I.F.S PROSCRITS EN BEI.r.IQUE
d'asile, comment Texerce-t-on aujourd'hui envers les flLs de la France ?
Quel tribunal, quel ambassadeur défendrait le droit de l'exilé français? Qui s'intéressera à l'exilé, si ce n'et-i l'exilé? Qui remplacera la patrie absente, l'esprit et le cœur de la France, la famille? C'est aux proscrits à pratiquer entre eux la sympathie, la pitié, l'humanité^ puisque tous les cœurs semblent s'être fermés à la fois.
Ah! que ne puis-je dire tous les dévouements que je voyais s'exercer silencieusement autour de nous! La France seule produit de ces sortes de caractères, mélange de fermeté, de noblesse d'âme, de fierté et de tendresse.
Les proscrits cachaient leurs désastres privés, non par orgueil, mais parce qu'ils savaient trop bien que la plainte est inutile. On ne découvrait que trop aisément où était la blessure de chacun.
. Pendant ce long exil, tous les métiers possibles furent essayés; ces hommes de pensée et de combat se firent correcteurs d'imprimerie, commis de magasin, négociants en vin, maîtres de langues, répétiteurs, commissionnaires en librairie, épiciers, oui, épiciers, débitant la cassonade et la chandelle. Les spéculations réussissaient fort mal ; les clients payaient peu ou point; les chevaliers d'industrie, gens à faillite, profitaient de l'inexpérience et de la probité de ces hommes , plus accoutumés au commerce idéal des principes et des choses do la Révolution qu'aux intérêts de l'arrière-boutique.
Quand la situation n'était plus tenable, la dispersion s'ensuivait; le père de famille était forcé de renvoyer en France femme et enfants, et lui-même s'en allait en pays plus lointain essayer une autre carrière, souvent aussi infructueuse.
Tout cela était douloureux, lu n'y pouvoir porter remède!
L'éternel honneur de la proscription, de tant de grands
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cœurs, de tant do belles intelligences, c'est d'avoir pratiqué la solidarité dans les détails de la vie d'exil, comme dans le domaine des principes. Ils mettaient leur bonheur à rendre service aux plus déshérités, aux plus pauvres des naufragés, organisant le sauvetage avec une rare énergie, et une persistance de charité et de fraternité plus rare encore. Quelques-uns étaient si bien faits à ce rôle de chargés d'affaires de la proscription, qu'ils avaient l'air de s'occuper d'une fonction obligatoire. Tant de simplicité, si peu de paroles dans les actes, la main gauche ignorant les bienfaits de la main droite; il fallait tout deviner. En vo3\ant ce sourire bienveillant, placide, l'absenûe de toute démonstration bruyante, vous finissiez par croire que c'était le devoir d'un tel, sa mission d'aplanir tous les embarras d'autrui, de courir au bout du monde pour vous tirer d'affaire.
« Ces jours affreux passeront, » disions-nous, et on s'efforçait de le croire. L'espérance n'est pas toujours une force, c'est un don, parfois une jeunesse de l'àme, félicité qui éclaire de sa lueur féerique les objets les plus sombres. Ceux qui gardent la foi ont un devoir envers les esprits attristés; elle devient alors une obligation stricte de charité. Répandez l'espérance, comme on partage le pain aux pauvres ! Pour acquérir cette science humble et facile qui transfigure la vie, il suffit d'aimer.
A l'heure où je relis ces lignes, il y a seize ans révolus qu'Edgar Quinet a été arraclié à son pays. Dans ce long espace de temps, il n'a jamais pris son parti de la léthargie de la France, pas un jour, pas une heure, pas un instant ; et cette pensée fixe au milieu de la conjuration générale des choses, cette douleur croissante eût miné l'existence, si l'àme ne trouvait son refuge, un secours supérieur dans le travail.