‹ Mémoires d'exilChapitre 21 sur 62 · BAI.E-CAMPAGNE · texte numérisé non relu

BAI.E-CAMPAGNE

pressent à Tabreuvoir; des chars rustiques encombrent la rue du village qu'on traverse pour gagner le bois. On cueille les fraises dans la clairière, au pied des grands chênes.

L'horizon des Vosges, l'horizon de la France se déroule à la lisière de la forêt. Un bouvier chante d'une voix rustique qui fait vibrer la vallée; que la sonorité est grande au bord des fleuves ! Mille oiseaux se répondent d'une extrémité du bois à lautre, concert de voix tour à tour tendres, plaintives, stridentes, moqueuses; modulations variées, cris, sifflets, longues notes ténues, soupirs, babils joyeux; une animation, une vie intarissable : on dirait un lieu peuplé de sylphes et de fées. Ce monde ailé, enchanté, gazouille au-dessus de nos têtes, et ne se lasse pas de glorifier le printemps et la liberté dans les fraîches retraites qu'il a choisies. Mésanges et roitelets, pinsons et fauvettes voltigent dans la coupole formée par les branches des hêtres sveltes et des charmes noueux.

Que l'air était pur et vivifiant sur ces collines, sur ce gazon, plus moelleux que le velours! De chaque plante foulée sous nos pas s'exhale un arôme fortifiant. Au sommet d'une colline, quelques beaux peupliers forment un portique où nous allons contempler le paysage au soleil couchant; de minute en minute, les teintes de lumière changent l'aspect de la terre et du ciel, à mesure que le soleil s'abaisse sur les Vosges. Les montagnes se dessinent nettement à l'horizon sur le fond bleu. A travers les arbres groupés gracieusement, on voit la plaine couverte de moissons, les prairies aux nuances de verdure infinies, depuis le vert pâle, le vert brillant, le vert sombre, le brun, le jaunâtre, jusqu'à cette tendre verdure qui se confond avec la lumière elle-même.

Comme nous sortions du bois, ou entendit un lointain-

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roulement de voiture. Chacun se dit : Si c'était le colonel? Depuis plusieurs jours, nous espérions sa visite à Schweizerhalle. En effet, près de la maison nous apparut sa noble et martiale figure. L'arrivée de Charras ajoute une joie fortifiante, une amitié de plus à celles qui nous entourent ici.

Il vient de La Haye où il a laissé son ami Barbés. Rien de plus touchant que la vive affection qui unit ces hommes stoïques. Au rigorisme des principes, au caractère incorruptible, ils joignent une nature si profondément humaine, un cœur si tendre! Le colonel ne parle do l'ancien prisonnier de Belle-Isle qu'avec attendrissement et respect. « Tout ce qu'on a dit de Barbes reste fort au-dessous de ce qu'il est. Je reste à La Haye uniquement parce qu'il y est, et il y reste à cause de moi. » Et il ne tarissait pas sur la bonté, légalité d'esprit, la belle âme de son ami, son érudition et sa charmante bonhomie. Un mot peint Barbés : M Pour moi, il n'y avait qu'un rôle possible dans la République. Un seul m'allait. Je faisais un bon prisonnier d'Etat, et j'avais pris mon rôle au sérieux. »'

Le général Cavaignac était dernièrement à La Haye. Le colonel réunit à déjeuner l'ancien chef du pouvoir exécutif de 1848 et Barbes. Ces deux grands citoyens se convinrent infiniment; l'alliance de tels hommes efface les partis et cimente l'unité morale de la démocratie.

Le colonel ajoutait : « Une modestie excessive est un trait comïnun à tous deux. Dernièrement le général Cavaignac passait à Saardam; deux mille personnes se rassemblèrent dans le village pour le saluer, tout le monde se découvrit à son passage (les officiers de la garnison y compris) ; dans sa modestie, le général s'étonnait d'être connu de tant de personnes. «

Que de nobles entretiens entre les exilés réunis sous un Même toit! Le soir, quand l'horizon en feu, voilé de bru-

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mes enflammées, prericiit ces teintes arilentes qui rappelaient le désert, on parlait de l'Algérie, de la réorganisation militaire, du péril des armées permanentes, de la discipline, qui annule l'homme et lui fait perdre tout sentiment de la cité. L'exemple de la Suisse et de l'Araériciue démontre victorieusement que la meilleure défense des frontières, c'est la liberté et le patriotisme des citoyens.

Le colonel, qui n'est pas insensible aux beautés de la nature, nous accompagne aujourd'liui au Schaubourg. Il s"agit d'obtenir une première vision des Alpes, déesses capricieuses qui se cachent obstinément dans leur sanctuaire de nuages. Schaubourg est une assez haute colline à une lieue et demie de Schweizerhalle. On franchit les prairies ^u village de Pratteln, les vignes, les vergers, jusqu'à la foret qui recouvre les pentes montueuses. Un chemin en corniche, ombragé, offre de grandes échappées de vue sur la vallée du Rliin et Frankendorf (village des Francsl. Arrivés sur le plateau, le télescope est braqué du côté de rOberland. Tout est couvert de nuages. Avec une patience infatigable, on attend que le rideau veuille bien s'entr'ouvrir. Ceux qui ont la passion des Alpes comprennent cette émotion. Il en est ainsi à l'attente de toute apparition à laquelle s'attache une idée de grandeur.

Enfin on voit briller au bout de la lunette les glaciers du Schrekhorn, un cône étincelant incliné vers le midi; tout près le Moine, le Finsteraarhorn. Mais quoi? ces géants réduits à la proportion d'un petit morceau de sucre. C'est égal, l'œil a atteint les cimes, les portiques du temple alpestre. Quel trône plus digne de la divinité que ces Propylées de rOberland ?

Une divertissante cueillette de cerises, dont chacun remplit son chapeau, succéda à la séance du télescope.

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Et quel retour par la campagne paisible, éclairée d'une lumière blanchâtre! La lune aux sommets des monts, les bruits du soir expirant dans la vallée, les sonneries des troupeaux, l'appel du berger... oui, c'étaient des moments de trêve; sombres préoccupations, saintes colères, tout cédait au charme de ces soirées d'été.

Le langage coloré, vif, original du colonel, sa sensibilité, sa gaieté étaient pleins d'attrait. Un toast à la prise de la Bastille termina ce 14 juillet.

Hélas! le 24 janvier 1865 nous revîmes ce même horizon, mais dans quel deuil ! Quel pèlerinage funèbre de Vey taux à Bâle, oii Edgar Quinet dit un dernier adieu à son frère d'armes, au grand proscrit !

Ce sont les vacances de l'exil, les joies que je veux rappeler ici, non les souffrances. Elles viendront à leur heure.

Notre excursion dans l'Oberland était fixée au 3 août. Avant de partir, nous passâmes une journée à Bàle chez l'aimable fille de la Charlotte de Werther. Elle nous fit visiter le musée.

On reste saisi devant la famille de Holbein ; ces pauvres enfants terrifiés, les yeux en pleurs, leur mère défigurée par les larmes, révèlent éloquemment la vie intime du peintre de Henri VIII.

Le plus charmant des portraits d'Erasme est celui qui le représente écrivant. Nous remarquâmes aussi un beau portrait d'Amerbacli, Tami de Mélanchthon; un Ruysdaël, un Téniers, le petit portrait de Luther, par Cranach ; une jeune fille de profil, dessin à peine touché, de Ilolbein; une ravissante vierge de Diirer, suave composition au crayon, et dans la salle Aula un portrait d'Œcolampade.

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En parcourant les salles de l'Hôtel-de-Ville, du Grand- Conseil, du Petit-Conseil, on est étonné de ne pas y trouver un seul gardien : ni gendarmes ni soldats, le peuple entier surveille le palais de la nation. Ces galeries, ces escaliers accessibles à tous, ces portes ouvertes, cette confiance disent assez combien les mœurs républicaines de ce pays fortifient les institutions et rendent la sécurité parfaite.

Jamais la vue de la terrasse de Baie ne fut plus belle; une vapeur azurée flottait sur le Rhin, tandis que vers les Vosges le fleuve prenait des teintes pourprées. Au retour, nous eûmes mieux que de la peinture : un tableau vivant de Léopold Robert , les moissonneurs au repos , après l'ardente journée, au milieu du plus frais paj'sage, éclairé par la chaude lumière du soleil couchant. Dans une prairie, riche en gerbes déjà entassées, l'homme et la femme, appuyés sur la moisson, l'air heureux, nous regardaient passer.

Deux officiers, proscrits du 2 décembre, MM. Brukner et Valentin, anciens représentants, augmentèrent un soir la cordiale réunion. L'un revenait d'Amérique, l'autre vivait en Irlande ; il traversait l'Europe tous les ans pendant les vacances pour aller voir les siens. Qui peut énumérer les douleurs de l'exil?

A quelques jours de là, nous apprîmes la mort de Béranger. Ceux qui seraient tentés de se montrer sévères pour sa mémoire, sont désarmés en se rappelant le rôle de Béranger après Waterloo, pendant l'invasion : « Dans cette heure d'agonie, d"où viendra le secours? L'Eglise ne priant plus pour cette grande nation défunte, il a fallu qu'un homme, qui unit le sourire aux larmes, fit l'office du curé do campagne. Béranger a ramené sous chaque toit l'espérance avec le chant du Dieu des lonnes gens. »

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Encore une promenade, et ce sera la dernière, au pied du Jura; mais comment ne pas donner un souvenir à la Forêt sacrée? Nous appelions ainsi un bois de vieux chênes qui élève sur un mamelon ses remparts fortifiés. Au delà du village de Pratteln, un sentier, entre des vergers bordés de palissades, conduit vers des pentes couvertes de mousse soyeuse, et vous voilà dans la plus belle salle de verdure. Ces chênes gigantesques ont l'air si majestueux et si vénérables, groupés d'une manière si vivante, qu'on se croit devant une auguste assemblée de vieillards.

En effet, les uns, rassemblés en cercle, semblent délibérer dans l'Agora ; d'autres se retirent mystérieusement à l'écart; ici, rangés solennellement en procession; plus loin, un mouvement populaire les a pressés tumultueusement les uns contre les autres. C'est une foule réunie sur la place publique et transformée d'un coup de baguette en arbres de toute venue; chaque groupe, chaque individu a conservé son caractère, son attitude, ses passions du moment. Voyez ces vieillards centenaires, blanchis par les siècles; leurs mains s'étendent pour vous bénir. Et ces jeunes chênes, ils lèvent les bras vers le ciel et l'implorent ; d'autres vous menacent; d'autres encore ont la roideur, l'inflexibilité du juge qui condamne.

Sous ce dôme de feuillage quelle ombre épaisse et quel silence! A peine le pivert l'interrompt de son cri strident.

De loin en loin, une éclaircie d'où le regard plonge sur les prairies. La foret monte, monte, s'épaissit graduellement; au sommet du mamelon, l'ombre devient obscurité; de rares points lumineux s'infiltrent à travers la voûte, que les rayons du soleil ne percent jamais.

Etendu sur la mousse fine et frisée, est-ce là que l'auteur de Merlin eut la vision du peuple mélodieux et poétique de femmes : Juliette, Titania, la Joconde, Clorinde, Angélique, Clarisse, Herminie, couronnées de narcisses et

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de roses sauvages, et qui tressent un chapeau de fleurs à l'enchanteur?

Parmi les ar])res de la merveilleuse forêt est un chêne colossal, entouré d'un banc naturel, moussu. Que d'heures délicieuses nous avons passées là, en liarmonie d'intelligence avec cette nature calme et poétique! Dans le silence, on entendait parler les dieux. Au pied de ces arbres séculaires, on se sentait transformé soi-même; l'immobilité, le demi-jour achèvent la métamorphose. Puissions-nous,' disais-tu, prendre aussi le cœur et la santé des chênes!

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