LA FRANCE IDEALE
Je conçois un livre : la France idéale, qui renfermerait tous les sentiments d'un enfant enthousiaste, épris d'un grand amour pour cette patrie inconnue. On y verrait comment ce jeune cœur douait la France de toutes les beautés morales et comment elles ne furent réalisées que par quelques êtres d'élite.
Immense responsabilité envers les peuples éloignés. On se prosternait devant son nom, symbole de lumière, d'héroïsme, de liberté.
a Qu'elle cHait belle alors! »
E pur si muove. Malgré tout, la France reste la patrie des grandes Ames.
Quelle nation moderne peut compter tant d'illustres bannis?
Le cortège de cette Franco exilée, non vaincue, commence avec d'Aubigné, Marnix, Duplessis-Morna}'', avec les héros de la Réforme, les victimes de la Saint-Barthéleray, Coligny, Raraus; plus tard avec Descartes, Bayle, Saint-Evremond, Voltaire, Rousseau...
Ces héros de la pensée emportent avec eux le génie et le cœur de la France. Elle règne sur le monde par ses pros-
crits; ya souveraineté est universelle et grandit dans la défaite. C'est par ses écrivains que la France devient la nation invincible, même quand ses frontières sont envahies; elle estpour tous l'étoile matinale de l'esprit humain, et son éclat est si vif, que les peuples étrangers aperçoivent encore les rayons lumineux qu'elle projette, alors qu'elle est déjà descendue dans la nuit.
Oui, ces voix éloquentes, passionnées, saintes, ont soutenu au dehors notre gloire nationale et ont empêché la patrie de succomber dans les heures mortelles.
Aux plus mauvais siècles, quand la liberté de conscience était persécutée, la parole bâillonnée, nos grands proscrits relevèrent ailleurs l'enseignement de la libre pensée : à Zurich, à Berlin, à la Haye, à Amsterdam, à Genève.
Réforme ou Révolution : anéanti sur le sol natal, le génie français renaît aussitôt en exil et résume toutes les énergies de la patrie, toutes les voix indépendantes.
Depuis le seizième siècle, le réformateur, l'homme d'Etat, le jurisconsulte, l'historien, lepoëte, le législateur des républiques (Genève , Provinces-Unies) , toutes les lumières modernes ont émergé du sein de la tribu errante; elle garde comme Israël aux temps de la captivité l'arche sainte de la liberté.
Dans ce grand combat livré pour conquérir les droits modernes, le génie français saisit toutes les armes ; il tourne toutes les difficultés, il réussit à tromper les cent yeux d'Argus, et parvient à se faire écouter pendant la Saint-Barthélémy et sous le règne classique des jésuites. Le bourreau qui brûle le livre, place de la Grève, en augmente la popularité. Jamais ni la ruse, ni la violence n'ont su créer ce genre d'habileté dont un grand cœur a le secret. Les œuvres qui semblent s'adresser aux étrangers ( de Marnix à Voltaire ) ont surtout en vue la France elle-même. Opprimé par les événements, par les persécu-