LE GOUFFRE TENEBREUX. — SOUS LES NOYERS
C'est un de ces jours roses, incomparables, comme il y en a à peine deux ou trois dans l'année, qui vous disposent a la joie, où tout est en harmonie, ciel et terre; une brise légère, parfumée, tempère la chaleur; rien ne vient assombrir le cœur ferme et haut comme les cimes rayonnantes de clarté. Le Foehn a épuré l'atmosphère et lui a l'endu sa transparence, les objets semblent tout près, le glacier verdâtre à portée de la main.
Notre Panthéon (c'est ainsi que nous nommons le Platenstok) se voile par moment de nuages aux formes fantasques ; ils planent sur la coupole, sur le fronton ou le coupent en deux. Par ce jeu incessant d'ombre et de ]umi'".re, la montagne ne se présente jamais sous le même aspect. ■
C'est dans les Alpes qu'on a la vraie révélation de la lumière. Tu aurais pu ajouter un chapitre de plus au Génie des religions. Lumière rose, lumière bleuâtre, blanche vaporeuse, dorée, flottante, traînante, cette lumière multi colore transfigure tout ce qu'elle éclaire; image visible du, génie et de la sainteté. Comme la liberté, la lumière es une condition d'épanouissement pour chaque organisme; tout ce qui vit et respire émane de son rayon ; mais aussi, comme la liberté, la lumière suppose un principe vital
LE GOUFFRK TENEBREUX. — SOUS LES .NUYKKS 217
propre à l'individu ; sans elle, rien ne pourrait mûrir, ni le fruit, ni le cœur de l'homme.
Jusque-là nous avions vu la nature des Alpes dans sa splendeur; il nous restait à faire la découverte du Gouffre ténébreux!
Un soir nous arrivons à gauche de la route du Grimsel, par des prés où la faux des moissonneurs a laissé ses empreintes moirées;. Une cime inconnue, la Matis-Alpe, surgit au-dessus du Hasliberg, qui se dresse majestueusement dans les plis de ses vêtements royaux. Mille détails nouveaux embellissent le paysage ; de petits rochers gris épars çà et là semblent de loin un troupeau de brebis; les anémones en touffes serrées se pressent aux pieds des grands chênes, nous cueillons la première gentiane bleue de Mej-ringen, le grillon cliante dans l'herbe, la source murmure; on chemine en murmurant aussi : « 0 enchantement des yeux! »
Le chemin monte sur une hauteur, deux petits garçons et leur sœur chantent le Jianz des vaches (le Yodel) d'une voix pénétrante, plaintive. Nous suivons le contour de la vallée en spirale; là oii elle s'entr'ouvre, une montagne colossale s'élève^ encadrée dans la verdure; au-dessus des arbres s'élancent les créneaux gris et noirs des rochers. Nous descendons ainsi au fond de l'entonnoir, traversant un petit champ de blé jauni : l'herbe coupée sèche ; partout des traces de travaux champêtres. Quelle paix! quel silence! On ne peut avancer plus loin, pensions-nous, et nous allions nous asseoir sur ces prés.
Un petit sentier rustique se glisse entre deux bosquets d'arbrisseaux; nous entrons dans ce sentier ombragé qui nous invite, les hautes herbes montaient par-dessus nos épaules; puis arrivés au bout, nous suivons directement des pentes fauchées très-glissantes. Nous nous plaisions à nrrer sous ces berceaux de verdure; tout à coi\\) il dîica mio s'arrête brusquement, et se cramponnant aux branches
218 l'obbrland
d'un arbre, me défend d'avancer. Qu'avait-il vu?... un serpent? Je le laisse raconter lui-même (1).
« A l'ombre déjà profonde, j'aperçois à quelques pas une flaque d'eau pâle; jo m'en approche, je la touche... cette flaque d'eau est un gouffre effroyable qui s'ouvre sous mes pieds. J'entrevois les parois du rocher blafard où le soleil ne descend jamais, des galeries sur[»lombées l'une sur l'autre, et dans l'abîme suinte l'Aar dont le mugissement arrive à peine jusqu'à moi ; une certaine haleine froide qui s'élève de terre me frappe au visage, elle me force de m'arrêter. Je m'attache au tronc branlant d'un sapin qui se penche sur le précipice.
«Ce qui rend l'effet prodigieux, c'est la surprise, car rien ne vous prépare à cette embûche. Ordinairement vous attendez Tabime, vous savez qu'il est là; mais ici, ce sont des champs cultivés, des prairies et le fond de la vallée qui cachent le puits de l'abîme. C'est l'effet le plus terrible que nous ayons éprouvé. Ce silence , cette paix , cette sécurité profonde, ce dernier échelon de la vallée, ce petit bois innocent, cette obscurité, et tout à coup le gouffre effroyable. »
Nous n'osions bouger; les rochers livides plongeaient, disparaissaient dans les entrailles de la terie, le globe semblait fendu; était-ce l'entrée de l'enfer? 11 faut avoir vu de ses yeux cette Finstere Schlucht, pour se faire une idée de l'effroi qui vous saisit. Image terrible de l'abîme moral où peut disparaître un peuple à certaines époques néfastes.
Après cette vision infernale, le retour vers la lumière fut bien doux ; nous marchions dans une corbeille de fleurs, mais comment s'y fier désormais? Ce mélange de beauté agreste et do sublime horreur est aussi un caractère de la
(l; Nute d'E. <,tninet, août 1857.