LE RIGHI
Première halte au Righi-Dàchli sur un tertre jonché de thjm. Los pentes boisées s'inclinent jusqu'aux lacs do Zug et de Lowertz; l'île de Schwanau est si mignonne, qu'elle tiendrait dans le creux delà main; nos deux Mytlien sont toujours en vedette.
Partout jaillissent des sources vives; la vue seule de ces abreuvoirs alpestres vous désaltère.
Seconde halte au Klœsterli, joli couvent rustique caché dans la forêt de s^apins, avec ses maisonnettes de liois éparses sous les arbres ; on s'assied encore à l'onibro dos sapins perchés sur l'abîme; on respire l'odeur résineuse des bois; les troupeaux se reposaient aussi à l'ombre.
De Klœsterli, nous avons toujours devant nous la Righi- Scheidek, ses forêts, ses roches crénelées qui plongent jusqu'au fond du ravin où bondit le torrent; trois cascades s'y précipitent; près d'un pont, des enfants pèchent à la ligne; notre herbier s'enrichit de la première gentiane bleue.
Une caravane apparaît dans le lointain. Nous arrivons au sommet du Staclli. Nous nous étions promis de fermer les yeux et de ne les rouvrir que pour avoir tous à la fois l'impression du spectacle.
Quel saisissement! D'abord on ne vit qu'un précipice béant; mais là-bas, tout au fond, c'est la Suisse entière à nos pieds! A^allées, collines, montagnes, tout est au même niveau. Une vapeur légère unit les limites de l'horizon terrestre et celles du firmament.
Sur le versant du Righi-Kulm, du côté de Zug, l'horizon nous semble plus vaste encore; nous finies lentement le tour du Kulra. On aperçoit Morgarten, Zurich; plus près Goldau, Arth, grands comme des cailloux, les glaciers de Glaris ; et, suivant une ligne circulaire , les monts neigeux d'Unterwald, d'Uri et des Grisons; enfin notre lac de Lucerne avec ses quatre bras étendus; le Scherhorn dresse vers le ciel ses pointes de ciseaux; le
no l'oberland
Tœdi et lGi> Claridcs déroulent leurs champs de neige et
leur mer de glace.
Le soleil était encore assez haut quand nous occupâmes nos places dans l'immense parterre du Kulm, où la foule des spectateurs attendait la grande représentation : un couclier de soleil sur le Riglii. Le lac de Sempacli réfléchit le globe de feu et s'empourpre; une ligne légère de nuages d'or se dessine au-dessus des eaux. Malheureusement la pluie tombe sur les glaciers du Titlis, le rideau est tiré de ce côté; mais à l'autre bout de l'horizon se dévoile aussitôt le groupe bernois : Schrekhorn, Finsteraarhorn et la crête de la Jungfrau, Le cor des Alpes retentit; ses mélodies rustiques accompagnent cette scène alpestre.
Cependant le soleil s'abaisse rapidement; les nuages passent par toutes les teintes rouges, roses, orangées, dorées; les glaciers persistent à garder leur mine sombre ; la brume du soir absorbe les raj'ons du soleil, il plonge dans le lac comme un boulet rouge; on n'en voit plus que la moitié, le quart, un point; il a disparu. A l'instant même, la lune se lève à l'opposé sur la cime des glaciers, à l'orient; un murmure d'admiration des spectateurs la salue ; c'était si beau, si inattendu! Elle monte brillante et sereine dans un ciel bleu sombre, répandant des traînées de lumière blanche sur le plateau du Righi et sur Tamphithéâtre des Alpes. « Je n'ai rien ressenti de plus grand dans ma vie! « disais-tu à voix basse.
Quand les bruyants touristes furent rentrés dans l'hôtel, nous revînmes nous asseoir au bord d'une roche. Quelle solennité, quel silence sur les sommets! les sonneries des troupeaux seules retentissaient. L'obscurité envahissait les profondeurs; on voyait briller au loin les lumières de Lucerne et le fanal d'un bateau amarré.
Sur le splendide flrmament flottaient de petits nuages en flocons soyeux; les astres brillaient d'un éclat doux et tranquille ; ces montagnes, si belles pendant le jour, main-
LE UIGHI m
tenant entrevues dans le clair-obscur mystérieux, prenaient des formes confuses; les fantômes des Alpes se dressent à l'horizon.
Où sommes-nous? dans une autre planète? Là-bas, au fond de l'abîme, est-ce notre pauvre petit globe qu'on aperçoit? Mais la réalité se mêle sans cesse aux impressions fantastiques d'une nuit sur le Righi ; un troupeau de vaches passe près de nous; elles défilent une à une, en agitant leurs clochettes au son argentin ; à ces tintements doux et plaintifs répond un chœur de voix sonores; les guides, rassemblés sous les fenêtres de l'hôtel, donnent une sérénade: puis les cliants s'éteignent dans la nuit et le silence.
La terre dort: dans le sommeil de tous, une âme fait la veillée. Belles étoiles, versez vos clartés dans son âme ! Soyez les regards célestes qui font luire l'espérance. Ah! qu'un vent salubre souffle demain sur cette terre flétrie.
Ténèbres, qui luttez contre l'aube, noires nuées de l'iniquité, brumes de l'ignorance, vous recouvrez à cette heure le monde assoupi, mais vous serez vaincues; peu à peu vous céderez aux lueurs grandissantes de la vérité, à l'éclat fulgurant de la justice. Et des plus hauts sommets jusqu'aux plus humbles replis des vallées, la liberté rayonnera; et alors le cœur du juste sera consolé. Il expie aujourd'hui les fautes qu'il n'a pas commises.. .
Il fallut pourtant regagner l'étroite cellule ; mais qui songe à dormir? personne ne ferma les yeux. A trois heures et demie, une première teinte rouge indique l'aube. Le cor des Alpes donne le signal; les touristes se précipitent sur le plateau du Kulm. Il fait jour.
Déjà la vue est nette et claire dans toutes les directions.
Plaines et vallées se déploient dans leur immensité avec les rivières aux cours sinueux, les lacs de Zurich et de Constance, les villes et villages; on aperçoit môme la cha-
l'/2 I.'OBERLAND
pelle de Tell. Au pr.?niier plan, les noirs sapins tranchent sur la délicate verdure des pentes gazonnées. Et le groupe des Alpes, quel aspect! Tout l'Oberland est visible; le cortège apparaît ; l'Eiger, le Moine, la Jungfrau, le Silberhorn , le Schrekhora aux dents aiguës et le sombre Finsteraarliorn.
Les nuages s'empourprent; TOrient s'embrase; un point lumineux jaillit, le soleil est levé; il monte dans toute sa gloire! Les glaciers d'Unterwald conservent l^ur teinte blême, verdâtre; mais les cimes des Alpes bernoises resplendissent; la Jungfrau se colore d'une lumière rose, qui l'enveloppe et s'étend peu à peu sur toute la chaîne des Alpes. Chœur sublime de suppliantes, elles semblent invoquer le ciel pour la Suisse" et pour le monde.
La veille, le rideau n'était que soulevé à demi ; aujourd'hui, rien de voilé; les glaciers étincellent comme des diamants.
Spectacle vraiment divin. Il a duré trop peu. Quoi! si vite passé? Les Alpes pâlissent; elles ont eu leur heure, leur moment. Dans toute vie, il est de ces instants uniques, où l'âme reçoit sa révélation de lumière comme ces blanches cimes; transfiguration de vérité et d'amour!
Il faut repartir. Des fenêtres de l'hôtel on jette un dernier regard sur la chaîne des monts neigeux, qi^i ont repris leur blancheur mate; à six heures, après un déjeuner à la hâte pour fuir le vacarme de la table d'hùte, nous suivons l'étroit sentier entre les rocs à pic et les précipices verdoyants; de temps en temps, les sapins s'écartent et montrent au loin les vallées, et tout près de nous, penchée sur l'abîme, mainte jolie fleur.
Jusqu'au Kaltbald, nous descendons à pied les pentes glissantes, les pâturages encore trempés de rosée, où broutent paisiblement ces bonnes vaches dont nous avons apprécié la crème et les clochettes argentines. Leur douce sonnerie et le cor des Alpes accompagnent les