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de lui, son inséparable compagnon, le Wellerhorn, hérissé de roches foudroyées; derrière les deux colosses, l'Eiger élève son beau cône, pareil à un chamois curieux qui dresse sa tête au-dessus des broussailles. Ce majestueux groupe, à demi-voilé d'arbres, était choisi de préférence par nos peintres de la pension RuofF. Nous les retrouvâmes ici, absorbés devant ce cadre ravissant, chacun à son chevalet, à l'ombre d'un mélèze.
Le sentier descend en pente douce jusqu'au niveau du Reichenbach; ses ondes limpides et tranquilles coulent à fleur de terre dans la clairière. Eh quoi! ce calme ruisseau devient plus loin une furieuse et écumante cascade?
A l'irsue de la forêt, nous atteignons Grindelalp, délicieuse prairie en pleine floraison alpestre. Si on avait le loisir de s'arrêter, quelle fortune pour notre herbier!
Encore un étroit défilé à travers bois et rochers, et nous voici à Rosenlaui.
Quel plaisir pour le voyageur fatigué de jeter les rênes, de sauter à terre sur le gazon velouté, de pénétrer par la haie de groseilliers dans la cour du chalet hospitalier et d'}^ trouver un excellent repas.
Peu exigeants, n'espérant à ces hauteurs qu'un frugal déjeuner d'oeufs, de laitage et de miel, nous fûmes trèssurpris des raffinements de ces parages. Après nos brouets de Bruxelles, le dîner nous parut digne du Café de Paris.
Le choeur des guides retentissait sous les fenêtres de la salle à manger, Cliant d'un peuple libre, toutes les paroles glorifiaient la liberté, les monts indépendants, la joie de l'homme affranchi des trois servitudes : despotisme, ignorance et misère.
Ils chantaient aussi des ballades populaires : c'est un
LA GRANDE-SCHEIDEK. — GRINDELWAI.D 231
chasseur tomhé dans un précipice, la jeune lille qui l'aimait meurt de désespoir, etc.
Que d'analogies entre les Suisses et les Grecs ! Peuples pasteurs et montagnards, amoureux de sculpture, de ]>oé.-ie, de chants, et surtout d'indépendance.
A cent pas au-dessus du chalet recommence la forêt profonde, impénétrable au soleil; les pâturages montent en gradins, le fond du tableau est fermé par les tours noires du Wetterhôrn, cathédrale alpestre.
Nos Engelhrôner « nos anges menaçants » reparaissent ;'i Rosenlaui, mais tout différents. Chacun de ces pics a un taractère à part, un mouTement. Ici, ce groupe fait penser à Laocoon ; les rochers se tordent, cbmme des membres contractés par la douleur, bras crispés, chevelures hérissées, serpents enroulés sur le torse. D'autres pics semblent (les vagues courroucées, subitement pétrifiées; elles gardent l'agitation d'une mer en furie qui vient d'engloutir sa proie; l'Océan, soulevé en montagne deau, récèle maint naufrage.
Au-dessus d'un massif de sapins, entre la muraille crénelée des Engélhôrner et le dôme du Wetterhorn, est enclavé le glacier de Rosenlaui; bleuâtre et rose, il réfléchit comme un prisme les rayons décomposés de la lumière. Pour le voir de plus près, nous montons vers un bouquet de pins ruisselants de résine. Comment le glacier est-il retenu sur une pente si forte?
Bien reposés dans cette charmante retraite de Rosenlaui, où il faudrait passer au moins huit jours, nous continuons à travers bois et prairies. Le temps favorise notre ascension; après la grande forêt, les frais pâturages de Breilboden, où se rassembleront bientôt tous les troupeaux de Meyringen : ils sont en ce moment dans des stations plus élevées de la montagne.
L'avalanche loule ; des coups de fusils, répercutés par
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Fécho, succèdent à ce bruit sourd. Nous traversons dans' toute sa profondeur la forêt, et, près d'une scierie, on voit blêmir' le glacier de Schwarzwald. Cette antique forêt, aux arbres centenaires couverts de longs voiles blancs, est la plus imposante de toutes celles que nous avons vues en vSuisse. A chaque moment le sentier est obstrué par ces géants abattus ; l'avalanche ou l'orage les ont brisés, d'autres succombent sous le poids des siècles; ils ne se soutiennent qu'en s'adossant les uns aux autres; leurs squelettes décharnés, dressés au bord de la route, menacent le voyageur.
A la Scheidekape, nous cueillons des gentianes bleues couleur du glacier qui se découvre tout à fait.
Désormais, le paysage s'assombrit, la température se glace, les arbres prennent d'épaisses fourrures de lichen, la végétation décroît; elle disparaît insensiblement : d'abord, les sapins diminuent de hauteur, les voilà changés en nains, en arbrisseaux rampants; l'herbe courte est flétrie, la vie linit au sommet de la Grande-Scheidek.
Rien de plus saisissant que ces Alpes chauves, ces hauteurs désolées où l'œil ne rencontre plus un brin d'hcrba qui lui sourit. A cette élévation de six mille pieds, ce qui frappe, c'est l'absence complète de plateau. On est sur une arête. Le toit de l'auberge, au commet de la Grande- Scheidek, n'est pas plus aigu que le terrain sur lequel la maison est bâtie.
Qui oserait peindre ce prodigieux panorama : glaciers, montagnes couronnées de neiges éternelles, et le groupe de rOberland? Nous avions devant nous dans toute leur élévation, le Mettenberg aux noirs contreforts; à gauche les masses verticales du Wetterhorn, au milieu l'Eiger, grand prisme couvert de neige, de la forme la plus extraor-
T. A r;rîANDF.-?;rHF,rDFK. — aRINDRTAVAT.I) Vo.)
dinaire long cou, tète de girafe); au fond le Moine, embarrassé dans les longs plis de sa robe noire; et par delà un amas confus de montagnes, les unes étincelant dans l'azur, les autres voilées.
L'air vif et froid abrège notre halte. Nous descendons le revers de la Grande-Scheidek, ayant constamment en face le glacier supérieur de Grindehvald, vers lequel nous nous dirigeons.
La pente herbeuse est glissante, le chemin affreux pour les chevaux, peu agréable au piéton. Nous continuons, à pied, par les. prairies ,très-inclinées et pourtant marécageuses; le bruit sourd des avalanches, le son des cornemuses interrompent le silence de ce désert.
Nous atteignons enfin le glacier bordé d'une frange de sapins; une rivière, la Lutschine noire, en sort; nous la i<'montons. jusqu'à l'entrée de la grotte d'azur.
On reprit haleine dans cette caverne de cristal bleu taillée dans la glace. Les blocs de glace inclinés sont posés t'ontre des rochers schisteux, la terrible Lutschine noire bouillonne à vos pieds comme un fleuve de l'enfer. Le gardien ne manqua pas de raconter l'aventure de Christian Boliren, englouti dans le glacier en 1787, et qui revit pourtant le jour en suivant à tâtons le cours souterrain de la rivière.
On pénètre par une ouverture oblongue dans les profondeurs caverneuses, en défiant l'abîme sur l'humide et frêle planche jetée par-dessus le torrent. La lumière qui s'infiltre dans la gi'otte s'adoucit au reflet bleuâtre d'un milliard de petites pyramides de glace qui forment la voûte et la paroi.
Enfin, nous les touchons, nous les palpons, ces fantastiques glaciers auxquels on a tant de peine à croire dans le lointain à travers la lunette! Ici, on monte sur leur piédestal, on descend dans leur antre; les yeux fatigués, la