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SOUVENIR DU COLLEGE DE FRANCE

rolo exerçait la suprême magistrature et que renseignement s'élevait à la hauteur du sacerdoce.

Mickie^icz, Miclielet et Quinet nous apparaissaien comme les pontifes et les consuls de cette république des intelligences qui s'édifiait en dépit d'un matérialisme sordide, sous le règne de l'argent. Ces troia hommes étaient pour nous Titléal vivant de la société de l'avenir. En leur présence plus d'un disciple s'écriait comme le Théagès de Platon : «Etais-je auprès de toi, et mes vêtements touchaient-ils les tiens, j'avançais encore plus en science et en vertu. Et maintenant que je suis à tes côtés, je voudrais que ma vie s'écoulât à t'entendre. »

Ils reconstituaient la patrie par le désintéressement et le sacrifice; ils formaient des citoj^ens en réveillant la fierté et l'indépendance des caractères; ils cimentaient l'alliance des âmes droites et fondaient la grande fraternité.

Le cœur de ces trois hommes austères et purs fut le grand fover de v*e et de lumière où convergeaient tous les rayons, où se formaient des amitiés impérissables.

Qui de nous ne tressaille encore au souvenir do cette iieure où l'auditoire frémissant tenait les yeux fixés sur la porte basse qui s'ouvrait au-dessus de la chaire? Le maître apparaît. Sa figure aimée rayonne de toutes les ardentes sympathies qui le saluent. Une immense acclamation sort (le cette foule idolâtre, avide de justice et de droiture. Ces nobles cris retentissent sur les bancs de l'amphithéâtre, dans les couloirs, les galeries, les cours, la rue, car la salle est trop étroite pour contenir la multitude. Un grand silence succède. Le maître va parler. Chaque poitrine retient son souffle; silence éloquent d'une nombreuse assemblée, auparavant tumultueuse, grondante comme la mer, et maintenant suspendue aux lèvres qui vont s'entrouvrir et prononcer les paroles de vie!...

Dans l'hémicycle se pressent les représentants des nationalités qui veulent revivre : Italiens, Roumains, habi-

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tants des Cordillères, Polonais, Hongrois, Espagnols, Allemands, tous confondus dans les rangs de la jeunesse française, comme au cœur même de la grande patrie adoptive. Dans l'enceinte réservée aux dames, on voit des jeunes filles, des jeunes femmes, assises, debout, parfois agenouillées, caries âmes s'exaltaient sous l'empire de cette parole inspirée qui répandait pour la première fois le don de la vraie vie.

Sur les degrés inférieurs de la tribune se tiennent les plus intimes, ceux que nous appelions la phalange sacrée.

Un courant électrique unit les disciples et le maître; de quel côté y a-t-il plus de jeunesse de cœur? Je ne sais quel souffle matinal circulait dans l'auditoire; et ce souffle de l'esprit nouveau, ranimant les plus faibles étincelles, faisait jaillir une flamme divine. D'une part on sentait une foi sans bornes; d'autre part, l'autorité que donne un caractère incorruptible.

En effet, le pouvoir surhumain exercé sur les masses ne vient pas uniquement à une intelligence souveraine, à l'éclat de l'éloquence, à la beauté de la parole. Sa source est plus haute; elle est dans le caractère. Quand l'existence privée et publique est de celles qu'on peut scruter, pénétrer comme un cristal de roche , quand on peut dire d'une y'ie, pure comme le feu, la parole en est l'incorruptible et ardent reflet.

Cette parole révélait à chacun son centre moral, sa valeur inconnue, ou sa défaillance cachée.

Et voilà pourquoi, en l'écoutant, les âmes se donnaienl au maître, et faisaient le serment d'être tout à la patrie, au devoir, à la liberté. Oui, c'était l'heure du culte divin. Le Verbe nouveau annonçait une création morale nouvelle. L'ancien monde semblait expirant, loin de nous, il exhalait sa dernière plainte ; et le génie radieux de l'avenir, déployant ses ailes, entraînait les générations vers la cité de la justice.

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La parole du maître éclatait au milieu d'une légion de jeunes combattants; ils n'attendaient qu'un signal; et l'esprit de liberté et de vérité, franchissant l'enceinte du Collège de France, allait planter son drapeau sur la place publique.

En 1845 Quinet terminait ainsi son discours :

« Personne ne peut dire quelle forme prendra la vie morale que vous avez montrée ici. Il est certain qu'elle ne -'éteindra pas. «

Deux ans après, la République de Février r'ouvrit la chaire du Collège de France, et en mars 1848, reparurent les deux frères qu'une foule enivrée salua du nom de prophètes!

Ce jour fut le couronnement de leur enseignement, et ieur récompense. Ils pouvaient croire leur mission tern)inée; ils apprirent du moins et ne l'oublièrent pas que les semences de vérité, de justice, confiées au sillon de la France, y germent tôt ou tard; qu'il ne faut pas désespérer d'un long hiver: un seul rayon suffit pour ranimer la sève printanière.

Xos maîtres ont tracé à la jeunesse sa voie, mais elle est de celles qui exigent des vertus souveraines. Ils ont ensei- 'jné ia religion de justice, d'humanité et d'amour; la relii^ion du devoir. Leur doctrine contient une morale plus pure, une fraternité plus vaste, une charité plus univer- .-elle que la doctrine de leurs adversaires. Elle embrasse non seulement la secte, la tribu, mais la patrie et le genre humain. Ils ne prêchaient pas la résignation, mais l'action ; ils voulaient sur la terre de France le règne de Dieu rêvé par les saints de la patrie.

Elles ont passé, ces heures immortelles. Ne reviendrontelles jamais? Un souvenir sacré est-ce tout ce qui en reste? Des années amères sont venues; beaucoup des nôtres ont été frappés; peu ont succombé, la fidèle légion du Collège de France a survécu. A l'exemple de ses maîtres,

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elle veste debout, invulnérable. Les années, l'oubli n'entament pas un caractère d'airain. Le spectacle des reniements n'arrache pas une parole de blasphème à l'âme du juste. Pour lui, il n'y a point de désillusion : la déception lui semble une erreur d'optique ; car son coup d'oeil sûr et droit mesure d'avance chaque événement, et sonde la profondeur de la chute. Son dévouement intrépide est toujours prêt à retenir au bord de l'abîme les aveugles résolus à s'y précipiter encore.

— Et quoi? sauver les gens malgré eux? Recommencer la même croisade contre la torpeur, le scepticisme, le jésuitisme, l'ennemi qui reparaît sous des noms différents? Espérez-vous ressusciter cette poussière inerte? — Et pourquoi pas? A Lyon, en 1839, à Paris, de 1841 à 1851, nous vîmes ce prodige : la parole réveilla les morts et fit marcher des cadavres. L'esprit de vie transforma des êtres sans volonté, sans espérance, sans désir. La veille encore c'étaient de jeunes vieillards, décrépits avant d'avoir vécu, couchés somnolents sur les bancs de l'amphithéâtre, ils n'aspiraient qu'au non-être; ils affirmaient le néant. La voix de nos maîtres les réveilla en sursaut et les convia à l'action.

Ils nous montraient le vaste champ de la Révolution à défricher, à féconder; ils nous rappelaient l'héritage de nos pères, non pour en tirer une vanité stérile, mais pour continuer et agrandir leur œuvre de liberté.

Cette voix, nous l'entendons encore, ces heures renaissent pour nous, en relisant le Christianisme et la Révolution française et cet autre livre dont le vrai nom est : La Vie nouvelle (1).

0 bois de Ville-d'Avray, vous me serez toujours chers ! Mon esprit est né sous vos ombrages. Je ne verrai jamais fleurir la bruyère rose sans revivre ces moments d'extase

1 '..'Ullramontanisme.

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