RETOUR A BRUXELLES
Nous touchions à la date fixée pour le retour ; la maisonnette rue Traversière et la table de travail exerçaient maintenant plus d'attraction que les hautes cimes.
On reprit le chemin de Bruxelles déjà tracé par les brouillards d'automne, repassant aux mêmes lieux que nous avions parcourus dans l'enchantement du printemps.
La vue d'une grande intelligence en ruine attrista singulièrement notre passage à Heidelberg. J'en dirais autant des arcs de triomphe et trophées de fleurs dressés dans la Bavière rhénane. Nous pensions que c'était à l'occasion de l'entrevue des souverains. On nous détrompa, il y avait à Ludwigshafen grande foire de bestiaux.
Sur le bateau de Mayence, par le plus affreux temps et la plus insipide compagnie, nous remarquions deux choses : l'esprit de servilité et la tendance des hommes à voir dans
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les événemonts la répétition exacte du passé. On était sûr d'un nouveau partage de l'Europe, la carte du monde remaniée à Stuttgard, mais personne n'était choqué de cette vente de peuples faite de gré à gré. Il y avait là des dames agenouillées, extasiées devant l'affreux roquet d'une altesse; il pleuvait à verse, le froid était vif sur le pont, les cabines rendues insupportables par les conversations ; nos premières impressions alpestres submergées, un immense ennui recouvrait tout. •
Notre humeur se tourna contré la cathédrale de Cologne.
Il faudrait des semaines et des mois pour étudier cette histoire universelle en pierre. Mais si l'art consacre l'esprit vieilli du passé, faut-il encore l'aJmirer? Ce monument du catholioisme élevé par des mains protestantes, la patrie de Luther édifiant la basilique romaine et y mettant son orgueil, cela déconcerte. Il est vrai que le roi de Prusse déclarait ouvertement ses regrets que la Réforme ait affranchi le temple et l'esprit de l'Allemagne.
Les pompes du paganisme, nous dit-on, sont nécessaires à l'architecture gothique. Les temples grecs ne conservèrent-ils pas leur beauté éternelle môme après la disparition des mystères d'Eleusis? Sans doute, il ne s'agit plus de reprendre le marteau de Zwingli pour détruire les ornements de pierre. C'est dans l'esprit humain qu'il faut abattre les tours gothiques du despotisme et arracher les fondements de pierre de la servitude. Quelle révolution morale sera assez foite pour en extirper les racines !
Voilà ce qui s'agitait en nous, pendant que l'orgue retentissait sous les gigantesques arceaux, dans la forêt de srranit de la cathédrale.
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A Verviers, nous reconnûmes; la Ironiière aux nuées grises et noires, et au tapage musical de ce brave peuple musicien et remuant. Je ne crois pas qu'il y ait sur la terre un peuple qui ait moins changé que les Belges, et je me bâte d'ajouter que c'est un de leurs titres d'bonneur, puisqu'ils ont conservé ainsi l'humeur indépendante de leurs aïeux, jaloux de leurs libertés communales, ne souffrant nul empiétement du pouvoir. Un essai de tyrannie trouverait ici la même résistance que chez les braves bourgeois flamands du liiojen âge. La liberté communale a marqué de sa forte et flère empreinte cette société à tous ses degrés : peuple, bourgeoisie, noblesse.
Ils ne sont pas très-sjmpathiques aux exilés, cela est vrai ; mais quel est le pays où l'on aime aujourd'hui les vaincus? D'ailleurs le reproche n'atteint que les gouvernements, puisque les peuples ne veulent plus en être solidaires.
Après cette vie des champs, mon mari avait une peine infinie à se faire à Bruxelles, à reprendre, comme il disait, les chaînes de la ville. 11 avait goûté cette indépendance, cette liberté qui fut toujours un besoin de sa nature. « Je croyais qu'il n'existait plus rien de semblable dans le monde! » s'écriait-il.
Et pourtant nous étions puissamment attirés vers la Belgique. Nous sentions que dans un temps d'hostilité universelle, c'est par l'identité des principes, des espérances, que la famille spirituelle se fonde, surtout par les épreuves subies en commun. A une époque de défaillance où les notions du juste et de linjuste sont confondues, chers exilés, vous témoignez par vos actes, par votre vie, que la conscience humaine n'est pas morte. Aussi avec quelle juste fierté on retrouva la tribu d'exil ! Un jour viendra où l'on se souviendra de ce petit groupe d'hommes inflexibles que l'Europe afl"ecte d'ignorer.
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Oui, nous avons revu avec bonheur ceux dont l'amitié est aussi une patrie. La plupart n'ont pu se donner des vacances, et ils ont l'air un peu prisonniers. D'ailleurs rien n'est venu changer la situation en trois mois; on se retourne toujours vainement dans ce cercle sans issue. L'exil! peine odieuse plus terrible que la mort, car elle est sans gloire aux yeux du vulgaire. Les autres peuples ne comprennent pas ce qu'elle a d'amer pour un Français.
Je le crois bien; les habitants d'une partie de l'Europe s'exilent volontairement pour habiter la France et ne s'émeuvent pas à l'idée de ceux qui vivent loin de leur pays. Mais le Français ne se fait pas à la vie étrangère, même librement choisie. Qu'est-ce donc qu'une vie forcément passée loin de France?