‹ Mémoires d'exilChapitre 39 sur 62 · L OBERLAND · texte numérisé non relu

L OBERLAND

poitrine altél'ée se rafraîchissent à cette belle glace d'azur. Au sceptique, le doute n'est plus possible.

Et quelle soirée pour notre arrivée à Grindelwald ! Prairies émaillées de primevères et de crocus incarnats, cerisiers chargés de fruits, bouquets de roses offerts parles enfants, moissons mûres près du glacier, riches bois communaux où les soins de la fenaison occupent une population florissante, chalets élégants à l'approche du grand village, quels contrastes, quelle progression de beautés à mesure qu'on pénétre dans les Alpes ! Chaque contrée nouvelle effacerait l'impression que vous venez d'éprouver, si les facultés humaines ne s'agrandissaient pas et ne se renouvelaient pas avec les lieux. Le corps aussi acquiert une vigueur inconnue. Après une journée de marche, nous nous retrouvons le soir aussi dispos que si nous eussions retrouvé sur les cimes la vingtième année.

GRINDEI,WAL1>

Meyringen a pour lui son air rustique, son agreste solitude. Grindelvi^ald, c'est la beauté des contrastes : les parures du printemps et les dons de l'été à côté de l'hiver éternel des pôles. Voilà son originalité. Si le Wetterhorn est le roi (ou plutôt'le landamman) de Mejringen, ici c'est l'Eiger qui règne sans rival.

Le village s'étend sur une de ses premières rampes, la Lutschine coule à ses pieds; un gigantesque rempart de montagnes enserre la florissante vallée, le glacier inférieur s'y précipite comme un Niagara de cristal du haut de la mer de glace qui relie toutes les cimes du groupe central. Dans leur isolement, les Alpes n'ont d'autre lien

LA (tRANDE-SCHEIDïïK. — GRINDELWALD '2X)

entre elles que la vaste ceinture de glace qui s'étend d'ici au Saint Gothard et au Valais. C'est leur base commune, leur fortification.

A nos fenêtres surgissent le Mettenberg, le Wetterhorn, et au milieu le glacier supérieur de Grindelwald qui déborde ; puis, entre le Mettejiberg et l'Eiger, le glacier inférieur crevassé d'ornières, d'empreintes profondes, comme s'il eût été foulé de pas gigantesques , disais-tu, ou sillonné par des roues.

Ces colosses plongent leurs pieds dans les glaces, pendant que leurs têtes sont chargées de neiges éternelles. A leur base, la verdure, les chalets; dans les prairies, la rivière. Mais, encore une fois, l'Eiger domine tout ici; il surgit au-dessus des nuages comme une gloire.

Vous voilà donc, divinités capricieuses ; vous nous avez leurrés pendant deux mois, vous nous fuyiez au moment où l'on pensait vous atteindre Maintenant, nous vous embrassons du regard, rien n'est entre vous et nous, pas un arbre, pas une fleur.

Quelle prodigieuse hauteur ! On lève la tête vers le ciel , et là où l'étoile polaire apparaissait , scintille la blanche cime de l'Eiffer.

Le lendemain, en nous réveillant, nous vîmes avec chagrin l'horizon couvert de nuages; les montagnes n'étaient plus là , elles avaient disparu. Le glacier seul était visible, mais terne, sans éclat, comme du sel détrempé. La pluie ne tarda guère, fine, serrée, impitoyable. Que faire? continuer ce voyage de plaisir? On n'y pouvait songer. Le plus sage était de renvoyer les chevaux, d'attendre que le temps s'éclaircît assez pour monter à la Wengornalp sans déception.

•23r) l'obkrland

Malgré cette contrariété, nous sommes ravis d'être ici. Quand partirons-no.us? Dieu le sait.

Une mer de brumes voile tous les sommets : on respire une vapeur d'eau glaciale , le brouillard descend des hauteurs dans les ravins, volant avec rapidité, s'ouvrant, se fermant tantôt sur un pic, tantôt sur les flancs des rochers; enfin, la brume couvre tout, enveloppe tout : la pluie tombe par torrents.

Cet arrêt forcé ne sera pas perdu. L'un écrit, l'autre médite sur les problèmes des soulèvements et affaissements des monts en éventail. Surtout on se pénètre de l'effet merveilleux des cimes, apparitions fugitives dans les nues.

Tu peux aussi, tout à loisir, étudier la naissance des nuages. De nos fenêtres, nous voyons très-bien leur formation, leur fabrication. La prairie est couverte d'une sorte de fumée rasant le sol; ce qu'on prend pour delà fumée s'étend, serpente, se gonfle, s'élève, et partout où le soleil donne, partout où s'arrête un rayon, un regard du soleil, le nuage est formé. Cela commence comme un petit feu de berger , d'abord très - rare , un flocon grisâtre. Ailleurs, on ne voit qu'une seule nuée; elle s'étend en bas, en haut et dans les sillons que laissent entre elles les bandes des forêts sur l'Eiger. D'a-itres nuages, nés de la même manière, se joignent à ce premier, qui est d'un blanc pâle et ne peut encore se détacher de la montagne.

Ils finissent par se rejoindre et se déploient sur les flancs de la montagne, en immenses draperies rasantes, ou allongées, ou à longs replis. Du fond des gorges montent de noirs tourbillons. Tous les pics sont transformés en cheminées et vomissent l'épaisse fumée. Sur le glacier, point de vapeur : les roches bleues à la base de l'Eiger et l'éclatant groupe des Fischerhorner percent la brume.

L\ GRANDE-SC'HEIDEK — (UU.N DEl.NVALU '231

bientôt masqués par une l)ande noire, une armée de nuaffes.

Que nous avons; étudié ce fier liiger pendant notre réclusion, quand ses pics foudroyés, ses brèches consentaient à se découvrir ! Le versant gauche est taillé en escaliers, ^ous comptions neuf gradins jusqu'à la cime Est, arête aiguë perpendiculaire. Nous le divisions aussi en cinq étages pour mieux fixer son souvenir : au premier, des forêts de sapins sillonnées d'ornières tracées par l'avalanche, puis la roche nue, puis encore la région de sapins, des rochers en gradins, enfin les pics couverts de neige; ■lu couchant, cette neige est d'une blancheur immaculée: a l'orient, parsemée de roches grises. C'est de là que descendent les neuf marches colossales. •

Tel, il se présente de nos fenêtres. Mais quoi? tout est illusion. Faites un pas dans la rue, l'aspect est complètement changé.

Le temps s'éclaircissait un peu. La vue dont nous jouissions dispensait à la rigueur de toute promenade. N'étaiti-e pas une magie que ces vergers, ces arbres fruitiers avec leurs pommes vermeilles, les poires jaunes, les cerises à deux pas de la mer de glace, et un peu plus loin un champ de froment couleur d'or? Printemps perpétuel des contrées légendaires : Fêté fécond touche ici à l'hiver des régions arctiques.

Dans les Alpes, à mesure qu'on s'élève ou qu'on descend, 'n traverse toutes les saisons.

Les vagues pétrifiées du glacier s'avancent jusqu'au bord du jardin de l'hotcl, où fleurissent des plantes exotiques. Ce jardin en teri asse domine la Lutschine ; au delà, les montagnes s'alignent: .si on ne les voit pas toujours, si

'>HS L OBERLAND

leurs cimes se dérobent, on sait néanmoins qu'elles sont là. Une seule nous tint constamment rigueur : le Finsteraarliorn. — Quoi ! ne le verrons-nous pas? — Qui peut se flatter d'avoir jamais vu le Finsteraarhorn? répondaistu avec une gravité plaisante.

Heures délicieuses passées à la fenêtre pendant toute cette matinée du 5 septembre! Tu te plaisais à remonter le cours des âgesjusqu'aux époques primitives ; tu me faisais îissister à l'origine de cette vallée, nous refaisions notre vovag'e du temps des mers jurassiques, alorsqueces orgueilleuses cimes, aujourd'hui cachées dans les nuages, plongeaient encore au fond des océans. Autre voyage de touriste: nous remontions à l'époque carbonifère; nousempruntions les ailes, les poumons des insectes, pour respirer l'acide carbonique à l'ombre des grandes fougères et des cicadées dans les ilôts qui s'élevaient au sein des mei"s suisses. Nous vîmes Grindelwald à l'époque glacière, et l'image de cette immensité polaire qui embrassait tout dans sa morne uniformité, réduisait le glacier actuel à des proportions bien méprisables. Il a aussi diminué de taille, comme tant d'autres colosses, et cependant ce qui en reste est encore suffisant.

Si la mer brisait son rivage , elle déborderait avec cette fureur. Ne dirait-on pas qu'elle s'est trouvée arrêtée, immobilisée à l'endroit où elle a fait irruption? Par quel jeu terrible de la nature, par quelle force aveugle ces blocs erratiques furent-ils transportés sur ces sommets ? Est-ce l'avalanche qui les a escaladés pour y déposer son fardeau? Est-ce un flot de pierre, entraîné par un flot de glace? Quel cataclysme a précipité jusqu'au milieu des fleurs du jardin ces noires moraines ?

— Non, reprenait mon géologue , la nature ne procède pas toujours avec violence, ni par coups d'Etat. Le plus souvent elle met une douceur, une lenteur, une prudence

LA GRANDE-SCHBIDEK. — GRINDEIAVALD 230

iiitinie dans ses mouvements. Vois ces blocs énormes, transportés si délicatement qu'ils n'ont pas subi de frottement malgré la distance du lieu de leur origine.

Le temps! quel savant ouvrier ! Il entre dans l'explication des phénomènes les plus extraordinaires. Que de siècles il a fallu à cet étrange voyageur, le glacier de Grinilehvald, pour transporter sur son rail ces wagons de moraine^ alignées en collines sur le coté latéral contre le flanc de la vallée, et au milieu en longues bandes, tribut des vallées voisines ! Parvenu sur sa pente, notre voyageur, un peu pressé do décharger sa marchandise, culbute dans la vallée les fardeaux qu'il a chariés avec tant de précaution depuis l'extrémité supérieure.

Si la force, la grandeur et la beauté apparaissent dans les Alpes, elles offrent aussi l'image de l'éternité. Oui, une éternité visible se dresse derrière nous; elle raconte l'histoire du globe. Les dates historiques ne représentent plus qu'un point éphémère en face de cet infini accumulé dans le passé et révélé par les découvertes géologiques. Que sont les chroniques des marbres de Paros, les inscriptions l'unéiformes de Ninive , auprès de ces empreintes que les grains de sable, les blocs erratiques portés par le glacier laissent sur la surface des rochers dans les parois latérales des hautes vallées ? Des milliers de siècles sont représentés par les stries horizontales qui racontent le voyage en aval du glacier, et par ces autres stries obliques gravées dans le mouvement de bas en haut du glacier exhaussé.

Et ces annales du globe, chaque jour le géologue, le botaniste en déchiffre une page. Quel sentiment de respect on éprouve pour une science qui représente le travail collectif de tant d'esprits désintéressés ! Une légion d'intelligences fournil le trésor des observations, des découvertes liour bùtir l'édifice de la connaissance. Ces livres, aujourilhui populaires, dans la main de tous, même des enfants, tous ces faits établit, la plupart irréfutablet, ont absorbé

240 l'obêrland

la vie de plusieurs générations de savants, chercheurs patients et intrépides de tous pays, d'époques diverses.

La science s'édifie avec la sûreté et la lenteur de la nature, qui corrige son ouvrage patiemment. L'observation persévérante, la comparaison simultanée de tel accident de terrain, de telle composition de roche, un nouveau fossile, ont déterminé un nouveau progrès. L'aile d'un moucheron, un brin de fougère empreints dans la pierre marquent une époque de la création. Ainsi, la géologie et la paléontologie s'éclairent mutuellement. Mais il a fallu une patience, une abnégation uniques pour recommencer vingt fois l'investigation minutieuse. Quand on reconnaissait une erreur, alors, on reprenait la question au point de départ, pour arriver à des résultats tout autres par une voie différente.

Voilà pourquoi nous admirons ces modestes ouvriers de l'esprit, qui consacrent toute leur existence à fournir un grain de sable à la science; ce grain, ajouté à un autre, édifie le monument. Ainsi, les polypiers bâtissent en commun le banc de corail qui deviendra terre ferme.

Le poëte, le musicien acquièrent une gloire impérissable par une œuvre de pure inspiration, création spontanée de la pensée ; mais ces observateurs persévérants confondent leur labeur dans une œuvre qui ne portera pas leur nom.

Après le dîner, la pluie un })eu ralentie, nous allons voir de près le glacier. N'était-il pas à portée de la main, au bout du jardin? Toujours ce mirage de la distance ! Il fal lut près d'une heure pour l'atteindre.

La ceinture de pierre du glacier (blocs énormes détachés des montagnes), se dessinait de loin en sombres couleurs brunes, grises, noires. La nature tâche de sourire au milieu de cette désolation ; au pied de la nioiaine, à travers

LA. GRANDE-SCHEIDKK. — GRINDKLWALD 241

■ le désordre des rocs amoncelés, verdoient de petits bouquets do noisetiers, un taillis: et, co qu'il y a de touchant, ce faible rempart arrête les ravages, les débordements de la moraine. Là où la végétation oppose une résistance, les pierres se sont arrêtées. Partout ailleurs, elles ont roulé en avant jusqu'à la terrasse de l'hôtel.

Le milieu du glacier est tout bleu, les bords grisâtres saturés de cailloux broyés, de grains de sable. *. Imagine cela en grand, me disais-tu. Voilà l'explication des blocs erratiques. >•

Quand la pluie cessait, les petits prismes de glace agencés les uns dans les autres, réfléchissaient le bleu, le vert, l'orangé; d'autres, obstrués de fragments broyés, résistaient à la lumière. Toutes ces roches de glace sont à pic; plus haut, des pyramides, crêtes ou cônes blancs de neige; au sommet, la merde glace.

Ce qui te frappait le plus, ce sont les sillons, les ornières profondes remarqués déjà de loin. Un noir ravin traverse le glacier dans toute sa longueur. •• On dirait des routes sacrées que les roues d'un char ont tracées ".

Nous nous attendions à sentir un grand froid en approchant, mais on ne s'aperçoit d'aucune différence de température, même dans la grotte du glacier. L'entrée en est fendue obliquement : on y monte par des marches taillées dans la glace et par une échelle. Ces ouvertures bleuâtres varient d'architecture : les unes ovales , d'autres à frontons. Il y a différents ordres d'architecture : l'un te rappelait l'entrée du tombeau de Mycène. Tout cela d'aspect lugubre, portant aui noires réflexions. Ces coupoles, d'une ténuité extrême, vont se briser, vous ensevelir vivant; un faux pas sur les planches glissantes, et on est entraîné dans le gouffre. Le bruit de la Lutschine noire, le profond silence du glacier sont d'un effet saisissant.

Contrariés par la pluie qui recommençait à flots, nous cherchâmes un refuge dans la hutte du gardien; il passe sa

'242 l'obkrland

vie dans» cette misérable baraque raal jointe, en planches bourrées de mousse. De grosses pierres formant l'âtre, un petit canon pour faire répercuter l'écho , des outils à sculpter le bois, un banc; voilà l'intérieur.

Nous y trouvâmes deux jeunes mariés anglais qui attendaient comme nous la fin de l'averse ; ils ne desserrèrent pas les dents, et nous serions restés en présence pendant toute l'éternité sans échanger un signe de sympathie humaine. Une tète de chamois égorgé, supendue au mur. nous regardait d'un œil plus sensible et plus sociable que ces jeunes touristes.

Au bout d'une heure, la petite fille envoyée par le gardien à (îrindehvald nous tira de ce tête-à-tête. 11 fallait voir l'enfant courir agilement sur les glaciers! Le gardien nous dit que c'était son dix-septième enfant, et il ajouta : - Mon père en a eu vingt-sept. «

Page 1