L.V. WENGERN-ALP
Nuit d'inquiétude en songeant au lendemain. La journée sera-t-elle belle? Comment l'espérer après l'affreuse pluie? Les vapeurs du soir ne pouvaient monter, traînaient à terre. Vingt fois on se lève, on épie les signes du temps; mais on n'aperçoit que le glacier qui scintille dans le crépuscule; pas une étoile. Enfin l'aube paraît, une lumière rose colore les neiges de l'Eiger, sa crête se dessine sur un ciel d'azur, étincelant. Joie inespérée! Réveille-toi! viens, regarde! quel beau jour!
Les chevaux sont commandés; mais quel dommage d'avoir renvoyé ceux de Meyringen, on les regrettera plus d'une fois, surtout le bon guide. Ma malheureuse bête asthmatique s'arrêtait essoufflée dans les passages les plus scabreux. 11 est vrai qu'on lui faisait gravir une échelle; le sentier rocailleux débute en escalier aussitôt qu'on a franchi la Lut.schine; ici la rivière fait penser à Ruysdaël.
Nous longeons les flancs de l'Eiger, dans les sapins, les pâturages semés de bergeries. Maintes fois on se retourne pour revoir Grindelwald encadré de montagnes neigeuses, )e« Fischerhorner, leurs pointes éclairées, et la mer de glace de l'amphithéâtre.
Le chemin humide, étroit, côtoie le torrent; à tout moment j'entends cet avis : « Tu ne tiens plus la bride. «
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Et c'était régulièrement auprès d'un précipice. Occupée à grosi^ir le trésor de nos souvenirs, notant chaque détail du paysage, je ne songeais guère qu'il y eût imprudence. C'était si commode de se fier à l'instinct de la bonne hèie, à la sûreté de son pied alpestre; peut-être la confiance était-elle aventurée? Toi, tu avais un système tout particulier pour te préserver du vertige à ces passages périlleux où l'on est littéralement suspendu sur l'abîme. Tu te posais une question scientifique : « Ces roches qui surplombent le gouff're sont-elles de granit, de schiste, de calcaire? »» Et, méditant la réponse, le mauvais pas était franchi.
Après la rude montée, hommes et bêtes reprennent haleine. On met pied à terre prés d'un chalet, à mi-côte de la petite Scheidek; elle ne prend son nom de Wengern-Alp que sur le versant de Lauterbrunnen. Deux chanteuses, s'accompiagnant de la zitter, font vibrer l'air d'une chanson tendre et grave.
L'astronome qui découvre tout à coup et pour un moment rapide l'étoile dont il a calculé le passage, n'éprouve pas de plus grand ravissement que le voyageur épris des Alpes en apercevant une cime longtemps espérée et qu'il ne reverra peut-être jamais. A Vergisthal, le Schrekhorn se déploie en éventail, et, après quelques pas le long du ruisseau, nous revîmes le grand manteau blanc.de l'Eiger.
On remonte à cheval ; le sentier tourne dans les alpages; la montagne escarpée d'un côté s'abaisse en pente douce jusqu'au torrent, on le passe à gué, et au bout de la forêt voici de vastes prairies oii errent d'innombrables troupeaux; les chèvres bondissent à l'appel du berger; un taureau noir, à l'œil farouche, nous barre le chemin, har celé par un eff"ronté caniche, qui s'obstine à suivre le guide de Grindelwald; méprisant un si chétif adversaire, il nous fit le plaisir de retourner à ses pacifiques génisses: on passa au plus vite.
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A ce moment, le cor des Alpes se mêle aux sonneries des clochettes; les échos répètent en chœur ces harmonies inattendues. On eût dit un orgue gigantesque, des centaines de harpes qui produisent ces modulations, vraiment sublimes. Prolongé à l'infini par l'écho, ce concert aérien était plus suave encore dans la forêt. Le son des harpes invisibles, modulé à travers les branches de sapin, vibrait, tremblait, expirait avec la brise; la montagne en face renvoyait aussi le son métallique, s'il frappait un rocher.
Nous approchons du sommet. La nature s'appauvrit encore, les arbres rabougris reprennent leur fourrure grise, ils diminuent de nombre et disparaissent; on passe un torrent profondément encaissé; soudain surgit la pointe argentée du Silberhorn, puis une forme vague, colossale : c'est le pied de la Jungfrau.
Après une dernière rampe très-raide, le sentier aboutit au chalet de la Wengern-Alp.
Il est onze heures et demie, nous montons à pied le long de la barrière jusqu'au drapeau rouge, planté sur le point culminant; une émotion inconnue s'empare du cœur et de l'esprit; la Jungfrau est là entourée de son brillant cortège : le Silberhorn, le Pic du Midi, le Breitborn, le Moine, l'Eiger, le Wetterhorn.
Comment dire dans la pauvre langue humaine ce que les yeux étonnés découvrent à la fois du haut de ces sommets austères, dépouillés, désolés comme l'exil? Sous nos pieds un sol a[ipauvri, nu, quelques tronçons d'arbres brisés par l'avalanche, l'herbe courte, rude et flétrie au lieu du tapis de fleurs printanières. Le silence morne, inexorable,., interrompu par le gazouillement plaintif d'un
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oiseau ég'aré dans ces régions, par le l»i'uit lointain du torrent ou par la vague sonnerie des troupeaux qui monte du fond des ravins. A perte de vue se déroulent les vallées heureuses, les contrées prospères, fécondées par le soleil de la liberté, blondes moissons récoltées par un peuple de frères. Plus loin, plus loin, cachées dans les brumes indécises, flottent les contours d'autres montagnes, barrières de pays moins fortunés. Nos yeux ne les aperçoivent pas; le regard de l'esprit, seul, perce les nuées, franchit l'espace et colore d'une flamme d'espérance l'horizon voilé vers le pays de notre amour. Instinctivement nous étions tournés vers le couchant; à ce moment un bruit formidable, le bruit de l'avalanche, éclate au milieu du silence, les vallées en retentissent. N'est-ce pas ainsi que les échos de la terre entière tressaillirent autrefois à l'explosion de la Révolution française?
Spectacle écrasant, immensités entrevues dans les cieux, dans la plaine; non, cette vue n'est pas faite pour l'homme. Le regard éperdu cherche un refuge dans un horizon plus familier et s'arrête sur la verdoyante vallée de Grindelwald, avec ses maisons, ses vergers et le glacier inférieur qui blanchit entre les sapins. Le glacier supérieur semble crouler dans le gouffre; par un côté il fait arcade, ou plutôt il pend comme une mamelle de vache sur la prairie très-inclinée.
Faut-il passer en revue les géants, du haut de la Wengern-Alp? Ferai-je leur dénombrement à la manière des héros d'Homère? Voici d'abord nos anciens alliés i le Mettenberg aux épaules colossales; l'Eiger, héros unique entre tous par la fierté de sa statura ; le WeLterhorn couvert de son g'acier comme d'un bouclier, armé de ses aiguilles sillonné de profondes déchirures.
Au milieu du groupe principal trône la Jungfrau, aux troi» diadèmes dentelés. Sa rivière de diamants étincelle