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UN GRAND PATRIOTE AMERICAIN

En rentrant, nous trouvâmes des lettres de Buenos- Ayres et, dans une Revue du Chili, un admirable compterendu de l'ami que nous appelions VAraucan.

Francisco Bilbao était le lien d'Edgar Quinet avec l'Amérique, l'écho fidèle de la voix du Collège de France dont il continuait la prédication au delà des océans.

Jamais maître n'eut un disciple dont la pensée s'identifiât davantage avec la sienne. Un jour il paiera sa dette à la mémoire de ce fils intellectuel, mais dès cette heure nous évoquerons ici la noble figure d'un des plus grands patriotes de l'Amérique du Sud. Il a tant aimé et servi la France ! Elle lui doit un souvenir.

Homme d'action, penseur, écrivain, Bilbao réunissait au suprême degré l'intrépidité de la pensée à un ardent amour de la vérité et de la liberté. L'héroïsme était l'élément naturel de son âme. Il tenait du Cid et de l'Araucan, la fierté castillane dans une nature primitive indomptée. En même temps apparaissait chez lui je no sais quel reflet des temps antiques; sans doute parce qu'Homère et Platon étaient, comme il le disait, son école d'action et de ^■f^auté.

Sa vie tut une lutte constante pour la liberté : au Chili,

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au Pérou, dans les républiques orientales, partout où se livrèrent les combats de l'indépendance.

Né à Santiago, dont son père était gouverneur, il entraînait à dix-huit ans ses cinq frères sur les champs de bataille. Son parti vaincu, lui-même exilé, après un procès politique où se mêlèrent déjà les persécutions religieuses des congrégations , le jeune proscrit arrive à Paris au moment où l'enseignement du Collège de France enflammait la jeunesse.

La première fois qu'il assista au cours d'Edgar Quinet, il entendit ces paroles qui semblaient s'adresser à lui :

« Le seul Chili semble garder encore l'âme des anciens Araucans. »

Le lendemain il se présente rue du Mont-Parnasse, 4; Edgar Quinet voit entrer un grand et beau jeune homme à l'aspect et à la parole un peu Spartiates, qui lui tend une lettre et prononce ce seul mot : « Lisez. »

C'était une profession de foi brûlante d'enthousiasme, animée du souffle des Cordillières.

L'adoption morale était faite, elle dura jusqu'à la mort.

Son autorité était grande sur les jeunes gens des Ecoles; ils lui portaient encore plus de respect que de tendresse. Tous pressentaient le haut avenir qui attendait leur condisciple.

•i La force et la lumière faisaient le fond de sa nature restée primitive, virginale et marquée du sce^u des grandes destinées. Il érigeait l'idéal de la justice et de la vérité en loi des nations et des individus. »

Tel est le sentiment que Bilbao encore adolescent inspirait à ses jeunes amis français.

Intimement lié avec Lamennais, Mickiewicz, Michelet, Quinet, Bilbao resta toute sa vie en correspondance avec ceux qu'il appelait ses maUres et amis.

Dès son premier séjour à Paris, il publia dans la Revue indépendante, ù2iX\^\Q. Réforme, dans \â. Tribune des peuples

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(les travaux où l'esprit philoi?c)phique s'alliait au patriotisme le plus pur.

L'avènement de la République sembla à cette àme généreuse la réalisation de son idéal, l'aurore d'une humanité nouvelle, la régénération de la France et de toutes les patries. Aussi quelle fut plus tard sa douleur à la défaite de la liberté! douleur patriotique, car il aimai! la France en véritable fils adoptif.

Doué d'une puissance de concentration ei de concision .singulière, il avait de ces paroles où se gravaient comme sur une médaille les traits profonds de sa nature; ses amis répétaient à l'occasion ces mots : à la Bilbao, qui circulaient entre eux.

.. Michel-Ange, tu m'entends! » Par ce seul mot, à Rome, dans la chapelle Sixtine s'exhalait l'indignation de son àme frémissante; il prenait à témoin de ses espérances frustrées le héros de l'art.

Il disait aussi : « Chacun de nous est un artiste chargé de sculpter sa statue pour son tombeau , chacun de nos actes est un des traits dont se forme notre image. Tâchons qu'elle soit belle et digne d'attirer les regards. "

Mais ses déceptions dans le vieux monde ne ralentissaient pas l'œuvre patriotique de sa vie : la liberté do l'Amérique du Sud. Traversant de nouveau l'Océan, au milieu des tempêtes cquinoxiales qui faillirent engloutir la frêle coquille de noix sur laquelle il fit le trajet, il se jeta encore dans la lutte, partout où se livrait le combat du bon droit. Sa famille, exilée du Chili, s'était établie à Buenos- Ayres. Cependant le proscrit tournait toujours les regards vers son drapeau chéri : «Voyez! écrivait-il, l'étoile des Araucans, dans le bel azur de notre ciel! plus bas le sang rouge de nos pères qui nous ont donné l'indépendance! Rien qu'à voir ce symbole sacré, je sens les brises de mes grandes vallées et le souffle d'une immortelle jeunesse! Souffle vivifiant qui a balayé les

traces de la conquête sur la terre et sur l'Océan. Quand on sent en soi l'âme d'un peuple, qu'est-ce que la mort? Adelante! »

A l'heure des épreuves, Bilbao ne faillit pas à cet engagement envers lui-même. L'intrépidité qu'il portait sur les champs de bataille l'accompagnait dans tous les actes de la vie Elle devait aussi causer sa mort. A la fin de 1857, se trouvant sur un paquebot, dans le Rio de la Plata, une femme du peuple tom'ba par accident, du pont, dans le fleuve, à l'endroit où le Rio est plus périlleux que la mer. Bilbao se jette dans les flots, réussit à sauver cette inconnue, mais ses efforts surhumains amenèrent une rupture de vaisseau dans la poitrine, des vomissements de sang.

La femme du peuple était sauvée, mais la vie de son libérateur ne fut plus dès-lors qu'une lente agonie.

Ce n'est que longtemps après et par sa famille que nous avons su cet acte d'humanité et de courage, la lettre qui nous apprenait sa grave maladie n'en disait qu'un mot :

«Mon maître et ami,

« Votre lettre m'arrive dans de tristes moments, elle est comme votre parole une infusion de vie. Je suis fort malade. J'ignore ce qui peut arriver. J'ai eu une grande aventure dans le fleuve. Je me suis préparé en silence pour le grand vojage et j'ai passé la revue de mes années, de mes faits et gestes.

« J'ai pensé à vous, car il est impossible que vous ayez une âme plus rapprochée de vous que la mienne.

« Mourir jeune ! J'ai trouvé une grande volupté à cette pensée. Je sais que nous sommes dans la bonne voie, et nous nous aimons tant, cher maître, que jamais la terre ne suffira à nos étreintes. Malgré tout, ma pensée ne fait que rouler des projets, idées, campagnes.

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