I-E GOUFFRE TENEBREUX. — SOTS LES NOYERS
Une tâche restait encore à terminer.
Grand embarras; réimprimerait-on Napoléon? « Pourquoi non, disions-nous, après une première tentation de l'exclure de la nouvelle édition. Ce poëihe n'a-t-il pas eu assez d'aventures? » Un sort singulier lui était réservé. Ecrit en grande partie dans une cellule du cloître solitaire de Brou, qu'on avait mise à sa disposition, l'auteur perdit le manuscrit dans une course à clieval; un pavsan des environs de Bourg le retrouva sur la grande route. Ce n'est pas tout : à peine imprimé, il fut brûlé jusqu'au dernier exemplaire dans l'incendie de la rue du Pot-de-Fer,
Ce souvenir te désarmait : d'ailleurs pourquoi des rancunes contre le héros de mon poëme de 1835? Est-ce parce qu'il m'a écrasé de ses débris? J'ai composé ce poëme quand ses cendres étaient proscrites. Et puis la haine du despotisme y est à chaque pas. C'est le dernier qui sera composé sur Napoléon. 11 appartient désormais à l'histoire, de même que la légende de César ne s'est pas développée après Lucain.
Pendant que nous écrivions, à chaque heure retentissaient les chants joyeux, les yodel du frère de Marianne, qui sera notre guide.
Bon peuple! Du matin au soir il chante en travaillant, au chalet, dans les bois, sur les rochers à pic; toujours et partout des refrain.s joyeux font vibrer l'écho des vallées.
Peuple heureux! tu possèdes la liberté, sans exclure l'égalité. Nous comprenons m*aintenant ce qu'on nous disait à Bâle-Campagne des vertus de la liberté suisse. Comment, après cela, rentrer sous un joug quelconque?
I,A (iRANDE-SCHErnEK. «RTNDELWALD
l septembre.
La journée s'annonçait peu favoraTile à une tournée dans rOberland; nuages amoncelés, cimes de montagnes à demi-enY.eloppées, surgissant et disparaissant en un moment, forêts traînant leurs chevelures dans les vapeurs ; çà et là une éclaircie dans le ciel plombé ; débroiiillement du chaos: dans ce travail de la lumière, qui vaincra? Le soleil ou la sombre nuée? A huit heures, le temps s'éclaire, le soleil paraît; nous partons.
Cette première partie de la montée jusqu'au belvédère du Reichenbach est si fatigante pour les chevaux, que nous gravîmes à pied les petits escaliers de pierre taillés dans le roc au bord du précipice. Par un fâcheux malentendu, notre guide, emmenant les montures, alla nous attendre beaucoup trop loin dans la montagne.
Nous nous élevons insensiblement: les vallées se déroulent, le Hasli abaisse ses pentes au niveau des prairies de l'Aar; une cime après l'autre surgit au-dessus des croupes de montagnes, qui s'abaissent à leur tour et découvrent une foule de pics hardis qui escaladent les cieux avec leurs roches hérissées et leurs champs de neige. A un angle de rocher, le Titlis dresse fièrement sa tête au-
LA ORANDE-SCHEIDEK. — li KINDRIAVaI.D 229
dessus du Platenstok. Cette ascension vers un monde supérieur, inconnu, n'était pas en désaccord avec nos pensées intérieures. On se demandait : « Où sommes-nous? Est-ce bien cette terre llétrie par la servitude, et d'où partent les soupirs étouffés des opprimés et les impuissantes imprécations des amis de la justice? »
Cheminant lentement sur le sentier que la rosée incessante du Reichenbach liumecte, nous atteignons le belvédère, doù l'on admire la cascade sans être aspergé par la vapeur d'eau. Le torrent se précipite le long des parois rocheuses creusées en profondes cavernes, puis l'énorme nappe d'eau s'en échappe en bouillonnant et forme cinq chutes avant de toucher le fond de la vallée.
Nous emportons du Reichenbach un plioir sculpté en corne de chamois, souvenir d'une de ces jolies créatures ^si persécutées, bientôt extirpées; que nous venions de voir enfermée dans un enclos. On la montrait pour de l'argent: humiliée, attristée, elle aurait voulu mourir sous la balle du chasseur, au tournant d'un rocher, plutôt que de subir cette captivité.
Nous finîmes par retrouver les chevaux ; le sentier longe toujours le torrent surplombé de roches à pic. Des prairies, des sapinières, de petits ponts sans parapet; puis ou arrive dans la plus belle des forêts. Elle recouvre la montagne et vous enveloppe d'ombre et de fraîcheur. Partout les fontaines jaillissent des rochers couronnés d'arbres; la beauté des mélèzes et des sapins, leur forme pyramidale, les vieux troncs à moitié détruits, couverts de mousse épaisse et de plantes grimpantes, les fouillis d'arbrisseaux rappellent une forêt vierge. Notre sentier était barré parfois par d'immenses rocs, de vrais blockhaus; o;. entrait alors dans le lit des ruisseaux ombragés.
A Rizli, la cornemuse retentit, la toile de verdure se lève, et le Wetterhorn apparaît avec ses glaciers rugueux, verdâtres, sa coupole de neige et ses pentes herbues. Près