis à l'exilé au dépouillement du scrutin.

Quand nous quittâmes Bruxelles, personne ne fondait des espérances sérieuses sur les élections. A véritablement parler, la démocratie était incertaine sur l'attitude à

prendre. Le plus grand nombre penchait pour l'abstention, triste moyen de protestation. Voter, n'était-ce pas, disait-on, sanctionner le coup d'Etat? Devant les forces immenses du gouvernement et la répression dont on frapperait les manifestations de l'opposition, l'inégalité serait trop flagrante, la supériorité des candidats gouvernementaux trop écrasante. — A cet argument, d'autres répondaient : — Un tronçon d'armes nous reste, il faut s'en servir. Laisserons-nous le pays nous accuser d'abdiquer? Essayons, agissons.

Le lundi 22 juin, nous quittions Mannheim, longeant le Rhin sans nous arrêter; il nous tarde d'aborder le sol de la liberté. Une oliaîne de collines boisées borde la charmante vallée d'Heidelberg à Bade, de Bade à Fribourg en Brisgau. La plaine est riche, couverte de moissons dorées- Tout un peuple de faneurs et de faneuses, armés de râteaux, travaille dans la campagne et anime la contrée; leurs mouvements cadencés donnent un rhythme au paysage. N'est-ce pas la dixième Symphonie? Et quel ravissant moment de l'année i

L'odeur des foins coupés, l'air des forets arrivent du fond de ces frais et riants vallons qui se cachent dans les plis de la montagne. On respire avec bonheur ces pures haleines du printemps; le tableau est si doux, si agreste, les travaux des champs rassérènent l'esprit. Mais notre pensée, notre cœur est ailleurs. Sur la rive gauche, c'est la France ! Nous interrogeons l'horizon voilé. A. Appenweyer, la flèche de la cathédrale de Strasl)0urg perce la brume ; une vive lumière inonde pour un moment les prairies, les villages, les moindres ondulations de la terre française; d'un œil ému nous contemplons ces lointains chéris; mais les brouillards du Rhin nous les dérobent bientôt.

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Un brave Bernois devine notre attendrissement muet :

— Vous êtes Français? absents depuis longtemps?

— Sans doute; c'est un grand jour, celui où l'on revoit les frontières de son pays, même de loin.

Le Rhin, qui nous sépare de notre France aimée, est très-étroit en cet endroit. Sur la berge, une maisonnette isolée, avec un jardin, fait rêver : si nous l'habitions ! De là, à toute heure, on toucherait la rive française !

A Fribourg, les montagnes se rapprochent, le cercle se resserre. Une pluie fine rafraîchit l'atmosphère, la noire cathédrale se détache dans le paysage; des étudiants de l'université, en bérets rouges et blancs, se pressent à la gare; encore quelques stations et nous voilà en Suisse. — Y sommes-nous? Où est la ligne de démarcation entre le territoire badois et bâlois? Elle existe à peine moralement, car le paysan des bords du Rhin est resté jusqu'ici plus libre, plus heureux que les autres Allemands. Sa culture est supérieure, il ne partage pas les passions farouches contre la France; ici, le travail semble une bénédiction, les physionomies sont riantes, les esprits affranchis. Nous entendions des cultivateurs rhénans causer politique, religion; leurs mains étaient rugueuses, leur visage débonnaire; mais l'indépendance, la netteté de leur pensée, ne laissaient pas de nous surprendre, nous autres accoutumés au mutisme de nos populations catholiques.

Nous franchissons le fleuve 7'épuUicain (ce n'est plus le Rhin allemand). Un vieux pont de bois délabré, vermoulu, sépare le petit Bàle du grand Bâle. De la fenêtre de l'hôtol (la Tête-Noire), nous voyons à nos pieds le Wmi suisse, la cliaine bleue des Vosges. « Enfin nous sommes sur la terre de la liberté! 0 que ce premier soufile de liberté est bon, s'écrie l'exilé. Tout nous plaît ici ! le paysage et les hommes! »

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Le soir, par un beau soleil eouehaiil, nous nous melons à la foule des promeneurs au bord du fleuve.

La ville s'étale sur les deux rives; les maisons noires du vieux Bàle avancent sur la rue leurs étages supérieurs, comme à Bourg-en-Bresse; des terrasses ombragées entremêlent leur verdure aux façades Idanches modernes. Les deux tours du Munster surgissent dans le crépuscule, d'autant plus imposantes ; c'est le gothique dans toute sa naïveté au moment oîx l'art hésitait à abandonner l'antiquité, mélange de roman et de gothique, le plein-cintre surmontant l'ogive, des colonnes moitié antiques avec des chapiteaux barbares.

Deux noires statues colossales sur le portail veillaient seules sur la place déserte; le murmure de la fontaine sons les arbres entrecoupait le silence.

Toute la nuit on est bercé par le bruissement du Rhin ; il a la voix modeste pour un dieu. Quelle joie de se dire : .le le reverrai demain avec ses belles eaux, couleur d'émeraude, niajestueuses et paisibles entre ses deux rives libres, fiéres du peuple républicain qui les ha1)ite.

Le lendemain, nous visitons la cathédrale et ses deux tours de grès rouge. L'intérieur, récemment restauré, brille, hélas! d'une blancheur éclatante. L'union du gothique et du byzantin apparaît dans mille détails d'architecture; frises et chapiteaux byzantins, ornements gothiques, d'un dessin grossier, d'une imagination naïve. Sur le fût des colonnes se déroule l'histoire d'Adam et d'Eve, des Miracles, des Vertus. La Charité représentée par deux bonshommes rachitiques; quel est le bienfaiteur? quel est le mendiant? Un fourreau étroit emboîte ces corps grêles Ailleurs, c'est un barbare portant sur l'épaule le

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carquois et les flèches; peut-être quelque Frank Salieii. Ici, deux, personna^fes tombent d'un arbre; un singe croque une pomme; des chiens arrachent la barbe d'un juif; ces figures grimaçantes supportent les arceaux, les piliers, enlacent les chapiteaux.

Comment ne pas rêver à la mystérieuse origine du gothique. Où a-t-il pris naissance? Le peuple des croisades ne l'explique pas; il aurait apporté l'architecture des Sarrasins, et le gothique précède le moyen âge. Les anciens ne connaissaient pas l'ogive, et cependant on en retrouve les traces dans les tombeaux de Mycènes et de Tyrinthe. L'ogive est-elle née du climat pluvieux où les constructions en pointe facilitaient l'écoulement des eaux? Point d'ogive en Italie, mais l'Espagne déroute notre liypothèso.

La salle du Concile est aussi petite et basse que celle de Charles-Quint à Bruxelles; mêmes dalles et bancs circulaires en chêne où s'assirent les prélats qui déposèrent le pape; mêmes casiers-bahuts pour l'argenterie et les ardiives; tout cela intact depuis quatre cents ans. Papes, empereurs, rois, cardinaux, où sont-ils? La Danse des Morts de Holl>ein répond à tout. Six ou sept fragments, échappés à la destruction, témoignent encore du splendide coloris et d'une conception de génie. Sliakspeare seul a marié ainsi le rire et la terreur; le plus haut comique et l'effroyable tragédie.

Ici, la Mort mène joyeusement à la danse une reine jeune et fière, et plus loin un laboureur avec ses poules dans le panier. Une jeune fille se mire dans la glace et elle aperçoit le hideux squelette qui gambade. Quel humour dans le tableau du cuisinier! la mort le saisit, ne lui laisse pas achever son rôt, entraîne le poulet embroché et répand la soupière pleine. Toutes ces figures expriment l'épouvante avec un rire effronté.

Xofre guide parlait de son paj's avec enlliousiasmo; ce

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nctait pa^ un cicérone banal, niais le citoyen dnn pays libre, fier des grandes actions et des grandes époques historiques de la Suisse. Revenant sur la récente affaire de Neuchâtel : « Nous n'étions qu'un seul homme! s"écria-t-il. Si les Prussiens étaient venus, malheur à eux! » Rajouta: « Autrefois, il y avait à Bàle des fortunes colossales, quelques hommes qui dévoraient les richesses et, à côté, tout un peuple de mendiants. Aujourd'hui, tous sont égaux, «

Huit lettres et une masse de journaux nous attendaient poste restante. Nous portons notre précieuse cargaison sur la belle terrasse darbres qui borde le Rhin. Appuyés sur le parapet, nous avions en face de nous le paysage des Vosges; au loin, la sombre lorèt Noire; à nos pieds, le fleuve; une petite barque allait d'une rive à l'autre. Ce calme profond de l'eau, de l'air, nous pénétrait.

Il fallait un effort pour se replonger dans les agitations renfermées sous ces enveloppes. On arrache la bande des journaux; ils contenaient la seconde circulaire de M. Billault. Elle s'adressait aux électeurs et s'élevait contre la prétention des démocrates » çiii jugeaùnt à propos d'engager la lutte. Quel était donc le vrai but de cette opposition? 11 faut que le pays le sache. Il faut, Monsieur le préfet, que vous le fassiez bien comprendre aux populations. Que veulent-ils, ces candidats aux idées républicaines et socialistes? Présenter de nouveau la question de la république au suffrage universel? Cela n'est pas sérieux. Ils ne réussiront pas. Pains trompera leur espoir. »

Dans la première circulaire celle du 30 mai), le gouvernement exprimait sa volonté de présenter à la réélection tous les membres de l'assemblée de 1852. Il faisait un appel " aux loyaux travailleurs de nos campagnes et aux

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intelligents ouvriers de nos villes, » et engageait les préfets à presser tous les électeurs de venir au scrutin, afin de noyer dans une immense manifestation populaire l'imperceptible minorité des partis hostiles.

Considéré comme factieux, M. de Montalembert fut seul exclu de la liste des candidats officiels ; son concurrent était un chambellan.

Enfin une proclamation du préfet de la Seine, mais attribuée à une autre plume, afiichée dans Paris, désignait au choix des Parisiens « les neufs députés sortants, qui avaient fait leui's preuves. » Tout autre choix exposerait les Parisiens à créer de l'agitation et du malaise, lesquels agitation et malaise retombent, croyez-le bien, avant tout sur ceux qui travaillent.

•• Voter pour les candidats du gouvernement, c'est ratifier leur conduite, approuver ce qu'ils ont soutenu; voter pour les candidats hostiles, c'est suivre, dans une voie sans issue, des hommes qui n'ont au fond, la plupart^ aucune sympathie pour le peuple, et qui ne peuvent relever leur parti que sur les malheurs de la patrie. "

La question ainsi posée était d'autant mieux assurée qu'on frappait rudement les journaux qui soutenaient lecandidats de l'opposition. Z^ ySïecZe reçut un avertissement le 17 juin. D'ailleurs, quel résultat pouvait-on espérer, quand l'abstention avait été résolue en principe? Et ceux qui voteraient, comment feraient-ils triompher leurs candidats en face des députés du gouvernement qui, seuls, pouvaient imprimer, afficher, distribuer a profusion leurs profession de foi, prospectus, circulaires? Les candidats de l'opposition n'étaient plus autorisés à se faire connaître dans des réunions publiques, comme sous tous les gouvernements précédents.

On n'attendait rien, on n espérait rien.

Avant de quitter Bàlc, nous fimes visite à la fille d'un

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