‹ Mémoires d'exilChapitre 49 sur 62 · CHAMP DE BATAILLE DES QUATRE-BRAS · texte numérisé non relu

CHAMP DE BATAILLE DES QUATRE-BRAS

A l'approche cFune date cruelle , nous recherchions notre refuge liabituel, les champs de bataille de 1815. Le 1" décembre, ce fut le tour des Quatre-Bras. Matinée froide mais sereine , la lune voilée ; en approchant do l'embarcadère, une ligne rougeâtre indique l'aube. Pen dant les premières stations, il faisait encore si obscur, qu'on ne distinguait que les aigrettes scintillantes du givre sur les prairies. Dans notre waggon, de braves Flamands s'entretenaient joyeusement de leurs élections; musique et politique, tout cela va de front jovialement; c'était une scène de Téniers en chemin de fer.

Certes, la bonne humeur associée à la politique rend la liberté plus attrayante que les sombres soucis dont certains États l'escortent, sans doute pour en dégoûter les hommes.

Cependant le jour commençait à éclairer les bois que nous traversions. Après Ottignies, dans un pays accidenté, les sapins, les mélèzes, les buissons verts entre les rochers, firent encore illusion sur la saison; ici, dans un pli de terrain, une allée de chênes verts; là, dans quelques vergers mieux abrités, des pommiers conservant leur feuillage, des haies vives, touffues.

Ceux qui ne profitent pas des jouissances de la ville y trouvent l'hiver plus triste qu'à la campagne, où la nature

garde mainte surprise à qui sait l'apprécier. A la ville, il faut vivre comme la chrysalide renfermée six mois dans son cocon; elle file, elle tisse jusqu'au retour de la vraie vie, du printemps. Que de choses à tisser cet hiver! Déployons encore les ailes avant les grands froids!

A huit heures nous étions à Genappe, petite ville devenue célèbre par la terrible nuit qui suivit Waterloo. L'armée en déroute s'y trouva aux prises avec les Prussiens qui la poursuivaient. Voici l'étroit pont de la Dyle avec l'horrible encombrement de voitures, chevaux, caissons, fourgons de blessés. Des milliers de soldats écrasés, Napoléon lui-même sur le point d'être pris, ont fait de ce passage de la Dyle, une nouvelle Bérézina. Le pont est beaucoup plus étroit que ne le dit Napoléon dans ses Mémoires, plus étroit que la moitié de la rue de Genappe, qui y aboutit. De là l'affreux pêle-mêle : ces voitures arrivant à trois, à la file, par l'immense rue qui vient de Waterloo et débouche par un coude au pont étroit jeté sur la rivière, peu profonde, il est vi'ai, mais très-encaissée; entre ses bords à pic, les ténèbres, la confusion, l'ennemi qui serrait de près, tout augmentait le péril.

Nous regardions ce malheureux pont avec angoisse, avec pitié, comme si c'était d'hier. Plusieurs fois nous traversâmes If) ville, mais revenant toujours à ce pont fatal. Un vieux bonhomme, très-éveillé malgré ses soixante-quinze ans, et qui se dit postillon de l'Empereur, nous raconta la nuit du 18; il a vu Napoléon au milieu du désastre. Nous l'accompagnâmes à ses carrières de marne, pour entendre son récit légendaire en vieux français de Froissard; le voici textuellement :

« Oui, c'est ici qu'il y a eu le grand encombrement, la nuit de la déroute, après la bataille ; mais la bataille a été perdue par trahison. Un aide de camp de l'Empereur monte sur la colline et regarde avec la lu nette au loin, et dit : « Sire, je vois une armée innombreuse. Ce sont les Prus-

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« siens. »♦ L'Empereur monte sur la colline, regarde à son tour avec la lunette, et répond : « Vous vous trompez, ce •• sont nos gens, c'est GroucMé. Vous vous trompez, dis-je, « vous avez peur. — Sire, dit encore l'aide de camp, je « vois très-bien, c'est une armée innombreuse / Ce senties "Prussiens! — Alors, dit l'Empereur, nous sommes « trahis, nous sommes perdus. «

Il ajouta : « Voyez-vous là-bas, la route vers Bizy ; c'est ■ là que fut renversée dans un champ la voiture de l'Empereur, avec ses trésors, ses diamants. Deux ans après la bataille, des officiers prussiens venaient encore, prenaient la terre et la lavaient pour retirer les diamants.»

" C'est moi qui étais le postillon de l'équipage impérial ; dans les villes où nous passions, tout le monde tendait aux fenêtres des tapis, des draps de couleur; on nous faisait tout plein de cirimonies, mais l'Empereur ne tournait la tête ni à droite ni à gauche; il ne faisait pas semdlance de voir ces cirimonies. "

Quand il eut épuisé ses légendes, nous le remerciâmes, et il s'enfonça dans les marnes.

Xous voilà seuls sur la route pavée de Genappe, aux Quatre-Bras; montée assez rude. Déserte est la campagne; les arbres dépouillés; peu de villages à l'iiorizon ; de verts plateaux s'étendent de tous les côtés ; la ville de Genappe disparaît bientôt dans son profond défilé. Au bout d'une heure de marche, nous aperçiîmes les premières maisons des Quatre-Bras, hameau plutôt que village, ou mieux encore maisons groupées au bord de la grande route.

Un autre chemin, de Nivelles à Sombreffe, la traverse à cet endroit; c'est dans l'angle de la route des Quatre- Bras à Frasnes que se trouvent les vastes plateaux où Kellermann exécuta ces brillantes, ces immortelles charges de cavalerie. Voici le fossé où les soldats anglais se couvraient du talus contre les tirailleurs français ;

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à gauclic, dos vergers, des enclos, reste d'un bois détruit après 1815 par le duc de Wellington; de l'autre côté, d'immenses champs d'orge. Wellington reçut en toute propriété le champ de bataille, pour prix de sa victoire; aujourd'hui encore, les fermiers paient les revenus au receveur de Sa Grâce.

Un vieillard, témoin de la bataille, nous dit : « C'est le duc qui a fait déroder ce bois. »

On déploie les cartes, les plans, pour voir la position de l'armée française. Ney a fait des prodiges de valeur en tenant tète à l'ennemi dans une plaine ouverte de tous côtés, n'ayant pas une seule ligne de défense et d'appui, pas même un ruisseau, car ce filet d'eau qui passe sous le petit pont -est une rigole artificielle. Au contraire, le prince d'Orange s'était parfaitement retranché dans la ferme de Gémioncourt, pour masquer l'infériorité de ses troupes. Il avait occupé les vergers, les taillis ; il y était à couvert et il fit illusion aux Français sur son petit nombre.

Le combat fut très-vif à Gémioncourt, dans le bois, à gauche, où le duc de Brunswick a été tué, et à droite, sur, ces fameux plateaux deKellermann.

Non contents d'étudier les Quatre-Bras, nous continuâmes une lieue plus loin, jusqu'à Frasnes. A l'auberge du Petit-Caporal, le grand homme à redingote grise et petit chapeau se balançait au vent, sur l'enseigne. La fortune, qui lui avait tout repris, n'avait pu lui ôter ce petit chapeau.

Un vieillard, une femme debout devant la porte de la première maison à Frasnes, nous dirent en étendant la main vers les hauteurs : « C'est là que la bataille a donné le plus fort, c'est là que nous avons trouvé le plus de cadavres; il y avait surtout des Français tout habillés de fer. Nous étioas réfugiés dans les bois, et nous n'en sommes sortis que le mardi (le 20). quatre jours après la bataille. En rentrant chez nous, il n'y avait plus rien, pas une

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chaise, pas une cuillère, les Prussiens avaient tout pris. « Le tombeau de Brunswick se trouve sur la route de Nivelles. Nous j allâmes; tombeau abandonné, pierre tumulaire sans inscription au bord du chemin, entouré de ronces. On sait que le corps en a été retiré.

Cette excursion nous prit une heure de plus. Pour restaurer les forces, on ouvrit le havre -sac, muni du strict nécessaire : le grand air, la longue marche, méritaient mieux qu'une croûte de pain ; un Belge vint à passer dans un élégant cabriolet. De quel air ébahi il regarda ces étranges promeneurs de décembre, mangeant sur la grande route de Nivelles aux Quatre-Bras. Le pavé nous meurtrissait les pieds ; nous étions si las qu'on s'adossait de temps en temps aux arbres de la route.

Conserver son âme jeune, la préserver des atteintes de la vieillesse! Mieux vaut mourir que de vivre dans les glaces de l'indifférence. L'apathie est le trait dominant de notre époque; elle ensevelit les nouvelles générations : « Restons jeunes en dépit du temps qui marche! — Nous netrouxoTiSYÀus des jeu7ies gens de notre âge, «disais-tu en plaisantant.

La grande nature ou les grandes actions, voilà le cadre digne d'une âme de feu.

Combien les temps offraient de contrastes au milieu de cette contrée placide, qui n'a gardé aucune empreinte des événements terribles dont elle fut le témoin! Sur cette route encombrée par l'armée française dans la nuit désastreuse du 18 au 19 juin, au milieu de ces champs arrosés

de sang, que tant de hauts faits ont illustrés, nous passions une journée sereine de décembre; nous songions quel spectacle c'eût été pour un observateur de sang-froid qui se fût trouvé, sur la hauteur, s'il avait pu voir, à minuit, Napoléon fuj'ant et l'armée en déroute.

Nous regagnâmes Genappe avec peine ; il n'y avait plus qu'une heure jusqu'au départ du dernier train; mais le tombeau du général Duhesme est à Huj. « Il ne faut que sept minutes, » assurait une femme qui nous servit de guide. Au lieu de sept minutes, on mit un quart d'heure, et toujours au pas de course, comme si on n'eût marché de la journée. Ce chemin accidenté et le paysage doivent être charmants en été.

Nous vîmes à la hâte le monument élevé à la mémoire de ce brave général. On avait dit, et Napoléon a répété que Duhesme fut assassiné par les Prussiens sur la porte de l'hôtel du Roi d' E spagne ; blessé à la bataille, il s'était retiré dans cette auberge. Lorsqu'il reçut le coup mortel, il se traîna dans la cave, où on le trouva expirant. La légende heureusement n'est pas vraie.

Pour ne pas manquer le dernier convoi, nous suivions les rails ; la terre glaise détrempée, les cailloux ralentissaient le pas militaire ; de plus, on avait l'agréable perspective d'être pris entre deux trains ou précipités au bas du talus, brûlés, écrasés, noyés; la rivière, large et profonde, passe sous le chemin de fer.

Nous échappâmes à ces désagréments; les machinistes virent nos signaux; le convoi, qui s'ébranlait, nous attendit.

Notre ami, M. Dupuich, que nous trouvâmes sonnant à la petite porte verte, me rappela souvent l'impression qu'il reçut de cette chambre glacée où s'acheva la soirée. En vain la maîtresse de maison, descendant elle-même à la cave, chercha un boisseau de charbon pour alimenter le

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leu, rien ne put réchauffer cotte journée de décembre passée en plein air. Aussi le lendemain des Quatre-Bras, l'état-major pavait les frais d'une campagne d'hiver dans le rude climat du Nord.

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