‹ Mémoires d'exilChapitre 41 sur 62 · I.\ WENGRRN-ALr · texte numérisé non relu

I.\ WENGRRN-ALr

au soleil. Rien ne ternit sa blanche couronne, les nuages la respectent, tandis qu'ils voilent par moment les autres sommets.

Auprès d'elle, le sombre Moine s'enveloppe de sa bure.

Chacune de ces vénérables montagnes a son trait particulier. Le Silberhorn a pour lui les éblouissantes vallées neigeuses; le Pic du Midi et le Breithorn ferment l'enceinte au midi. Le reflet du soleil jouant sur leur tapis neigeux produit des effets fantastiques, on dirait que les neiges vont s'allumer.

Nos guides tirent des boîtes, l'écho répond, d'abord dans la grande Scheidek, puis dans TEiger, puis dans le Moine, le fracas se perd au pied de la Jungfrau. .

C'est vers la souveraine des Alpes que le regard est ramené perpétuellement.

Est-ce son nom virginal, emblème de pureté, est-ce la majesté de l'innocence, qui émeuvent en sa présence? On se sent dans une vaste église, prêt à rendre un culte à la Madone 'des Alpes.

Images d'une âme accomplie, ces blanches cîmes rivalisent entre elles de pureté , de hauteur et d'éclat. Donnons-leur des noms nouveaux. Voici la cime de la Bonté, celle de la Raison, la cime de l'Amour, la cime de l'Héroïsme. Cette autre sera la cime du Sacrifice, et toi, la plus inaccessible, tu es la plus voilée, hélas! ô cime de la Liberté !

Une grande âme qui porte en soi la majesté et la pureté de ces sommets, voilà la création divine que j'adore ! Vers cette région de sainteté morale monte incessamment ma pensée! Alpes sublimes, vous n'êtes qu'une vision de l'esprit!

Il est des heures où toute l'existence se déroule à nos yeux, le passé est derrière nous comme ces vallées, l'avenir semblable à l'horizon voilé. On l'embrasse du regard,

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on s'oriente sur sa route. Le soir venu, heureux qui peut dire : Je l'ai fidèlement suivie. J"ai préféré l'isolement, la solitude, le roc âpre, au chemin battu où l'on cueille les fleurs faciles. J'ai sans cesse remonté le courant, au lieu de descendre le fleuve tranquille entre les rives joyeuses. J'ai lutté contre la tempête, j'ai signalé l'écueil aux imprudents, je les ai quelquefois arrachés au naufrage. J'ai semé pour d'autres et n'ai rien récolté pour moi-même. J'ai vécu non d'espérances, ni d'illusions, mais d'intrépide vérité. J'ai redouté l'éclat et n'ai désiré passionnément la gloire que pour mon pays, mais la vraie gloire, la couronne morale des nations.

A midi nous quittâmes le chalet de la Wengern-Alp. Un dernier regard sur l'incomparable tableau et nous descendons vers Lauterbrunnen.Le déploiement prodigieux de la Jungfrau dépasse l'imagination, on l'a constam«ment de face ; les rochers à pic atteignent un cinquième de sa hauteur, ses bancs de glace sont bordés 'de sapins, plus haut l'éblouissante neige, puis la merde glace qui la réunit aux autres pics; tout au fond du ravin le torrent. Bientôt la forêt nous en dérobe la vue.

Après ces terribles montagnes, on aspire à la vallée, au chant des oiseaux, à la paix. Tu préférais marcher, traînant le cheval par la bride: la mienne m'échappe tout à fait, dans ma ferveur de crayonner; le guide étant sans cesse en arrière ou trop en avant, c'est le pauvre animal qui se tire d'affaire comme il peut, chargé de réfléchir lequel vaut mieux, ou la droite ou la gauche pour éviter la culbute. La forêt était si charmante qu'on voudrait n'en pas sortir, disais-tu. Oui, c'est à la Wengern-Alp, sur le versant de Lauterbrunnen, qu'on reçoit la vraie impression de FOberland proprement dit. A travers

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la fraîche verdure des bois brillent les masses neij^euses, de temps en temps une clairière, un chalet isolé. A l'issue de la forêt le rideau de pierre s'abaisse, le précipice se creuse à nos pieds; par intervalle et dans un grand lointain apparait Interlaken , planète très -éloignée de notre orbite.

Accompagnés par la voix gémissante d'un torrent invisible, nous arrivons à trois heures devant une hutte abandonnée, chalet-étable en sapin blanc, grenier à foin, je ne sais, mais tout neuf, tout propre, jonché de feuilles, et qui jamais n'abrita homme ou animal; la porte grande ouverte. Heureux do ce refuge contre la pluie, nous nous y installons; quel bon repos sur ce tas de feuilles mortes, sous ce toit de mousse, pendant que les torrents tombaient du ciel. Le majestueux groupe que la forêt nous avait longtemps dérobé se montra de nouveau, la Madone souriante au-dessus des nuages, le vieux Moine plus bourru ([ue jamais.

On né ressent pas sur la Wengern-Alp les épouvantements du Saint-Gothard ; pénétré de je ne sais quelle radieuse sérénité, on l'attribue à la Jungfrau, elle agit sur le cœur, sur l'imagination. C'est ici, dans ce fenil, que j'aimerais écrire le journal de la solitude , noter le moindre bruit de la nature, l'avalanche qui se précipite avec fracas, le frôlement d'un papillon, le mugissement du torrent, le pinson des montagnes qui lance sa note tremblotante, le cor des Alpes et les échos qui forment un orphéon mélodieux. Ici j'écrirais d'une main sûre, je m'éviterais la peine de déchiffrer péniblement mes hiéroglyphes au crayon, tracés en chevauchant, et que le cahot de la monture rend illisibles ; pour les d(';brouillerj il faut les yeux de l'amour.

La pluie cesr^e, nous remontons à cheval, le précipice est maintenant à gauche, on n'en peut voirie fond; des sapins vénérables à longue barbe recouvrent la paroi à pic, ils

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seml)lent plantés sur la tête les uns des autres. Le Wengbach gronde dans les profondeurs de l'entonnoir : voici le village de Wengen. Sur le perron d'une jolie maison se tenait une bonne vieille à la physionomie très-noble; elle nous invite à entrer; la maison nous tente pour l'année prochaine, mais les clefs sont introuvables.

Au pied des vertes montagnes une crevasse : et là, tout au fond, Lauterbrunnen, Ce bout de fil blanc pendu sur le rocher, c'est le Staubbach.

De Wengen il faut descendre à pied, les chevaux ont une peine infinie à avancer sur cette échelle. Mais que cette descente pénible est rachetée par la vue! Quelle surprise pour les yeux, pour l'imagination que ces précipices béants à vos pieds, abîmes creusés sous des abîmes; audessus de votre tête des pics entassés sur des pics, mondes inconnus qu'on voit à la fois en haut, en bas. La Jungfrau remplit tout de son immensité; sa cime surplombe la vallée, ses pieds rocheux en forment le fronton; la paroi qu'on longe, c'est le petit doigt de son piad.

Des masses neigeuses ferment l'amphithéâtre, les cascades se précipitent de toutes parts, Nous passons la Lutschine blanche. Il est temps d'arriver, la pluie aussi tombe en cascades.

XITI

LA.UTERBRUNNEN]

Oui, nos yeux ont vu en trois jours tout ce que la nature renferme de grandeur: lOberland est le joyau de la Suisse, la Suisse le joyau de l'Europe.

L'imagination dominatrice des mondes est vaincue, la réalité la dépasse.

Mais le trésor sans pareil que j'emporte, c'est le souvenir de cette heure passée à la fenêtre de Lauterbr:unnen où ta ligure eut une expression de bonheur sans mélange ; tu regardais avec un étonnement mêlé d'orgueil les pentes verticales que nous venions de descendre; le plaisir d'une difficulté vaincue dilatant le cœur, la joie s'exhalait en mille sentiments habituellement refoulés, en paroles gaies, attendries.

Il en est toujours ainsi : avant le succès on ohjecte lé péril des entreprises irréfléchies; mais si elles réussissent, vous êtes une nature d'improvisation et de réflexion. Enchanté d'un voyage si bien combiné, si parfaitement heureux, on placerait dans son estime l'être chéri plus haut que la Jungfrau : « Est-ce bien de ces sommets que nous descendons? Comment? apprends-le moi? Quel pied humain peut tenir sur ces parois à pic? Comment avons-nous abordé dans cette délicieuse Ithaque? Quel nuage olympien nous a déposés dans cette corbeille de fleurs? N'étions-

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nous pas, il y a un monaent, sur cette cime, à 6284 pieds de hauteur? Tu me montrais au fond du gouft're une pâle arête de rochers, et ces mêmes rochers surplombent maintenant la vallée de leurs pics aigus ! Qui donc m'a porté sur ses ailes et m'a amené ici? Nos âmes insatiables d'élévation, de beauté, de liberté sont-elles enfin satisfaites? Faut-il s'attendre à des spectacles nouveaux? Quant à moi je déclare que je ne veux plus rien voir; je ferme les yeux. "

Disant cela, tu regardais avec ravissement cette perle des vallées où Dieu semble avoir fixé son sourire.

Au premier plan nous avions une muraille de douze cents pieds couverte de forêts et de pâturages, au levant l'éblouissant Silberhorn, en face la verte montagne que nous venions de descendre. Les prés inclinés, couronnés de pics dentelés, étaient d'une fraîcheur printanière malgré la saison ; tout en haut se déployaient les blanches cimes de la Jungfrau ; la vallée est fermée par le Pic du Midi bien encadré dans les arbres et les rochers, et par le glacier verdàtre du Breithorn. '

Un piano se trouvait dans la salle à manger fort à propos. Nous étions seuls, nullement fatigués, sinon de trop de sublimités. Sur le pupitre des cahiers de musique, souvenir des Italiens à Lauterbrunnen ! L' ouYerture àe Ta?icrède, son élan admirable, la vie qui pétille dans la musique de ivossini, firent une diversion des plus aimables aux émotions alpestres.

Il est très-possible que le récit de ce bonheur, cette jeunesse d'impression fassent sourire les gens sérieux, positifs; mais qu'on veuille bien se rappeler quelle fut notre vie durant les dernières années. Après six hivers rigoureux, tant de vapeur de charbon respirée dans l'étroite maison-

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nette, rue Traversière (et dans rinimidc maison, place de Cologne, bâtie sur pilotis); après les maussades horizons de brique, se figure-t-on l'épanouissement du cœur au milieu du vaste amphithéâtre des Alpes? le ravissement de reposer ses jeux sur les fleurs des vallées qui vous infusent la santé du corps et de Tâme? Après tant de silencieuses douleurs, discussions fiévreuses, amères récriminations, auxquelles nulle sagesse ne peut se soustraire, plongé dans un élément de trouble et d'indignation perpétuelle, humilié dans la pensée et la dignité humaine par les menaces perpétuelles d'expulsion, ( car telle fut sa vie jusqu'à ce jour), l'exilé était neuf à la joie de se sentir libre ; peu difiicile en fait de bonheur, appréciant vivement, ingénument les plaisirs les plus simples. Certes, il avait à Bruxelles deux grandes compensations ".le travail, l'amitié; mais il faut savoir s'arracher au travail pour eu fortifier l'instrument; ces heures de paix sont les trêves de Dieu. L'esprit rapporte des hauts sommets plus de force et plus de lumière aussi, pour lutter contre l'obscurité et l'aridité des villes.

On n'oubliait nulle part les bons compagnons, on aurait voulu envoyer aux jeunes amies des poignées de fleurs odorantes, l'air vivifiant, pour colorer leurs joues pâlies.

Nous leur donnions à tous une pensée de regret; mais si la grande famille des proscrits était unie par une solidarité de principes et d'espérances, ler^ sentiments se concentraient plus intimement dans un petit groupe, grâce aux amitiés des femmes et des enfants.

Le lendemain un temps radieux nous proniet encore un jour de fête, le dernier de ce voyage.

A sept heures nous nous enfonçons dans la vallée; elle va du nord au midi, se rétrécit en déiilé; ses hautes parois

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de rochers font que le soleil s'y lève tard et se couche de bonne heure ; à trois heures il disparaît.

De tant de vallées que nous avons visitées en Suisse, et elles étaient toutes charmantes, nulle ne nous a laissé de si doux souvenirs que Lauterbrunnen ; tout est là : le rustique et le sublime, le terrible dans les sommets, le champêtre dans le vallon.

Nous avancions dans ce nid de verdure, à l'ombre de deux parois qui enserrent le défilé; au-dessus de nous le ciel, une bande d'azur; dans les prés parsemés d'arbres et de chalets la rivière fuyante, à travers les aulnes; l'haleine des fleurs rafraîchie par d'innombrables cascades tombant des rochers; les aigrettes de neige, blanches colombes planant sur la verdure des monts, tout ici est empreint de la grâce dans l'infini.

Jamais depuis la France nous n'avions éprouvé un tel apaisement. Oui, c'était un moment de trêve pour celui qui a tant souffert pendant l'exil et qui a peu joui des choses de la terre.

Dès l'heure de sa jeunesse, retiré dans une Thébaïde intellectuelle, il sacrifia les plaisirs du monde et concentra ses forces dans la création de l'esprit, dans la passion et le respect de la pensée. Aujourd'hui, après tant d'épreuves, il est juste que la Flore de Lauterbrunnen déroule ses tapis de violettes sous ses pas, qu'elle suspende au flanc des montagnes des écharpes de cristal.

Le Staubbach est formé de trois filets d'eau répandus en vapeur irisée , arc-en-ciel sur un voile flottant ; vingt autres cascades aussi belles lui font cortège , ruisseaux adorables qui vont se perdre entre les fleurs au boi'd de la blanche Lulschine. C'est bien comme son nom l'indique : la vallée des Sources pures, claires, limpides.

Restons à jamais ici! t"écriais-tu, pendant qu'une har-

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monie ravissante montait du fond des vallées latérales et des cavernes où s'engouffrent les échos.

Les fées des Alpes recommencent leur concert dans ce berceau fleuri; un oiseau chantait aussi, et toutes ces mélodies se joignaient à celles des sources, des forêts, de la rivière, de la nature, éternelle enchanteresse.

Comment ne pas croire ici aux esprits in visibles? Pourtant rien n'est plus simple que cette féerie : le cor des Alpes est fait du tronc d'un jeune sapin ; l'embouchure est à l'extrémité supérieure de l'arbre, le tout entrelacé de mousse et de racines. On l'incline à terre ou sur une planche, de manière que le son soit renvoyé plus loin et grandisse d'échos en échos. Je l'ai déjà dit, cela produit un effet de harpes, d'orgues et de plusieurs instruments métalliques, surtout au milieu des forêts de sapins ; le timbre en est plein de douceur et d'éclat.

Au delà du Staubbach le défilé se rétrécit encore et le fond du ciel aussi. A gauche un ciel de neige, à droite un ciel de pierre d'où retombent des gerbes d'eau colorées par la lumière. Après le dernier chalet, dans une prairie en face du Trumelbach, la vallée se dilate. On fauchait l'herbe; pendant une heure à l'ombre d'un noyer, nous tâchions de saisir les contours du tableau : les cimes de la Jungfrau et du Pic d'Argent, les glaciers de diamants, les colliers démeraude au-dessus des forêts et des prairies.

Le mois de mai habite cette vallée ; elle nous révéla une beauté de plus. Une jeune fille vint à nous, jolie à ravir, ses cheveux noirs roulés en bandelettes; elle marchait avec grâce et légèreté portant un banc qu'elle nous offrit en souriant; elle pouvait avoir quinze ans, et se nommait Lucie. Son petit frère était couché dans l'herbe ; impossible de voir des lignes plus pures, un type plus accompli de beauté raphaélique. Elle s'éloigna, reprit son râteau et continua à ramasser l'herbe. Une troisième figure vint compléter le tableau : c'était une belle fille de vingt ans;

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prenant entre ses bras l'enfant elle le porta vers Lucie ; à eux trois ils formaient le groupe de Titien : sainte Agnès, la Vierge et Jésus.

Pour retourner par un autre chemin, nous passons la Lutschine (rivière profonde, rapide, semée de blocs) sur une frêle planche qui menace de se rompre. Le long de cette rive, on marchait sur la tète et sur la couronne de la Jungfrau qui se prolongeait en ombres mobiles dans les prés. Revenus à l'hôtel, on s'aperçut que plusieurs objets étaient restés oubliés dans la prairie : c'étaient une lunette d'approche et un petit sac, renfermant quoi? les notes écrites heure par heure, minute par minute, achevai, en voiture, en bateau et à pied.

Le départ fut retardé de quelques heures. Tant mieux ; j'avais l'occasion de revoir ces lieux magiques ; le soleil de midi dardait ses rajons, mais au bord de la rivière et dans cette avenue de cascades, on respirait le frais aux heures brûlantes. Tout fat retrouvé grâce à la petite Lucie et à sa cousine Anna von Almen ; toutes deux nous accompagnèrent jusqu'à la voiture et de loin elles nous firent encore des signes d'adieu.

Pourquoi si pressés de repartir? Chaque heure dans les Alpes, se paie au poids de l'or; et la bourse de l'exil est légère. Voilà pourquoi j'amassais avidement ces paysages, ces fleurs, sachant bien que cette bonne fortune ne nous serait plus accordée une seconde fois.

C'est mon excuse, s'il en faut une, pour avoir noté avec trop de complaisance ce voyage de trois jours. Nous ne le referons plus. Jouissons donc encore du trajet de Lauterbrunnen à Interlaken, le long de la Lutschine dans une forêt surplombée de rochers; ils s'écartent par moment pour faire voir un colosse blanc : le Wetterhorn.

Haies de rosiers de Bengale, jasmins et chèvre-feuilles en charmilles, villas somptueuses annoncent le voisinage

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d'Interlaken. Kous lui tournons le dos et juste à temps nous arrivons pour le bateau de Brientz.

Ce lac nous frappe par son extrême solitude ; sur la rive sud pas une seule habitation, au nord un petit village ; les montagnes prolongent leur escarpement jusqu'au niveau de l'eau où elles se creusent en coupe ; point de chemin au bord ; les sapins trempent leurs branches dans l'eau dormante. Giesbach avec ses trois chutes, son illumination à giorno, nous plaît moins que notre Alpbach. Tel était ce lac solitaire en 1857, alors qu'il n'j avait ni route, ni sentier sur la rive. Maintenant on en fait le tour en voiture.

A sept heures du soir nous étions rentrés au bercail dans notre bonne pension Ruoff où Marianne et les peintres nous reçurent avec joie.

Une bonne nouvelle nous attendait : le volume de la Grèce (qui eut tant d'aventures) a été retrouvé et il a paru > tu me dis cette parole que je n'oublie pas : « Ne pas être ingrat envers les choses et les hommes. ♦»

DE BRtlNlG A ZURTCH, — RETOUR A BRTJXELLKS

Le 9 septembre, nous nous séparâmes de nos bons pâtres du Hasli. Marianne demanda à M. Quinet quelques mots dans son album; on se promit d'écrire, et en effet, après onze ans, nous recevons encore un âdèle souvenir de ces braves gens... Ils étaient tous sur le perron, nous disant adieu... Adieu, Meyringen, où notre vie fut si paisible ! d'autres vallées sont peut-être plus belles que toi ; nulle part l'exilé ne trouva un abri champêtre aussi tranquille. Aujourd'hui les voyageurs y affluent sans doute, depuis que la grande route de Brunig relie le hameau de Steia aux contrées plus fréquentées ; mais de notre temps c'était une retraite inviolable,

A mesure que les voyageurs s'élèvent sur la rampe du Ha.-îli, toutes ces cimes devenues familières, de Brientz au Grimsel, leur envoient aussi leur dernier adieu, puis le sentier tourne brusquement vers Unterwald; l'immense forêt du Brunig les enveloppe. A ce moment, Edouard, le joyeux guide, fait vibrer les airs de sa voix la plus sonore; c'est un chant d'Appenzell ;

« Hoch am Santis an...

« Là-baut sur le Santis où les j)ics s'illuminent, Dans le ravin sauvage aux torrents écumeux.

DE BRUNIff A ZURICH 25^)

Sur la prairie en fleur où les troupeaux ruminent, Où la jeune faneuse entonne un chant joyeux,

C'est là ! C'est là qu'est ma patrie,

0 doux pays, Suisse chérie ! »

etc., etc.

Edouard causait volontiers; ses entretiens ne respiraient que liberté, patrie : u Mais le service mercenaire, disionsnous, c'est la honte de la Suisse. — Vous nous le reprochez? Nous en avons horreur! s'écriait-il. Ce ne sont pas les gens du Hasli qui prennent service à l'étranger et reçoivent la paye des rois. Le vrai Suisse exècre l'état de mercenaire. »

Que d'intéressants détails il nous donna sur l'organisation de l'instruction populaire dans son pays ! — « Voyezvous là- haut ces petits hameaux perdus dans les alpages et les forêts? partout noUvS y avons des écoles, aux lieux les plus inaccessibles, menacés par l'éboulement des roches, et où s'amoncèlent les neiges , la maison qui protège le village et le domine, c'est l'école. " Le programme d'études primaires diffère peu entre les cantons. Avant tout , l'enfant apprend l'histoire de son pays, l'histoire de la liberté; grammaire, géographie, arithmétique, musique, dessin : que faut-il de plus pour des pâtres, de rudes montagnards?... — Et le latin? — Ah bien oui, dit-il en riant, à quoi ça sert-il? C'est bon pour la religion romaine, pour dire des prières qu'on n'entend pas. — Et la religion, on vous l'enseigne à l'école? — Du tout; le maître d'école n'a rien à y voir : l'enfant va chez le pasteur recevoir l'instruction religieuse. »

Tous les droits de la libre conscience ne se trouvent-ils pas ainsi respectés?

La forêt et la montagne de Brunig, aujourd'hui traversées par une route carrossable, n'étaient accessibles que par un sentier de piéton et de cavalier. Des arbres centenaires, des blocs de rochers couverts de mousse ,

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dressés comme des dolmens, des fourrés épais où toute vue est interceptée par la végétation, des ravins qui se creusent suljitement à vos pieds et se perdent en ondulations de terrain; au milieu de la forêt sombre de riantes clairières, une solitude d'autant plus imposante qu'elle règne plusieurs lieues à la ronde; pas un chalet, pas une cabane, des écureuils sautillant de branches en branches, un silence profond, solennel, un océan de verdure, la grande nature des Alpes proportionnée aux forces humaines, voilà le Brunig.

A l'angle d'un rocher en saillie, le guide plongea sa main dans un trou qui sert de baromètre aux gens du pays. Si le courant d'air est froid, le beau temps est assuré; le pronostic fut exact.

A onze heures, nous franchissons la limite du canton de Berne, nous entrons dans le canton d'Unterwald ; solitudes alpestres adorables de fraîcheur, d'ombrages, vraies forêts primitives; le sentier, jusqu'ici très-facile, descend en escalier sous une arcade de l'ochers. Les chevaux, au pied si sur, ne bronchèrent pas même sur ces échelles de pierre; seulement en atteignant la grande route, ma monture s'abattit tout à coup, et encore avec tant de précaution (ju'elle ne dérangea pas son fardeau.

Nous arrivons à Lungern, comme la diligence allait repartir; les deux places de coupé libres, nous voilà embarqués avant d'avoir repris haleine. Notre bon guide rentre dans sa mystérieuse forêt de Brunig, nous dans la région des jardins et des routes civilisées; celle-ci continue à micôte de la montagne, longeant le bassin supérieur du lac de Lungern, desséché et rendu à la culture. On voit ici le revers du Stanzerhorn quij à Lucerne, dominait le fond du lac des Quatre-Cantons.

Sur le Landenberg fut jadis le château impérial que les républicains d'Unterwald prirent d'assaut le 1*'^ jan-

DE RRUNIG A ZURICH 261

yier 1308. Cinq cent soixante ans d'indépendance, do liberté! Là sans doute est le secret de la joie qui s'épanouit sur les figures. Chacun s'aborde en riant ; les visages n"ont pas cet air contraint que la compression, l'autorité excessive imposent à d'autres peuples. Les souvenirs des efforts héroïques pour conquérir la liberté et pour la conserver, se mêlent aux pures jouissances qu'inspire la nature alpestre. Il est vrai que les fêtes nationales tiennent les Suisses en haleine douze mois de l'année. On dirait que ce peuple passe sa vie à s'amuser, et cependant nul ne travaille davantage.

A ces fêtes, point de programmes officiels, ni lampions, ni tambours, ni revues. Sociétés de chants fédérales, cantonales, fêtes des officiers, tir fédéral, tir cantonal, alternent toute l'année, de l'une à l'autre ville ou village des vingt-deux cantons; si bien qu'on a peine à suffire aux innombrables occasions de déployer le drapeau cantonal près du drapeau rouge à la croix blanche de la République. Ce sont les fêtes Olympiques de la Suisse, les Néméennes, les Isthmiques; c'est là que se resserrent les liens des races et des citoyens dans l'unité de la patrie; la distribution des prix, à la manière antique, stimule le talent des chanteurs, l'adresse des tireurs; les dons généreux affluent de toutes parts, pour couvrir les frais de ' cette fête qui ne grèvent point le trésor de l'Etat. Même les Suisses d'Amérique, d'Asie, d'Australie ne manquent jamais de répondre à l'appel de leurs concitoyens : ils envoient leurs teouscriptions, coupes de vermeil, argenterie, armes précieuses.

Voici nos anciennes connaissances, le Righi, la ville de Stantz, W''inkelried la main sur son cœur; une jeune fille à la fontaine nous reconnaît et nous apporte un verre

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d'eau. En vingt-cinq minutes, nous atteignons Stantzstadt ; tout est aussi frais que le mois passé, les bois et les prairies traversent la canicule sans être brûles ni vieillis d'un jour.

Sur la jetée nous n'attendons qu'un moment le bateau ; il est en vue; ce point noir, cette traînée de fumée grandissent; nous voilà à bord avec un cortège de jolies Unterwaldoises vêtues comme pour le bal : coiffure en torsades de perles; vrai costume d'opéra comique.

Tout est organisé d'une façon simple et commode, les rouages d'une montre ne sont pas mieux agencés et ne fonctionnent pas plus régulièrement que le service des bateaux et voitures dans les endroits les plus reculés. On arrive, on repart; tarifs fixés à l'avance, nul débat, aucune lenteur, tous les tracas évités.

Jusqu'à Lucerne le temps est si couvert, qu'on a peine à reconnaître ce lac enchanteur nojé dans les brouillards; à la tristesse de sa physionomie s'ajoute le regret de retourner au sein des villes.

Le lendemain matin, encore un doux moment aux bords de la Reuss; les orgues de l'église voisine accompagnent le sourd murmure des flots. En regardant les eaux bleues de la rivière, je rêvais à cette parole mélancolique : VAie destinée inachevée.

Mon Dieu! donnez-nous assez de vie pour voir l'accomplissement des grandes choses qu'on est en droit d'attendre.

A Roth, on retrouve la Reuss; de grandes plaines encadrées de collines, et vers Zurich la chaîne de l'Albis. La voiture s'arrête à Zug; comment ne pas profiter de ces cinq minutes pour revoir les Alpes? Courir sur le quai, embrasser du regard le Pilate et le Righi, lEiger et le AYetterhorn, ce fut l'affaire d'un instant. Déjà la voiture s'ébranlait, on s'élance dans le coupé. On gravit une cote

DE BRUNKi A ZURICH 2iS'A

escarpée, le groupe des Alpes surgit et nous accompagne jusque sur les hauteurs de l'Albis pour nous récompenser de les avoir elKM'chées au risque de manquer lo départ.

Le champ de bataille de Capel et la grande figure de Zwingli maintiennent ici le cœur à une hauteur d'espérance affermie par le sang des martyrs. Ce sang a fécondé la terre suisse. Sous ces arbres où* expira le héros réformateur, naquirent au même moment la liberté politique et la liberté religieuse; sa mort est changée en une gloire impérissable. Aussi le proscrit qui va retrouver d'autres proscrits salue la pierre brute élevée à l'endroit où tomba Zwingli. Ce bloc de rocher est bien le monument qui convient au libérateur des Alpes. On voit encore le rejeton de l'arbre sous lequel finit cette grande vie. Une espérance infinie remplit le cœur en songeant qu'à cette heurelà tout semblait perdu ; tant d'immenses sacrifices inutiles ; pourtant la victoire a surgi du fond de la défaite.

Au sommet de l'Albis le petit lac bleu de Turl apparaît à travers la forêt de chênes, et au terme de cette forêt toute la vallée et le lac de Zurich étincellent de lumière. Non moins éclatants, les immortels souvenirs républicains de 1199. Déjà préoccupé de la campagne de 1815, tu me racontais la victoire de la République; tu remarquais que la Sihl ne pouvait être un bien grand obstacle pour nos. Français.

Cette bataille de Zurich, gagnée par les derniers volontaires de 1792 commandés par Masséna, remplit l'horizon : elle lutte de grandeur avec la chaîne des Alpes orientales, les Sept-Margraves, le Santis, le Glarnisch, qui forment l'amphithéâtre du lac et de la ville étagée sur les deux rives de la Limmat.

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Nos pensées prirent un autre cours en apercevant la ville qu'habite un de nos plus chers amis, un des plus fermes amis de la liberté.

Il nous attendait dans la cour des messageries entouré de ses trois fils; de loin nous reconnûmes notre petit Jean-Paul, bien qu'il eût grandi de la tète et qu'on eût coupé ses cheveux à la mal-content. Plus d'une page des Mémoires d'exil de 1852-1856 est consacrée à ce gentil enfant que tout le moijde chérissait dans la proscription, à cause de sa jolie petite physionomie grave et réfléchie, de ses reparties spirituelles et sensées, et de ses boucles blondes.

On se le disputait le jeudi et le dimanche. Inséparable compagnon de son père, que de fois il me mit en frais d'in-* vention ! pour l'occuper et l'amuser pendant les entretiens des exilés, je lui racontais d'interminables et palpitantes histoires dont je ne savais pas le mot en commençant et en finissant; il me révélait le phénomène de la double audition. Attentive à ce qu'on disait à l'autre bout du salon, mon récit dramatique restait tout à coup en suspens. Et l'enfant de me tirer par la manche : « Eh bien ! comment ça linit-il? — Ecoute ton papa, il va nous l'apprendre. »

Jean-Paul et ses frères étaient élevés à la façon de d'Aubigné, leur compatriote, avec plus de tendresse pourtant. La vérité est que ce n'était guère un gouvernement paternel despotique; la plus tendre, la plus indulgente des mères n'aurait pas le cœur autrement fait que cet homme admirable, qui reportait sur l'éducation et l'amour de ses • enfants son ardent patriotisme.

Parfaitement studieux à l'heure des classes paternelles, appliqués au grec et au latin, les enfants s'en dédommageaient par de bruyants ébats le reste du jour. Nous les appelions les trois jureurs, à cause de leurs bras toujours levés vers le ciel; à la façon de David, ils menaçaient aussi de la fronde. 11 est juste d'ajouter que leur petite sœur

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Marguerite en était préservée; ils la protégeaient tendrement : " Toi, tu es une fleur, " disait notre brave Jean- Paul.

Il nous avait accompagnés à Waterloo en 1852 ; mais cette fois, il ne fut pas des nôtres.

Pour causer en paix, librement, nous allâmes seuls avec notre ami visiter le champ de bataille de Zurich au passage de Diétikon. Il venait d'y conduire le général de Lamoricière, dont le coup d'œil sagace rectitla plusieurs graves erreurs commises par les historiens de cette campagne. La découverte de la tête de pont élevée en 1^99 était un fait des plus intéressants. Notre cher cicérone avançait à travers broussailles et taillis déjà explorés avec le général Lamoricière.

Le temps et le paysage étaient superbes ; les commentaires defs deux amis, leur bonne humeur, ces rapports aimables, affectueux, la joie de se trouver là ensemble, au milieu de ces grands souvenirs, tout cela nous fit des heures ineffaçables !

Rentrant à l'hôtel, Edgar Quinet put écrire dans son carnet les lignes qui résument les pensées de cette journée :

'. La France venait détre sauvée par la bataille de Zurich. En revoyant presque intacts au passage de Diétikon, recouverts d'une épaisse végétation, les vastes travaux de l'armée à sa tête de pont, je n'ai pu m'empêcher de me dire : « Celui qui verra ces travaux, ces redans, ces bas- « tiens faits pour un jour avec une solidité qui a bravé « plus d"un demi-i^iècle car ils semblent faits d'hier), « celui-là pourra juger de la prudence consommée qui se " mêlait aux entreprises les plus hardies des armées ré- •" publicaines; et il ne pourra guère songer que ces ar- •• méos eussent grand besoin du 18 brumaire pour sauver « chez elles la discipline ou les traditions de l'art mili- « taire. «

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Le soir, nous vîmes Flocon. Sa mort est encore trop récente pour que je puisse parler sans une douloureuse émotion de cette noble vie. Sous ce toit hospitalier de proscrit, c'était la France stoïque, mais pleine d'humanité. Un autre proscrit, italien, M. de Boni, âme valeureuse, intelligence d'élite, vint aussi. Celui-là a retrouvé sa patrie affranchie.

Pendant ce premier séjour à Zurich, nous ne fîmes que jeter un coup d'oeil sur la cathédrale; il nous suffit pour rester frappés du rude châtiment que lui infligea Zwingli. La porte d'entrée murée, le portail transporté sur la façade opposée, tous les ornements arrachés; Xefœhn^ l'ouragan des Alpes, souleva la moitié de l'église pour la réformer. Nudité absolue à l'intérieur, pas une seule fleur d'acanthe ; sur le second pilier, on a oublié un roi et un pauvre saint qui tient encore sa palme à la main.

La statue de Charlemagne, fondateur de la cathédrale, ne laisse pas d'étonner en pajs républicain et protestant. Nous errions sous les arcades du petit préau du cloître plein d'ombre, de fraîcheur et de bos-quets fleuris, jouissant de la solitude et du silence. En jetant un regard vers une des portes entr'ouvertes d'un couloir, nous vîmes une nombreuse réunion d'enfants; ils écrivaient, travaillaient dans un ordre si parfait, avec un toi recueillement, qu'on aurait entendu le vol d'un papillon. C'était l'école des jeunes filles; les enfants sur leurs bancs avaient l'immobilité des bas-reliefs de marbre; rinstitutrice allait, venait, inspectant l'ouvrage sans proférer une parole.

Tant d'édifices publics consacrés à l'instruction populaire, ne seraient-ils pas convertis dans maints pays en casernes, en prisons? L'honneur et le salut des républiques protestantes est dans cette forte union de l'instru'-îtîon et de la Réforme.

Nous fûmes longtemps à la découverte de la maison de Zwingli; bien des doutes s'élèvent. Est-ce le numéro 385

DE BRr.NTG A ZtIRTCH 2^7

OU le 185? On ne sait. La femme du pasteur nous introdui^it dans une vieille chambre qu'on suppose celle de Zwin^îli; la très-ancienne boiserie dune armoire date de cette époque.

Le portrait du moins (au Musée) est parlant ; la raison brille sur le front; l'œil est plein de lumière, le regard clair, assuré, calme et résolu; à mesure qu'on l'observe il flamboie. La main droite, soulevée au-dessus des livres, lance d'un geste une objection, et cette main a toute la délicatesse féminine; la ligne du cou est inflexible.

Sur sa bible, qu'on touche avec respect, il a écrit en marge les dates de la naissance de ses enfants ; pour l'un, il ajoute : « Né dans la maison Schultens; » et l'autre : « Dans la maison des Écoles. «

L'université où notre ami fait son cours de Droit, domine des jardins et en est entouré. Nous causions sous le peuplier de la place Saint-Pierre, près de cette église où Lavater prêcha vingt-cinq ans, et où il périt si malheureusement... tué 'hélas! faut-il s'en souvenir?) par un des nôtres!

Rêvant au passé : « J'envie, disais-tu, les hommes de la Réforme; ils avaient la liberté d'écrire; ils avaient surtout la faculté de parler en public à des foules. La parole seule édifie dans le véritable sens de ce mot; elle porte avec elle son explication, son commentaire, et c'est la parole de prédication qui a fait la Réforme en la portant au fond des masses. Pour nous, à quoi .sommes-nous réduits? Nous avons pour nous des livres savants que le monde ne lit pas, des revues où nous sommes obligés de calculer, de glacer chaque mot. Mais cette cathédrale de Zwingli à Zurich, qui nous la donnera! "

« Ah! si le dix-huitième siècle avait pu parler comme il a pu écrire, que ses résultats eussent été diff'érents! La révolution par les idées aurait pris un corps, une vie dans les masses, elle ne serait pas restée à la surface des choses.

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La Réforme a réussi partout où elle a eu l'appui du gouvernement. Si les réformateurs eussent été traqués sur le continent, s'ils eussent été placés dans l'impossibilité d'écrire et de parler, je ne dirai pas que la Réforme n'eût pas fini par se produire; mais je suis certain qu'elle eût fait son chemin plus lentement, plus difficilement. Pour nous, nous n'avons pas, à vrai dire, un seul point du continent où nous puissions écrire en liberté. Ce qui vient de se passer sur la tombe d'Eugène Sue prouve que nous ne pouvons même parler sur nos morts. »

« Tous les gouvernements nous sont hostiles au même degré. Quelle différence avec les choses et les hommes du seizième siècle ! Aujourd'hui trop de réflexion paralyse l'esprit. Nous ne pouvons que continuer à lutter, à vivre, à dire la vérité à travers les soupiraux, sans être en état d'annoncer comment et quand elle régnera. Nous sortirons vainqueurs, je le crois; mais comment se fera la victoire, voilà ce que personne encore ne peut dire. »

Ici comme à Bâle, le peuple se sent chez lui, pénètre partout, envahit tout; les marchandes de fruits étalent leurs échoppes sous les arcades de la Bibliothèque nationale. Qu'on se figure les femmes de la halle dans les corridors du Louvre et du palais Richelieu. L'intérêt du peup-e prévaut en Suisse sur toutes choses. Est-ce là une république bourgeoise? Depuis, nous avons entendu de singuliers arguments. On cherchait à nous prouver que la Suisse n'est pas une république : nid d'aristocrates, disait-on.

Toujours est-il que, la Suisse et la Belgique exceptées, les pays les plus civilisés d'Europe étaient plongés en 1857 dans un vrai néant politique. Tel grand État autrefois renommé pour sa philosophie ne représentait plus qu'un livre poudreux. Pas un cœur d'homme ne battait sous cette

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poussière: on ne rencontrait que des ombres indifférentes au bien et au mal, hostiles aux vaincus.

On se sentait partout sur un sol ennemi de la pensée, où les espérances les plus légitimes sont taxées d'exaltation, et la persévérance d'obstination. Il fallait éviter tout entretien politique, religieux, philosophique, sous peine de déchaîner les plus âpres diseussions. Imagine-t-on la souffrance d'une telle compression morale?

La vie semblait concentrée dans un petit nombre, et nous étions forcés de nous avouer que c'est dans des âmes françaises que l'étincelle sacrée se conserve encore.

Ce fut avec une ferme intention de revenir en Suisse que nous dîmes adieu à nos amis de Zurich et de Bâle.

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