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LES PBOSCRITS EN BELGIQUE

Depuis le 12 décembre 1851, Bruxelles était le séjour assigné à l'exilé; on devait d'abord l'interner à Bruges, situé au-dessous du niveau dé la mer, ville morte, qui semble rHerculanum de la Belgique.

Le climat pluvieux et brumeux de Bruxelles était la moindre des causes funestes qui détruisaient^ la santé. Aussi, après le travail acbarné de l'année, quand on parvenait à s'échapper pour quelques semaines au bord de la mer ou à Spa, on respirait.

La libre nature pacifie le cœur; ;ra toute-puissance ne va pas jusqu'à suspendre les saintes colères et les tristesses de la situation ; mais les flots de l'Océan, la vue d'un tapis de bruyères calmaient les agitations de l'àme et lui rendaient l'équilibre.

Dans l'humble village de pêcheurs flamands, comme sur les collines boisées des Ardennes, la baguette d'un enchanteur transformait l'univers. L'esprit prenait alors un vol plus serein; dans son herborisation matinale, il s'imprégnait de la senteur des bois et des teintes de l'aurore. Rentré à la ville avec des forces nouvelles, amassées pour la lutte, on espérait conserver longtemps cette gerbe de fleurs dans toute sa fraîcheur.

îlais comment ne pas subir l'influence des lieux?

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L'amertume des pensées, les faits révoltants, les discussions envenimées troublaient une paix difficilement conquise. Aussi, la paix reconnue impossible, mieux valait se jeter résolument dans la guerre, et on prenait même un âpre plaisir à savourer toutes les tristesses, les indignations que chaque heure soulevait.

C'est à l'approche de la mauvaise saison que les pensées sereines s'envolaient avec les oiseaux voyageurs, transmigrant avec eux vers l'Afrique et Cayenne.

On se renfermait alors dans l'horizon de la rue Traversière ; l'habitation, plus que modeste, était si étroite, si petite, qu'on s'y croyait à bord d'un navire ; chambres, escaliers, tout était dans les proportions des cabines et passerelles. Heureusement, le ciel belge n'était pas avare de lumière envers un être avide d'air, d'espace et de liberté.

Le cabinet de travail bien éclairé rayonnait de ce même jour qui flamboie dans les tableaux hollandais. Au bout de la rue, on apercevait un peu de campagne, un bouquet d'arbres, un petit lointain. Du côté du nord, la vue s'élargissait par quinze riants jardinets; ils environnaient le nôtre, que l'exilé se plaisait à soigner de ses mains. Là, dans un espace de onze mètres de long sur cinq de large, se pressaient autant de fleurs que la terre pouvait en faire éclore. Un lilas, quelques pêchers en espaliers, un peu de vigne cachaient les murs de l'eiiclos ; dans les plates-bandes nos touffes de marguerites, violettes, capucines, pieds- d'alouette ; sur la pelouse, deux corbeilles de géraniums et de rosiers. Au-dessus de ce domaine se penchaient les arbres du voisin et des treilles chargées de raisin toujours vert; au printemps, un beau jasmin-lilas nous prêtait son ombrage et ses parfums ; ainsi, dans l'égoïsme universel, les hommes sont encore forcés de se faire plaisir les uns aux autres, malgré eux.

Matin et soir, le maitre de céans puisait l'eau do la

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citerne et arrosait les pauvres plantes, qui languissaient comme nous sons un ciel inclément; après quoi il remontait dans sa chambre de travail, meublée du strict mobilier du proscrit, bois de sapin verni, chaises de paille et (grand luxe) fauteuil de jonc. Sur la cheminée, la pendule du conventionnel Baudot marquait les heures de la Révolution et marchait encore très-bien; deux chandeliers en cuivre de l'enfant de Certines, un tapis bleu, venant aussi du foyer maternel; l'armoire pleine de manuscrits, les livres échappés au naufrage, c'était là tout notre avoir.

Cette pendule du conventionnel, on la consultait souvent comme un horoscope. Elle avait été achetée en 1815, lorsque Baudot partit pour son exil de Liège. Après quarante ans, elle suivait à son tour les traces de son ancien maître.

En la voyant en mouvement, peut-être on comptait trop sur elle. En réalité, les heures semblaient s'être arrêtées. Immobilité humiliante, intolérable, moments de calme plat pires que l'orage ; ce n'est ni la tristesse, ni la joie, mais Vattente; toutes les facultés y sont concentrées. Dansces heures mortes, nous sentions fort bien que la seule chose possible pour nous, c'était d'être proscrits.

Les misères, les souffrances individuelles qui nous entouraient, ressenties en commun, empêchaient chacun de s'isoler dans ses propres maux. Nous avions pour spectacle l'abnégation, le noble sacrifice des nôtres. On va chez un ami, on apprend que sa femme est dangereusement malade à Paris; il ne peut la voir. Ce fils aimant n'embrassera pas son vieux père qui se meurt. Tel autre vient de perdre ses dernières ressources ; que devenir? Madame R. n'a plus de leçons. Ces jeunes femmes, ces jeunes filles, habituées à une vie heureuse, à une compagnie élégante, aujourd'hui privées du strict nécessaire, s'occupent ellesmêmes de l'humble ménage dans la pauvre mansarde ; en même temps elles se préparent à passer leurs examens

d'insiitutrices. Minuit surprend la mère à l'ou-vrage, les enfants à leur devoirs; dans cette maison, pas une minute perdue : l'étude, les travaux d'aiguille, le ménage, tout marche de front. Comme délassement, à la veillée, on lit Homère, Eschyle; voilà l'intérieur de ces farouches républicains, de ces Rouges abhorrés.

Qui ne serait pénétré de respect, d'attendrissement, en entrant chez ce vieux proscrit, vaillant lutteur, aujourd'hui accablé de maux, gisant sur un grabat, dans une méchante chambre, privé des soins les plus nécessaires, éloigné de ses chers enfants qui gagnent péniblement leur pain loin de lui! Ces cœurs, arrachés les uns aux autres, quand seront-ils réunis? Et pourtant jamais une plainte au milieu des épreuves les plus cruelles !

L'exil, peine terrible, vraie mort civile, châtiment dû aux traîtres; il remplacerait admirablement la peine de mort. L'exil efface l'exilé du souvenir de ses concitoyens, du cœur de ses parents ; l'exil paralyse chez la plupart les facultés créatrices; toute carrière est brisée. Le commerçant, l'avocat, le notaire, l'avoué, le médecin, arrachés à leur centre d'action, ne peuvent exercer leur profession dans une société indifférente et même hostile. Le père de famille voit avec effroi l'avenir de ses enfants; s'il les garde près de lui, l'éducation morale est sauvée, sans doute, mais le lien avec le pays est rompu. Il ne mariera pas ses filles. Qui épouserait la fille d'un proscrit? Cela ne s'est pas vu une seule fois en huit ans d'exil.

Comment énumérer les privations, les luîtes endurées? Non-seulement on est loin de son pays, de sa race, de son monde accoutumé, de la terre natale enfin, mais l'étranger est bien près de considérer le proscrit comme un être hors la loi, et de le mettre au ban du genre humain.

La France seule eut jadis la religion d'hospitalité pour les vaincus, les fugitifs de toute nation. Ce droit sacré

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