‹ Mémoires d'exilChapitre 50 sur 62 · ETRENNES DE 1858. — APRES LE 14 JANVIER · texte numérisé non relu

ETRENNES DE 1858. — APRES LE 14 JANVIER

Que ne puis-je raconter ici toutes les difficultés qui entravent à chaque instant l'écrivain en exil, celui-là surtout qui s'est juré depuis dix-sept ans de ne jamais écrire une page qui ne soit un combat pour la liberté! Comment lutter sans cesse contre les obstacles matériels, quand il est de l'essence de l'esprit de planer librement dans les sphères sereines?

Nul ne saura ce qu'il faut d'énergique volonté, de patience surtout pour percer enfin à jour la montagne de difficultés.

Et tout ce que j'en dis ne s'applique pas seulement aux temps de Belgique, mais bien plus aux dix années de solitude à Veytaux. Les ressources d'une ville, la proximité de Bruxelles et de Paris, rendaient la surveillance de l'impression moins difficile qu'elle ne l'est depuis que nous sommes confinés dans un hameau perdu au pied des Alpes.

Le lecteur qui tient à la main un livre écrit en exil, imprimé à Paris, ne se doute pas des peines infinies qu'il a coûtées à l'auteur. Un détail insignifiant en apparence l'expliquera : l'écrivain vit à cent lieues de l'imprimerie. Aussi tant que dure le travail, tant que le cher manuscrit est sur

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votre table, c'est le bonheur, la société idéale dont on ne voudrait se séparer jamais; car, si le plus pur patriotisme, si le plus ardent tlésir de servir la vérité anime l'exilé à chaque ligne, parfois il songe à la différence de langage et de sentiments qui le sépare de son époque; dans ces moments-là, oubliant le public, il n'écrit que pour sa seule conscience, comme jadis, dans le désert d'Hippone, l'auteur des Confessions ne voulait d'autre auditoire que Dieu.

Enfin le jour arrive où il faut livrer à l'éditeur ce livre qui représente plusieurs années de votre existence, qui renferme une partie de votre âme. Adieu le repos, la sécurité. Et pourtant on a confié ces précieuses pages, non aux messageries, mais à une personne sûre, à un ami qui le remettra à Paris. Il a emporté votre paix.

Ici commence le supplice. A-t-il passé la frontière? Est-il arrivé? Aura-t-on bientôt des nouvelles? A quand les premières épreuves? Comment les renvoyer? Transmission difficile, retards inévitables, cent lettres pour une virgule oubliée, silence aux plus pressantes instances pour obtenir telle explication, telle vérification. Que de moyens ingénieux dépensés en pure perte! que d'efforts de patience, d'inuiiles labeurs inconnus à celui qui imprime sur les lieux mêmes ! Mille ennuis inénarrables vous font redouter le moment où votre manuscrit achevé quittera le foyer et se transformera en un volume abandonné sur la voie publique.

A.jouterai-je le reste? On sait à quel degré arrive aujourd'hui l'art de la réclame^ la mise en scène, qui font à un livre un succès triomphal. L'exilé ne peut prétendre à ce genre de popularité, de même qu'il ne peut espérer aucune sorte d'avantages matériels et mondains; car son livre a été écrit contre le courant, au lieu d'être porté par le fleuve aux paillettes d'or. Non, il ne connaîtra le plus

souvent d'autre récompense que raustôre satisfaction du devoir accompli.

Si du moins il avait la joie de publier toute sa pensée! Mais quel supplice de mutiler cette pensée! Écrire et ne pouvoir rien dire , effacer dix lignes sur vingt, comparer les pages qu'on envoie à celles qu'il faut retrancher, sentir que tout est faible et décoloré! pas un seul mot qui exprime assez énergiquement à votre gré la réalité des choses! voilà une souffrance qu'il est à peine permis d'indiquer.

Mais je n'avais en vue ici que les difficultés matéinelles. Qu'on me permette encore quelques détails; ils entrent strictement dans mon sujet : la vie d'exil.

On s'occupait de la composition du tome X, et il semblait qu'on n'eût que l'embarras du choix; certes, on eût fait un beau volume en réunissant aux œuvres politiques de 1840 à 1852 V Enseignement du peuple et la Révolution religieuse. Nulle difficulté pour V Enseignement du peuple, qui avait eu déjà cinq éditions en France; mais l'imprimeur et l'éditeur refusèrent de publier les écrits politiques de 1848 et plus encore la Révolution religietise. Pour compléter cet infortuné tome X, on fut tenté un moment de détacher quelques chapitres déjà achevés de la Révolution. Morceler ce grand ouvrage? Cette idée ne se soutenait pas; cependant il s'agissait de terminer à tout prix le dernier volume, attendu par les souscripteurs.

C'est alors que la pensée me vint (j'ose la revendiquer) de Y Histoire de mes lâJes , qui relierait les trente ouvrages contenus dans cette édition, en les commentant d'une façon brève et populaire et qui embrasserait en même temps la vie de l'écrivain. Il sortirait enfin de ce cercle impersonnel où sa modestie avait toujours renfermé

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sa propre individualité. Dans ce plan primitif, V Histoire de mes Idées ne dépassait pas une centaine de pages; ce serait un morceau littéraire, des pages intimes qui adouciraient la couleur de ce volume politique. Surtout je me réjouissais de tenir le commencement des souvenirs d'enfance et de jeunesse d'Edgar Quinet, qui seront continués un jour.

Ces dispositions irrévocablement arrêtées, on se mit à l'œuvre. Combien nous étions harcelés! On n'avait plus le temps d'être malade.

M. Dumesnil réclamait à chaque courrier la préface générale et les brochures de 1840 à 1848.

La Revue des Deux-Mondes demandait la suite de la Campagne de 1815. Pour éviter tout retard, on prolonpeait indéfiniment le travail de la matinée, si bien que le second article put partir le 26 décembre. Les épreuves ne tardèrent pas et nous parurent un joyeux don de bonne année. Charras, qui était revenu à Bruxelles, se trouvait précisément chez nous. On allait paraître irrévocaUement le 15 janvier.

Libre de ce coté, tu commenças enfin V Histoire de mes Idées, et la dédicace fut ma chère Étrenne.

— Nous commençons 1858 sous les meilleurs auspices, disions-nous en devisant de l'avenir avec MM. Charras, le général Bedeau, FJeury, Rousseau (de la Nièvre), tous réunis chez nous le 31 décembre.

Sur ces entrefaites, le paquet de brochures envoyé à Paris, impatiemment attendu, s'égara; où et comment? La suite de la Campagne de 1815, était également introuvable ; cette perte fut très-sensible à l'auteur :

— Trois mois de travaux perdus ! s'écriait-il douloureusement.

Mais ces contrariétés devaient être noyées le lendemain par la nouvelle de graves événements.

Une députation de Valachie se trouvait dans le cabinet de travail d'Edgar Quinet; on le priait de reprendre la question de la nationalité roumaine ; l'union des principautés venait d'être votée à l'unanimité ; tous les proscrits de 1848 se retrouvaient à la tête des affaires après neuf ans d'exil, c'était une vraie satisfaction pour l'ami des Roumains. Tout à coup, quelqu'un entre, il annonce : « l'attentat Orsini. »

Elle aggrava la situation de la proscription à un point impossible à décrire ; elle suscita des mesures de plus en plus rigoureuses de la part du gouvernement belge. Jusquelà l'internementj l'humiliante surveillance de la police, n'aA^aient guère fait aux exilés une vie douce. Il s'en fallait de beaucoup que tout fût paix et sourire autour d'eux. Maintenant on ne parlait de rien moins que d'une expulsion en masse, d'une transportation générale en Amérique sur des vaisseaux frétés exprès pour déposer au-delà de l'Océan ceux qu'on nommait les o'éfugiés. Malgré tout ce qu'il y avait d'improbable dans ces rigueurs excessives, qui pouvait vivre rassuré ? Chacun se tint prêt à toute éventualité ; on se forgeait en esprit de nouvelles chaînes; on se voyait attaché les uns aux autres comme des galériens et jetés sur les parages malsains dont on ne revient pas.

En tout cas, plus de sécurité pour le lendemain, pour la nuit même ; il fallait s'attendre à tout : visites domiciliaires, violation de papiers privés. La terre se dérobait sous les pieds des naufragés ; le continent allait-il vraiment leur être interdit? Cette perspective d'un exil aux Etats- Unis ne souriait à personne... Patrie de la liberté sans doute, mais si éloignée de la Franco !

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