‹ Mémoires d'exilChapitre 48 sur 62 · COMPAGNONS D EXIL · texte numérisé non relu

COMPAGNONS D EXIL

Charras venait d'arriver à Bruxelles, Nos meilleurs moments, c'étaient ses visites quotidiennes. Qui nous'eût dit qu'elles devaient être si vite interrompues? On l'aimait pour sa haute droiture, la sève de son esprit gaulois, son exquis bon sens, la simplicité, l'originalité de sa belle et grande nature. Si nous ne l'avions connu à Bâle-Campagne, nous n'aurions pas su tout ce que cette figure austère cachait de tendresse et de parfaite amabilité.

Tout lui assurait une grande place dans l'avenir de la démocratie : un courage à toute épreuve , l'inflexibilité des principes dans un caractère de bronze; enfin c'était une épée et, à ce titre, il avait conquis aussi les suffrages des peuples étrangers et de ceux qui s'inclinent volontiers devant la force; mais c'était une épée au service du droit et de la liberté. Sa popularité devait bientôt s'accroître par la publication de son Histoire de la campagne de 1815 et par l'interdiction même de ce livre en France.

Cliarras avait été autorisé à rentrer en Belgique, et personne de nous ne doutait que le ministère belge nous laisserait un compagnon si aimé.

Très-souffrant vers ce temps-là, mon mari recevait ses amis dans une grande chambre nue sans autres meubles

que le lit, quelques chaises de paille et un affreux petit poêle (le fer qui nous avait coûté quatre francs sur la Grand e- Place (qu'on juge de sa beauté). Je vois encore le colonel arpentant cette pièce démeublée et répétant en riant un vers de V Enéide sur « les vastes et superbes appartements des héros. »

Charras n'était que momentanément à Bruxelles, et chacun était pressé de jouir de sa courte présence. La veille de son départ pour La Haye, en novembre, un déjeuner d'adieu le réunit chez nous à un autre ami doublement exilé, dont le grand crime fut une activité généreuse, infatigable à soulager les infortunes des proscrits et à leur créer une caisse de secours dont il était le trésorier. Qui n'a reconnu M. Etienne Arago?

Pourquoi le ministère libéral inaugura-t-il son avènement par une loi qui consacra l'arbitraire et, dans les circonstances où nous étions, fut une vraie cruauté? Les précédents ministères l'avaient appelée une dure nécessité. Elle fut sanctionnée à l'occasion du colonel Charras. Il s'agissait de donner pour trois ans au gouvernement la faculté d'expulser un étranger par simple mesure administrative, sans intervention des tribunaux. Malgré les assurances formelles par lesquelles le gouvernement l'autorisait à rentrer en Belgique immédiatement après les élections, Charras fut obligé de quitter Bruxelles. Il revint encore en décembre, mais au grand regret de ses amis, il dut retourner bientôt habiter La Haye.

L'opinion pu])lique, à Bruxelles, donna au colonel do vifs témoignages de sympathie et reprocha sévèrement au gouvernement sa conduite si peu en harmonie avec ses précédentes déclarations ; il créait au proscrit un exil dans l'exil.

Le général Bedeau venait aussi très-souvent. Ce nom signifie loyauté, dignité, sous les formes de la plus exquise

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courtoisie; la noblesse de ses manières r(5fléchissait une Ame intègre et fière. Il parlait avec une touchante sensibilité de son ami Cavaignac qui, disait-il, attendait un Plutarque. Il l'avait accompagné dans cette même maison de la rue TraA'ersière six mois auparavant; on se rappelait les derniers mots de ce grand citoyen à Edgar Quinot : « Comment le peuple se relèvera-t-il? » Nous avions encore à nos oreilles l'accent indéfinissable de tristesse patriotique avec laquelle ils furent prononcés.

Qu'elles sont rares ces âmes fortes et indulgentes à la fois, assez équitables pour garder une juste mesure entre l'inflexibilité et la tendre compassion duo au malheur ! recueil est dans les extrêmes.

Il y a des esprits doués d'une grande droiture, mais d'une implacable sévérité; dévorés par la soif de justice, froissés par le triomphe de l'iniquité, ils perdent quelque peu leur sensibilité à la vue des souffrances humaines. D'autres, trop facilement émus par ces souffrances, font bon marché des principes. Mais des âmes qui conservent un juste équilibre, que rien ne fléchit, et qui ne se ferment pas à toute commisération , est-il rien de plus beau?

Vers ce temps, les généraux restés en exil reçurent l'autorisation de rentrer en France sans condition. Ce fut l'occasion pour le général Changarnier d'écrire une lettre très-belle; il déclara que la France entière l'approuvait dans sa résolution de ne rentrer que le jour où tous les citoyens seraient en possession des lois protectrices de leur sécurité et de leur dignité. Le général Bedeau de son côté, dans une lettre très-noble aussi, disait que par l'autorisation de rentrer en France accordée aux généraux, on avait voulu donner le change à l'opinion publique; mais que toute une classe do PVançais étant privée de ses droits et

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de toute sécurité, il ne jugeait pas à propos de profiter de cette autorisation.

Ces deux lettres honoraient infiniment les deux généraux, jadis la gloire de notre armée, et qui prolongeaient volontairement leur exil.

A cette même époque nous revîmes M. Joigneaux. \\ habitait toute l'année le pays sauvage de Saint-Hubert ; en six ans, il n'était venu que deux fois à Bruxelles. Peut-être de tous les proscrits est-ce lui qui a le moins senti la dure impression d'une terre étrangère, en vivant sur la frontière de France au milieu des populations rurales : L'air qui vient de France est pourtant meilleur pour mes enfants, disait -il.

L'agriculture, les préoccupations champêtres le défendaient mieux contre les tristesses de la situation.

Très-populaire ettrès-aimé dans sa Bourgogne, il n'était pas moins apprécié de ses rustiques voisins de Saint- Hubert.

Depuis la proscription il puliliait le Cultivateur ; c'était sous un autre titre, la Feuille du village. L'œuvre était la même : originalité et fraîcheur, langue populaire, verve inépuisable, et l'art de vous passionner pour la question fourj'age et engrais. On lisait cela avec autant d'intérêt qu'un roman champêtre de Georges Sand.Ces détails rustiques du Cultivateur, tout parfumés de fleurs et de foins odorants, étaient un précieux antidote à la politique; on respirait l'haleine des prés et des champs, on se reposait dans l'intérieur des fermes, près de ces bons et paisibles ruminants; la pensée agitée se pacifiait dans ce cadre agreste. Ce qui était aussi admirable que son style, c'était son zèle ardent pour tout ce qui concerne le bien-être des masses.

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Le départ de M. Victor Versigny pour Neucliàtel avait laissé un vide dans le cercle de ses amis. Même dans l'intimité, c'est une fête d'entendre cette parole lumineuse et passionnée. Pendant son séjour à Bruxelles, cet homm.e d'un rare talent et d'un grand cœur entreprit de créer un enseignement libre du droit. Il fit en manière d'essai une première leçon, qui a laissé un souvenir ineffaçable chez tous ceux qui l'ont entendue. Ce qui nous surprend encore aujourd'hui après tant d'autres expériences, c'est qu'une parole si droite, si élevée, si irréprochable, si savante, ait pu être interdite. Elle le fut, et dès le lendemain. Etait-ce donc ce mot seul de Droit qui faisait scandale? L'idée de la justice, même sous une forme abstraite et métaphysique, semblait-elle un reproche? Il le faut bien imaginer. « Conscience, que me veux-tu? » Voilà le cri que tous les échos nous renvoyaient, même dans un pays libre. Le cours de M. Versigny, aussitôt fermé qu'ouvert, est un des signes de ce temps-là; je ne pouvais l'oublier.

M. Bancel faisait partie de ces bons amis toujours bienveillants. Si parfois un ouragan de neige se décliaînait au dehors et si l'on se disait en riant : Qui osera l'affronter aujourd'hui pour nous? il n'était pas rare de le voir apparaître. Les jours où son ami ne pouvait assister à ses cours, il venait le lendemain nous lire ses leçons. Nous nous rappelons surtout deux études sur Montesquieu et d'Alembert. Quels appels généreux à la fierté de l'âme, à l'indépendance du caractère! Chaque sujet était largement traité et sans capitulation, sans aucun des sophismes de nos jours. L'exil, qui est pour certaines natures une tombe, révéla, fortifia ce beau talent. Il réunissait déjà tout ce qui fait l'écrivain et l'orateur : l'enthousiasme tempéré par le bon sens, la poésie par la rai-

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son, rimagination par un solide savoir; son style était nourri de pensées fortes, d'images nobles et colorées.

Un matin il rencontra chez nous un pauvre suMîme, autrefois président de la Diète polonaise, le grand patriote, le savant historien, le martyr Lelewel.

Ses habits râpés, bien mieux, déchirés en lambeaux, le misérable taudis où il travaillait tout l'hiver sans feu, vous pénétraient de respect. Car ce pauvre en guenilles était sans cesse sollicité par des princes, comtes, nobles polonais et par tous les puissants de diverses nations. S'il eût voulu, il eût été riche; du moins il aurait vécu d'une manière tolérable. Malgré son glorieux passé et ses soixante-treize ans, il préférait l'existence d'un indigent. Voilà comment il portait le deuil de la Pologne.

L'argent gagné par d'immenses travaux scientifiques, par SCS célèbres cartes de géographie, etc., il le distribuait tout entier aux pauvres exilés polonais, ne se réservant que le strict nécessaire pour payer le chétif loyer de son taudis, un bouillon et la tasse de café à l'eau qui formaient ses repas dans un estaminet enfumé. Depuis son séjour à Bruxelles, on ne lui vit jamais que cet unique habit bleu en haillons. Les domestiques le prenaient pour un mendiant; à sa première visite, il fallut veiller soi-même à la porte pour le recevoir. Ah! qu'il portait fièrement, avec une pieuse austérité, le deuil de sa patrie! Et pourtant il conservait l'espérance. Un sourire sublime éclairait, transfigurait sa physionomie; lorsque tu lui demandais : " Le sentiment polonais subsiste-t-il toujours ? — Cela ne peuù périr! » dit-il.

Sourire à la fois désespéré et résigné, passionné et terrible. Avant de répondre, il se recueille, il sourit comme en face d'une vision intérieure de l'âme. Cette figure est

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magnifique d'expression : « des yeux couleur de la glace, le profil des prophètes hébreux qu'on voit à la Chapelle Sixtine. « Ce sont tes paroles en le quittant. Sa voix, ordinairement faible et même flûtée, a par instants des éclats sonores et devient tonnante pour exprimer le mépris.

11 jugeait les événements exactement comme l'exilé français. Le souvenir des fautes commises par les Polonais avant et après la chute de leur patrie, les divisions et l'égoïsme des chefs, quel enseignement navrant dans la bouche de cet homme qui représente une nationalité détruite, une cause vaincue ! Glorieux pauvre qui survit au meurtre de son pays, à toutes nos questions sur la Pologne, il répondait immuablement : « Elle ne peut péri7' ! »

Cet hiver, comme les années précédentes, nous passions nos soirées solitaires au coin du feu. Une fois pourtant, cédant aux instances d'amis auxquels nous ne savions rien refuser, nous assistâmes aune réunion d'enfants et de jeunes filles de la proscription; deux d'entre elles, deux charmantes Marie, nous ont été enlevées depuis! Mais ce soir-là, ces fraîches fleurs brillaient de tout leur éclat printanier. L'innocente gaieté de ces enfants était douce à voir; elles entraînaient les plus graves dans leurs rondes joyeuses; on dansa... oui, on dansa, et ce n'était pas le bal des victimes.

La soirée d'hiver étant fort belle, nous revînmes à pied du centre de la ville à notre faubourg de Schaerbeek. Il était deux heures après minuit; au moment de congédier la femme de ménage, je m'aperçus que je venais de perdre un précieux bijou de famille donné à ma mère le jour de son mariage : le portrait de mon père monté en camée dans un cercle de petits diamants. Perdu! dans la rue ou dans le salon de notre ami? Je suppliai cette brave femme d'v retourner à l'instant. Mais quoi, retrouver une épingle

dans robscurité, dans les rues couvertes de neige? quelle folie ! — Il faut se résigner. — Se résigner ? jamais.

Au bout de vingt minutes, un violent coup de sonnette retentit, la bonne revient triomphante. Sur la grande place où stationnent les voitures, près de la grille de la porte de Schaerbeek, elle vit briller sur la terre neigeuse le précieux camée.

Alors mon mari s'écria :

— Si on a pu retrouver après minuit ton diamant perdu, ne désespérons pas de retrouver un jour la France.

Nous assistâmes aussi deux fois aux répétitions de V Association des Artistes musiciens; c'était une bien plus grande satisfaction que les représentations du soir où il fallait attendre, veiller.

Nous étions abonnés à ces concerts, et nos cartes nous servaient uniquement, comme droit d'entrée aux répétitions; le chef d'orchestre j mit au reste beaucoup d'obligeance.

Cachés dans un coin de la salle obscure, nous entendîmes deux divines symphonies de Beethoven et de Haydn, et d'autres merveilles de Fart. Ces concerts étaient admirablement composés et exécutés, sous l'habile direction de M. Hanssens.

Un chef d'orchestre a l'air de représenter le pouvoir despotique, disais-tu; en réalité, il représente la justice, c'est-à-dire la règle, l'harmonie, le rhythme. Assujetti à la loi musicale, elle s'incarne en lui; sa touto-puissanco est le contraire de l'arbitraire. Quelle serait l'anarchie, si le chef d'orchestre n'exerçait pas une autorité absolue?

La première fois que nous entendîmes la symphonie en fa, elle nous jeta dans une rêverie inexprimable. Chaque son évoquait des images suaves, des situations enchantées. C'était le poëme de la nature divinisée, la voix des insectes murmurant dans l'herbe, dans les blés mûrs, sous un soleil

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splendide, le bourdonnement des abeilles folîltrant dans l'air tiède du printemps, la voix des fleurs exhalant leur parfum; c'était le chant des oiseaux, qui lançaient leur note d'allégresse ; le repos délicieux sous l'arbre séculaire : d'un côté l'ombre de l'épais feuillage, de l'autre une lumière éblouissante inondait les prairies et les revers de la montagne; ravissements de deux amants, murmures des sources, voix de tous les êtres doués de vie, «•datant dans un vaste aUeluia de la nature.

J'ignorais dans ce temps-là que Beethoven aimait passionnément la campagne et qu'il méditait la plupart do ses chefs-d'œuvre en errant toute la journée à travers bois et prairies.

Un autre jour, mon mari interpréta en imagination la symphonie en la. L'adagio lui faisait l'efiet d'une Marche des esprits. Nous voyions une vaste cathédrale vide, sombre, silencieuse. Tout à coup les pierres sépulcrales s'entr'ouvrent, et les âmes des ensevelis sortent une à une; elles se rejoignent, s'élèvent en spirales le long des colonnes ; elles errent sous les arceaux dans les galeries ténébreuses. Lasses du froid de la nuit et de la mort, aspirant à la lumière, elles montent, elles montent, plus haut encore ; à mesure qu'elles approchent du jour, leur murmure sourd et confus devient plus distinct. La soif de vie et de lumière, la joie de la retrouver, ne fût-ce qu'un instant, éclate dans la reprise du même motif jusquelà répété en notes basses, étouffées. Un hymjie triomphal roule maintenant sous les voûtes de la cathédrale et la remplit de ses ondes sonores. Après le chuchotement lugubre des âmes mortes, voici le chant d'allégresse des esprits ressuscites. Mais les voix s'affaiblissent, la vie se ralentit, le cortège des âmes redescend des hauteurs lumineuses et se replonge peu à peu dans la nuit, dans l'obscur caveau funèbre; les pierres tombales se referment : un grand silence recouvre tout.

Ces interprétations sont téméraires, je le sais. Pourtant elles sont permises avec Beethoven, dont le génie a tout embrassé, tout deviné.

Beethoven et Platon! nos dieux lares du foj-er! Ils s'harmonisent et s'éclairent l'un par l'autre. Les Dialogues de Platon me font l'effet de symphonies dont le motif parcourt toutes les modulations de la pensée; la musique de Beethoven, qui renferme les grandes voix de la nature et les orages de l'âme humaine, s'est aussi inspirée du Phédon et du Banquet ; oui, elle rend visibles les ondula tiens de la lumière de Platon.

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