‹ Mémoires d'exilChapitre 45 sur 62 · UN GRAND PATRIOTE AMÉRICAIN · texte numérisé non relu

UN GRAND PATRIOTE AMÉRICAIN

"Je puis maintenant rentrer dans ma patrie ; mais je ne pars pas encore.

« Votre dernier ouvrage (1) m'indique mon poste dans la grande ligne d'opération contre Rome.

« Vous avez fermé la polémique des siècles.

« Maintenant que vous avez écarté les broussailles, les ruines, les guet-apens, l'horizon idéal devient la politique du bon sens.

« J'attends de vous des choses incroyables. Noblesse oblige, Mariiix oblige. Ainsi, quoique vous ne vous en aperceviez pas, votre pensée féconde tout un univers moral. Veillez sur vous, car vous portez la lumière. »

Et il ajoutait ': « Le maître, par ses révélations et ses élans, bâtit en moi un monument. »

Dirai-je ici la fin de cette belle vie ?

Grâce au climat de Buenos-Ajres, qui soutint pendant quelques années cette existence profondément atteinte, ses amis purent se faire illusion sur sa guérison.

Des rechutes mortelles, au printemps, alternaient avec des mois de répit, et, dans ces intervalles, il,multipliait ses écrits. Fixé près des siens, à Buenos-Ayres, il venait en ce moment de fonder la Revista del Nuevo Mondo, remplie du souvenir et des oeuvres d'Edgar Quinet.

Ces travaux, que pendant vingt ans il mena de front à travers luttes et voyages, lui acquirent une juste popularité d'écrivain politique dans sa patrie.

Livres, brochures, revues, que ne publiait-il pas? et toujours dans l'esprit de la Révolution, et en accord filial' avec son maître et ami.

La Révolution au Chili, Messages du proscrit, le Gouver nement de la liberté, Initiative de V Amérique, Idée d'un congrès fédéral, Lamennais, représentant du dualif>me de la

(1) Révolution religieuse,

civilisation moderne; le Clergé îcltramoniain, la Société chilienne, Société d'éducation américaine^ de la Future organisation poUtigue de la Réjmdlique argentine (collection des articles publiés dans la Revista del Nuevo Mondo qu'il avait fondée), le Président Monte, la Contra-pastoral, Étude sur la Vie de Jésus, de M. Renan; tous ces écrits étaient tellement harmoniques à l'esprit de son ami, qu'on eût dit un fil électrique entre le proscrit français et le proscrit chilien. Bien souvent , avant d'avoir reçu un nouvel ouvrage de M. Quinet,Bilbao s'occupait d'une publication exactement sur le même sujet. Ainsi, pendant qu'à Bruxelles paraissait la Révolution religieuse, à Buenos- Ayres la Contra-i^astoral de Bilbao était mise à l'index- Plus tard, quand Edgar Quinet publia l'Expédition du Mexique, le patriote américain lançait son Ameriga in Pelligro; en même temps il traduisit la brochure de son ami et la popularisa, saisissant toutes les occasions pour propager la libre pensée et la fraternité humaine jadis enseignée par la France.

Déjà en 1856 il écrivait: "Oui, les Araucans 50?iif; jamais les Godos (les Gotht^) d'Europe n'auront prise sur notre continent affranchi. Ah! si je pouvais prendre mon essor dans ma patrie, quel bonheur! Les probabilités sont pour l'amnistie au mois de septembre, alors je serai au Chili en 1857. Sinon, je ferai mon œuvre en pèlerin et ma proscription sera un fait providentiel. Je demande dix ans de vie pour présenter la liberté comme religion et gouvernement dans le Nouveau Monde. Et ce ne sont pas les dix ans de César dans les Gaules que je demande. Si le Sud sommeille, s'il ne veut pas se lever, je me concentre à Sparte; et vous verrez quel avenir, quelle nationalité se dessinera sur la carte du Sud et dans la pensée secrète de quelques-uns d'entre nous. "

Il fondait un grand espoir sur les peuplades araucanes au milieu desquelles il vécut assez longtemps pour recon-

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naître en elles les représentants de la nationalité chilienne ; en les rattachant à la patrie commune , il la fortifiait.

Il organisa, tant à Santiago qu'à Buenos-Ayres, dos associations populaires pour répandre l'instruction et propager dans les masses les idées politiques et morales qui fondent la vraie civilisation, secondé dans cette grande entreprise par les hommes les plus éminents du pays. Mais sa grande pensée, celle à laquelle il travailla partout, en France, à Lima, à Buenos-Ayres et plus tard à Parana, ce fut la fédération des républiques du Sud en une vaste république des Etats-Unis du Sud.

L'obscurantisme et le despotisme avaient en lui un infatigable et énergique adversaire ; aussi les persécutions des ultramontains ne lui manquèrent pas, depuis sa première jeunesse.

Avant 1852, une conjuration des plus romanesques se forma contre le jeune atlilète. Le croira-t-on? Rien de plus vrai, po'ârtant: les belles dames et demoiselles d'une des grandes villes de l'Amérique du sud organisèrent une souscription pour solder deux assassins chargés de délivrer l'Église du Chili de son adversaire. La somme était bien près d'être complète, lorsque des amis de Bilbao, avertis des projets de ces enchanteresses, le forcèrent de s'expatrier pendant quelque temps.

Malgré l'extrême faiblesse physique où il était tombé, il voulut mettre encore son épée au service de la République Argentine.

Au mois de novembre 1859, se trouvant à Parana et ne pouvant plus écrire, il dictait le récit de cette nouvelle épopée pour ses amis d'Europe : « Engagé dans une grande cause, celle de l'intégrité de la République Argentine, après deux ans de grands travaux, nous venons de trioniplier. La République est sauvée. Nous retournons à Buenos-Ayres en vainqueurs, nous sommes dans des jours de joie. "

Incidemment, il ajoute : «En vérité, peu. s'en est fallu que je ne fisse le grand voyage. J'ai eu assez de temps pour envisager tranquillement la mort en face, et j'en suis sorti content. »

L'impitoyable mort l'arracha en pleine félicité. Cette noble existence connut aussi le bonheur intime. Bilbao put enfin triompher des difficultés que lui suscitait le clergé pour l'empêcher de se marier, sous prétexte qu'il avait nié toutes les religions. Il épousa celle qu'il aimait et dont la tendresse le disputait à la mort. Un an avant de quitter cette terre, il nous dépeignait ainsi son Éden :

« Bueiios-Ayres, !«'■ janvier 1864.

« Je VOUS écris devant la fenêtre entr'ouverte, au milieu d'un jardin en fleurs. Ma femme bien-aimée, vêtue de blanc, chante on s'accompagnant de la harpe... La grande nature est toujours plus belle et notre âme ne s'abaissera pas, mais grandira davantage. Qu'il est beau de vivre avec des horizons infinis I »

La vie lui a manqué pour rachèvement des grands desseins qu'il méditait.

Sa dernière heure fut digne de toute son existence. En souriant, il comparait sa mort « à la première bataille qu'il lui eiît été donné de commander en chef ». Sentant venir la mort, il s'écria comme Lamennais : « Voici les bons moments. »

Il expira en prononçant les noms chéris de ses maîtres : Micheletl QuinetI

Destinée trop tôt brisée! M. Michelet a exprimé la pensée de tous les amis de Bilbao :

«J'avais rêvé d'un Washington du Sud. »

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