LE GOUFFRE TÉNÉBREUX. — SOUS LES NOTEES
nature alpestre; l'idylle printanière à deux pas de l'ciubùche sinistre.
Nous revenions sous l'impression d'un crime de la nature ; pour l'effacer, il fallut la voix innocente des petits pâtres qui animèrent la solitude et le silence par leur refrain vilirant : AH-ala-iouf ali-ala-iou!
Marianne est fiancée, le mariage aura lieu demain ; nous lui avons fait aussi nos présents de noce. Elle a voulu nous montrer sa future demeure ; nous traversons ensemble Stein, la grande Rife, la longue rue du village de Meyringen; tous ces chalets sont élégants, les plus vieux cachent leur vétusté sous des guirlandes, des pampres verts; à chaque façade linscription biblique, le nom du propriétaire et la date.
Une guitare, des livres de poésie, le portrait de son grand'père Kuoff, vieillard vénéré dans la contrée, et le portrait de Marianne complètent l'ornement de sa blanche cellule. Un des artistes de la pension a représenté la jeune fille assise dans un champ de blé entre des coquelicots et des bleuets.
Le soir, elle vint avec sa cousine et nous chanta ses plus jolis airs en s'accorapagnant de sa guitare, voix argentines, fraîches, émues, mélodies gracieuses; elle se tenait debout, légèrement appuyée sur. son instrument, accentuant chaque mot avec sentiment, d'abord avec une nonchalance rêveuse, puis avec une tendre mélancolie, enfin avec de l'animation, de la gaieté même. Le refrain est ordinairement un Ranz des vaches. Dans ces chants, il y avait beaucoup d'amour; après chaque couplet, elle s'arrêtait pour traduire les paroles en français, on ajoutant les commentaires les plus naïfs!
~ C'cbt le i»rintemps qui tarde a revenir, car il est retenu
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par sa bien-aimée. Un .aperçoit enfin des fleurs bleues le long des haies : C'est lui! c'est lui ! le voilà! s'écrient les jeunes filles. Mais le printemps, cueillant ces fleurs, les ofl"re uniquement à sa bien-aimée en lui disant : Garde-les ! et ne m'oublie pas ! Vergiss mein nicht! «
Nos préférences pour le genre rustique, nous ont peutêtre rendus injustes envers l'aristocratique Reichenbach : pourtant il faut en dire un mot. Après une première chute le long des roches grises, au-dessus d'un enchevêtrement d'ormes et de chênes, le Reichenbach coule à fleur de terre, entre deux rangées d'aulnes.
Plus haut des roches nues, des sapins noirs. A l'extrémité de la vallée, une lumière rongeâtre sur le Rothorn, qui élève son ballon au-dessus d'autres montagnes étagées. Toujours plus haut! Chacun de ces sommets superposés semble dire : encore plus haut!
Des nuages pourpres, orangés, violets, or, sur un ciel d'azur, flottent autour des cimes dentelées. Comme un immense dôme écarlate, le Rothorn surgit au-dessus des autres crêtes encore éclairées, pendant que la vallée plonge dans le crépuscule. Peu à peu une vapeur bleuâtre confond les lignes des sommets ; les ruisseaux portent leurs eaux argentées au torrent, leur faible voix se mêle au grondement du Reichenbach. Une jeune fille court à travers les prés, poursuivant sa vache mutinée qui refuse de rentrer à l'étable ; les paysannes reviennent aux chalets et nous saluent de leur mot cordial : Dieu vous salue! Le fronton de notre Panthéon s'enflamme une dernière fois; après la rouge lueur de l'incendie une épaisse fumée, le pic gris cendré surgit encore , puis tout rentre dans l'ombre, la nuit tombe rapidement comme un noir rideau sur le spectacle.
LE GOUFFRE TKNKKHEUX. — !!(n>; l.KS NOYEKS 221
La noce de Marianne a mit; en joie tout le village. Ce
matin, grand cortège devant la porte de notre moulin;
• femmes et enfants ranges d'un côté, jeunes gens de l'autre.
tous des fleurs à la main; la voiture des fiancés est au
bas du perron, les chevaux même sont empanachés.
Marianne, grave et charmante dans son sévère costume : corsage de satin noir, épaulettes de velours, deux chaînes . d'argent, s'avance avec grâce et s'inelinant, émue, dit à l'exilé : « Bénissez-moi ! "
Le futur, un énorme bouquet à la boutonnière, s'assied à côté de la fiancée; garçon de noce, demoiselle d'honneur, tous fleuris, prennent place dans la voiture et les voilà en route pour Brientz où le mariage est célébré.
On tire des boîtes; singulier effet de l'écho. Quatre à cinq détonations répondent à un premier coup, d'abord le long des rochers du Hasli, puis deux échos retentissants l'oulent par-dessus le Reichenliach , à la fin l'écho s'engouffre dans l'échancrure et se perd contre les flancs du Wetterhorn, dans un mugissement lointain qui se confond avec celui de la cascade.
Le chalet devient triste, Marianne en était l'âme et la joie. Le ciel est menaçant; une traînée lumineuse projetée sur le fond sombre au pied du Hasli, ceint la tour de Resti d'une auréole.
L'organiste de Mejringen nous avertit aujourd'hui que l'église sera ouverte et l'orgue à notre disposition. Depuis longtemps je m'en faisais une fête. Nous traversâmes le petit cimetière du temple. Au milieu d'un parterre de fleurs, adossée contre une vieille tour à plein-cintre et à toit aigu, s'abrite la maison du pasteur, ombragée de saules. L'église est à côté.
Combien de temps les accords solennels de Beethoven,
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de Weher et de Haendel rempliront-ils la nef? je ne sais. L'idée me vint d'essayer la Marseillaise ; mais l'impression qui en résulta fut trop forte. Ce n'était plus le* rhythme héroïque de la Victoire et de la Liberté, mais une prière dans la défaite, déchirante, lamentable, une sorte de Miserere funèbre qui vous donnait le frisson^ la sueur froide.
Je sentis ce qui devait se passer dans le cœur de l'exilé. Il avait entendu l'hymne triomphal dans la bouche de tout un peuple en avril 1848; je me levai et le cherchai des yeux; au lieu de l'église déserte, je vis à ma grande confusion que la foule l'encombrait; tout le village était là, le pasteur, sa famille.
Nous nous dérobâmes par un sentier qui longe le pied du Hasli, et là sous un bouquet de noyers, près du Soilbach, le cœur ému de notre funèbre Marseillaise, nous tâchions de revenir à la note d'espérance en regardant les Engelhôrnerqui déployaient leurs ailes en face de nous. Lr aussi nous apparut pour la première fois le glacier de Rosenlaui avec ses vagues pétrifiées, ses teintes roses et vertes, dominé par le fantôme blanc du Wetterhorn.
Tableau toujours mouvant des Alpes immuables! Que de fois n'avons-nous pas contemplé les pics des Anges, et sous combien d'aspects divers! Voilà leurs crêtes, leurs cimes dentelées, leurs ailes; on les a vues au fond de la vallée, il faut les revoir ici de la hauteur planer sur l'amphithéâtre.
Qui ne connaît pas les Alpes ne saurait se faire une idée de ce changement perpétuel de formes et d'aspect. Au milieu de cette nature multiple et immuable à la fois, l'âme en subit l'influence et ressemble tour à tour à la fleur épanouie, au rocher pétrifié, au torrent qui s'écoule ; souvent aussi à l'arbre déraciné. Transformation passagère, car l'être pensant, un moment opprimé par des forces écrasantes, se redresse; le cœur se pénètre d'une paix