LES PROSCRITS EN BELGIQUE
Je m'étonne tous les jours que ce travail ait été pos • siltle et la sérénité maintenue au milieu de tant d'aftlictions.
Comment n'aurait-on pas souffert? La vie était atteinte dans ses profondeurs, comme dans les détails intimes; on se sentait frappé au dedans et au dehors : l'ébranlement durait toujours.
Dans chaque existence d'exilé, les effets de la cause première se développaient par une loi de progression continue dans la souffrance.
La nuit cruelle où le proscrit passa la frontière durait toujours, et cette nuit, qui changea toutes les destinées, n'a pas eu d'aurore pour nous.
Quand le convoi quitta Qiiievrain, chacun se sentit déraillé, précipité dans une grande fosse.
Bruxelles fut et resta pour tous une station de chemin de fer.
Qui aurait pu croire à un séjour si prolongé, à une si longue suspension de vie? ^ Elle renaîtra demain, » disaiton, et on se faisait une existence provisoire. Ce provisoire dura huit ans. Ce qui peint ce campement au jour le jour, c'est que, sauf les livres, tous les effets restèrent dans les malles. Je puis dire qu'on ne déballa que le 30 août 1859, quand l'exilé répondit à l'amnistie par sa lettre et par son exil, désormais volontaire.
La situation des exilés était dos plus précaires en Belgique. Dans ce pays libéral, des restrictions périlleuses furent consenties par le ministère qui céda à la pression d'un gouvernement étranger. La loi d'extradition venait d'être votée. Ce fut, on s'en souvient, k l'occasion des frères Jaquin, accusés do participation à un complot suivi
d"attentat. La chambre des mises en accusation de la Cour d'appel de Bruxelles se prononça contre Textradition, et les frères Jaquin ne furent pas livrés; ils purent librement quitter la Belgique. Mais aussitôt le ministère porta devant les Chambres un projet de loi, que l'opposition combattit au nom de l'indépendance nationale, et qui fut néanmoins adopté par 61 voix contre 35.
Cette loi achevait d'ôter toute sécurité aux proscrits. C'était fait de l'inviolabilité de leur asile. Domicile, correspondances, liberté individuelle se trouvaient désormais à la merci d'une réclamation des agents étrangers.
La paix intérieure des familles en fut profondément troublée. On se croyait toujours à la veille d'une expulsion ; et où aller? Quel refuge en Europe offrait plus de garanties à ceux que la haine poursuivait? Où reposeraient-ils leurs tètes, si dans la libre Belgique ils étaient exposés à l'extradition ?
Ce qui me confond, c'est qu'au milieu de tant d'angoissantes préoccupations et de profondes indignations, entretenues chaque jour par des faits nouveaux ; ce qui me confond, dis-je, c'est que les exilés aient pu conserver la sérénité nécesaire aux œuvres de l'esprit ; et qu'aux menaces perpétuelles, aux vexations dont ils étaient l'objet, ils aient répondu par des travaux intellectuels d'un ordre si élevé : livres , conférences publiques sur les grands sujets d'histoire, de philosophie et de littérature.
Ces conférences répandirent un éclat inusité dans la vie littéraire de Bruxelles, et créèrent parmi les Belges une noble rivalité.
La même pression étrangère essaya d'obtenir des modifications à la législation sur la presse, mais la fière réponse du ministre, l'énergique y^w^ïw/ de M. Vilain XIV à l'interpellation de l'opposition raffermit la confiance dans la liberté de la presse, garantie par la constitution belge.