‹ Mémoires d'exilChapitre 43 sur 62 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

1815 — CHAMP DE B\TATLLE DE LIGNT

Le lendemain matin le frais souvenir deLauterbruuneii flottait encore devant mes yeux dans un demi-rêve. Mais llôla^; ! le roulement des omnibus sous les fenêtres remplace le bruit des cascades de notre vallée de Tempe. Chassons les pensées alpestres ; il s'agit maintenant de reconstruire le nid abandonné; de reprendre les habitudes régulières de travail, réchauffer, embellir la maisonnette froide et poudreuse, arranger le cabinet de travail au second étage. Et vraiment un rien suffit pour lo rendre joli; là, dans cette retraite, refaisons-nous; une solitude chérie.

Beaucoup de lumière, un feu clair et joyeux, mon piano pour être plus près de toi, le tapis bleu de ta mère sous la table et, sur cette table, le précieux carton vert renfermant divers manuscrits.

J'ai déjà dit qu'un besoin instinctif de la nature d'Edgar Quinet est de se renouveler en changeant de sujet et en prenant une corde nouvelle. Il se repose de l'œuvre achevée par une œuvre d'un caractère diamétralement opposé; l'histoire succède à la question religieuse, la poésie a la philosophie, l'art militaire à la politique. Plusieurs travaux d'un ordre différent étaient parfois menés de front, mais il terminait de préférence le livre le plus urgent, le

plus opportun; le devoir l'emportait sur l'attrait du sujet.

Nous étions au seuil d'un long hiver; on eût aimé une société agréable : Quel choix feras-tu ? — Première quesr tion posée le lendemain.

En plongeant le regard dans le mystérieux carton vert (qui me faisait l'effet d'un réservoir de la nature où se trouvent en germe les créations qui vont éclore), que trouvait-on? L'ébauche de presque tous les livres publiés jusqu'à ce jour. En effet, il y avait déjà une partie consisidérable de Merlin (les Limbes , Bonne Aventure de Jacques Bonhomme, Pèlerinages). J'avais, copié dans un cahier tes lettres d'enfance qui me suivent partout (leur encre pâlie eût fatigué tes yeux) ; premier point de départ à V Histoire de mes Idées. La Révolution était représentée par plusieurs centaines de pages sur le 18 Brumaire et l'Empire; enfin la Campagne de 1815 était ébauchée quinze ans avant sa publication.

Le motif déterminant pour donner une plus grande extension au petit manuscrit de 1835 et au Mémoire adressé dès 1846 au duc d'Elchingen sur l'affaire des Quatre-Bras, fut le désir de rendre une justice éclatante au cher compagnon d'exil, dont le beau livre, Histoire de la Campagne de 1815, venait de paraître à Bruxelles, mais ne pénétrait pas en France.

Charras désirait que son ami en rendît compte; il accepta avec joie. C'était l'unique moyen de faire connaître en France l'esprit de cet ouvrage « qui plaçait l'auteur au premier rang des écrivains militaires de notre temps; l'amour de la vérité et de la France l'emportait chez lui sur toutes les considérations ordinaires de complaisance, de routine ou de vanité ; enfin, par-dessus tout, il était libre d'idolâtrie envers Napoléon. »

Acte politique en même temps qu'élan d'amitié. Mais que d'obstacles! Le moindre, c'était d'écrire avec des en-

CHAMP DE IJAIAILLE DE LIGNT 2T7

traves. Il y avait encore d'autres inconvénients; on les fit valoir au colonel, qui tint bon ; et il fut convenu que la Revne des Deux Mondes publierait dans le courant de Ihiver une partie du travail d'Edgar Quinet.

Cela mit lin à toute hésitation ; il reprit ses notes écrites en 1835 pendant le séjour qu'il fit à la ferme du Caillou, sur le champ de bataille de Waterloo. Le manuscrit jaune fut tiré du carton de préférence à d'autres travaux.

Ce n'est pas sans un effort de volonté qu'on s'arrachai.t à une œuvre de paix qui eût adouci les frimas et les tristesses de cet intolérable présent. Mais il était désirable, nécessaire, de répandre le plus de lumière possible sur l'événement important entre tous, celui qui pèse sur les destinées de la France dans le passé, le présent et l'avenir. On s'attendait chaque jour à revoir le fantôme de 1814; M. Thiers publiait le volume renfermant Dresde et Leipzig; d'autres ouvrages sur le même sujet fourmillaient d'erreurs périlleuses; les relever, les combattre, établir une enquête rigoureuse relativement à cette terrible époque, source de tant de calamités contemporaines, quoi de plus opportun ?

Nous vivions du matin au soir de ces cruelles pensées. Nous fîmes plus que d'en parler, nous revîmes l'un après l'autre ces champs de bataille, maintes fois visités depuis 1851. Par une amère ironie du destin, les proscrits de décembre étaient internés dans un rayon de souvenirs navrants; partout des étapes qui marquaient l'agonie de la France en 1815. Après chaque excursion aux champs funèbres de Waterloo, on revenait saisi d'indignation et de douleur. Sur les lieux mêmes, ces revers semblaient plus cruels; on prenait en pitié, en dégoût l'humanité, que rien ne guérit de son aveugle fanatisme pour la force.

Oui, on savourait toute l'amertume de la défaite morale. Oh ! qu'elle était chèrement payée cette vérité : la servitude tue le génie d'une nation, et produit un lent suicide de ses

facultés les plus belles ! Le despotisme flétrit et vieillit une nation, il trace autour d'elle un désert; à l'heure du péril, la voilà seule et dépouillée.

La liberté est si fortement implantée sur le sol américain, que même dans les Etats catholiques la résistance à l'envahissement de l'esprit clérical se produit par les actes des gouvernements et par le ton général do la presse. Dans notre vieille Europe, il n'en va pas ainsi. En présence des attaques furibondes des ultramontains, certains hommes politiques étrangers renièrent l'auteur de Ibl Révolution religieuse et firent retirer leurs noms qui figuraient en tête de la publication des œun^es de Marnix de Sainte- Aldegonde.

En même temps une revue belge était assaillie d'articles hostiles signés de noms libéraux, et qui prétendaient néanmoins faire la guerre au catholicisme.

On a toujours cru que l'union fait la force, et qu'en face de l'adversaire commun, l'intérêt réciproque oblige tous les alliés à se grouper en un faisceau. Le besoin de discussion peut être une innocente manie en temps de paix, mais combien périlleuse à l'heure des rudes assauts! Pendant le siège de Jérusalem et pendant celui de Byzance, les sectaires discutaient, et sans doute admirablement! Serions-nous déjà dépouillés de passion et de volonté, au point de sacrifier notre cause aux disputes métaphysiques, Vêtre au non-être'?

La mission des écrivains de la liberté est plus sérieuse. Il s'agit à cette heure non-seulement d'extirper les vieilles idées enracinées dans les mœurs, mais aussi d'empêcher la démocratie de devenir ultramontaine et césarienne. Faire aimer le bon sens, rendre la liberté synonyme de justice et d'humanité; rcvoiller la conscience, la créer

CHAMP DK HATAILI.E DE LIGIS'Y 2^9

de nouveau pour aiuî^i dire. . . Résumant toutes les calamités qui ont égaré l'opinion publique, Edgar Quinet concluait qu'il est grandement temps de refaire l'histoire.

Nous touchions aux derniers jours d'automne; le temps était redevenu très-beau; mais que sert le beau temps en ville? On se traîne péniblement sur le pavé, quand on pourrait s'élancer d'un pas léger vers les collines ! Il faut un surcroit de sagesse maintenant pour se contenter du Parc de Bruxelles. Pourtant on était sûr d'y rencontrer des amis; sans cet attrait, on n'eût guère dépassé le seuil de la maisonnette. Dans la chambre bien close, avec nos chères occupations, tout me sembla,it bon; même en un désert j'eusse été heureuse. L'exil reparaissait au dehors, avec les bruits du jour, avec les entretiens politiques, toujours les mêmes, hélas! On ne voyait paraître aucun symptôme de vie; mais des secousses teri'ibles venaient de temps en temps troubler la torpeur universelle.

Par une belle et chaude soirée du 31 octobre, nous apprîmes au Parc une cruelle nouvelle : la mort subite du général Cavaignac.

C'en était trop ! Rude était lo coup qui frappait la liberté ! Depuis six ans, nul malheur plus grand pour la démocratie. Mon mari le ressentait comme un deuil personnel. Il revint à la maison brisé de douleur. Sa souffrance concentrée, muette, ne fut que plus profonde.

Il y fallait une puissante diversion : je proposai pour lo lendemain la course, depuis longtemps projetée, au champ de bataille de Ligny.

Le ]''' noveml»re, le soleil so Itîvait au moment où ikhis

entrions à la gare du Luxembourg; dans quelles dispositions d'esprit!... Notre situation présente nous semblait aussi désespérée qu'à Waterloo ! A tous les points de l'horizon les désastres s'amoncèlent à l'heure où l'on attend le secours! 0 France! pauvre arbre qui se dépouille de toutes les feuilles de sa couronne!... Où est la force qui vaincra la douleur? — Aimer au-dessus de la mort.

Et, me voyant dans une profonde affliction, tu ajoutais :

« Les jours de Cavaignac étaient marqués. S'il était mort au faîte du pouvoir, couvert de gloire, président de la République, on eût dit : C'est une vie bien remplie ! une destinée achevée I Mais s'il y a des moments où la justice éternelle est voilée , elle brillera encore , elle aura son jour! A cette heure, la liberté est sur la croix, elle a sa passion. »

Madame Cavaignac a été admirable de stoïcisme ; ce retour à Paris avec son mari mort à ses côtés, accompagnée de l'enfant qui répétait : « Mon père dort! » c'est une action antique. Puisse cet enfant, élevé par une aussi noble mère, égaler le général Cavaignac et Godefroi !

Que de coups répétés ! Quel acharnement de la destinée ! Mais, dans l'excès même de la douleur, on puise une force nouvelle de résistance. L'âme retrouve son énergie; et rejetant loin d'elle les mesquines souffrances, les petites pensées, elle se retrempe et se raffermit dans sa voie.

Grande journée que de parcourir avec toi le champ de bataille de Ligny ! Nous en fîmes le tour de huit heures du matin à cinq heures du soir. Nous traversâmes d'abord la longue rue de Ligny, affreusement fangeuse; on marchait dans la boue. Un petit enclos de pierres, d'où les Prussiens tiraient sur les Français, fortifie chaque mai-

CHAMP DE BATAILLE DK LIGNT 281

son; elles gardent les traces de l'incendie; les chaumes sont noircis.

Nous montons du côté de SomhrefFe, d'où nous revenons sur les villages de Boigne, Tongrinelle ; nous longeons la grand'route de Louvain à Fleurus, et ce fameux champ près du chemin vicinal oii se rangea la réserve, la vieille garde; nous passions en revue le front de la ligne française.

Le sol est partout creusé de puits d'extraction pour le minerai de fer.

Du haut d'un tertre appelé la Tombe, où lartillerie était placée, l'horizon se découvre de toutes parts; nous grimpons jusqu'au mamelon où Napoléon se tenait près du moulin; de là nous continuons vers Saint-Amand. Le village est caché dans un bois; ce que nous prenions pour un bosquet de bouleaux était un verger dont on avait blanchi les poiriers à la chaux, hygiène d'horticulture de ce pays.

Les habitants sont de race française, vive et gaie. Madame Flappart, qui nous donna à dîner dans son cabaret, parlait un vieux français des plus pittoresques * « Je vous monstrerai l'enclos emmuraillé. »

Elle avait douze ans lors de la bataille et s'en souvenait très-bien : " Les habitants de Saint-Amand ont couché plusieurs nuits dans les bois, disait-elle. Voici le verger où l'Empereur, sur son cheval blanc, passait des revues; je le vois encore ! » Revues inutiles qui lui firent perdre^ le 17, un temps précieux.

Nous revînmes par Brye, où les Prussiens bivaquèrent à cinq minutes des Français. Voici le moulin où Blùcher tomba de cheval, nos cuirassiers passant sur lui sans le reconnaître. Si on l'eût pris, la destinée du monde etaiielle changée?

« Quelle inconcevable faute de n'avoir pas poursuivi Bliicher le 11 à la pointe du jour, après Ligny ! Quelle faute de n'avoir pas appelé d'Erlon au feu ! » disais-tu

2S2 HUITJKME ANNKK

Ail! que ces champs de Belgique sont saturés de sangfrançais!

Vers Fleurus, le paysage s'amollit; au loin surgissent entre les arbres les pointes des clochers et les villages disséminés. Dans ces immenses plaines ondulées, à pentes inclinées, dans ces replis de terrain, les troupes étaient parfaitement cachées. En ce moment, un splendide coucher de soleil éclairait Sombreffe; les fenêtres des maisons rougissaient comme des boulets ardents.

Nous nous sentions à l'aise au milieu de ce vaste horizon peuplé de grands souvenirs; l'âme y retrouve l'entrain du combat. Ces huit heures de courses furent salutaires; Je marchais derrière toi, rêvant à 1815, à la triste nouvelle d'hier.

Et je pensais à cette âme vaillante toujours prête à se jeter dans la mêlée confuse où le génie d'un peuple menace de disparaître. Ah ! si on Técoutait, ils seraient sauvés!

Que répondre à ceux qui vantent le progrès infaillible : « Vidée marche ! » Qu'ils visitent ces champs de bataille, les réflexions naîtront d'elles-mêmes ; tout leur dira que le siècle a dépassé là moitié de sa course sans avoir encore renouvelé l'horizon des idées et des événements. Samson aveugle tourne la meule dans un cercle sans issue.

Nous revînmes à Ligny, causant de ces hommes de 1815 rampant devant la force, insultant le vaincu qui les faisait trembler d'un regard au temps de sa puissance. Comment employaient-ils les heures suprêmes où il s'agissait d'organiser la défense nationale et de sauver la France de l'horreur d'une seconde invasion? Us affectaient de prendre à la lettre le mot de la coalition : nous ne faisons pas la guerre à la France, mais à l'usurpateur. Et Paris fut livré.

CHA^ir DE UATAILI.E DK LTGNY 'Z'f^'i

Que d'hommes valeureux dans ia mêlée, boudainement aplatis en politique ! Qu'est-ce que Wateuloo en comparaison des jours désastreux qui suivirent? La défaite était glorieuse, l'armée héro'ique; elle succomba sous le nombre; tous moururent avec honneur. Mais ceux qui abandonnèrent la France, qui ne voulurent ni prévoir la marche en avant des Hollandais, ni couper les ponts de l'Oise; ceux qui laissèrent Fennemi filer sur Paris, abandonnant Compiègne à la coalition, simulant le combat d'Issy pour tromper le peuple et l'armée, ces mêmes hommes déclarèrent aux Chambres que la défense était impossible : " Il faut capituler! » Et à Bliicher ils écrivaient : « Nous contenons à grand'peine le peuple. » Ils le conjuraient de ne pas pousser à bout les Parisiens.

Trahison ; c'est le mot inscrit en 1815 sur le sol frau- •ais ; le peuple le plus intelligent de la terre se laisse duper par quelques paroles dorées; la France est livrée l)ieds et poings liés. Que de pleurs ces souvenirs nous ont arrachés ! Jamais je n'ai regardé du côté des barrières de Bercy sans frémir, je voyais étinceler au loin les ba'ionnettes de l'étranger.

La démocratie ne put organiser la lutte de la liberté selon l'esprit héroïque de la Révolution. Quinze ans de césarisme avaient fait la nuit dans les consciences. Où était le peuple ? Aux armées. Ses os blanchissaient tous les champs de bataille de l'Europe. Plus de citoyens. Il ne restait qu'une foule anonyme, accablée dune immense lassitude.

Enseignement terrible. Mais l'esprit national, la vie politique finirent par se réveiller dans un groupe d'âmes intrépides. Ce sera l'honneur éternel de Manuel, de Foy, de Benjamin Constant, d'avoir refait l'àme de la France après une si longue mort.

L'injure de l'invation avait lai,-sé dans tous les cœurs un ferment de haine: le peuple n'a pas sanctionné cet op-

probre; des éclairs de liberté sillonnaient la nuit profonde, elle fut suivie d'un réveil libéral.

Gloire militaire, passion funeste de la France! comment te combattre? Par une autre passion aussi nationale et plus noble : l'amour de la liberté.

Page 1