LE REFUGE. MA BIBLIOTHÈQUE. DEUX PAGES INÉDITES
de l'aïeul Quinet de Certines, maire de Bourg, et les jolis petits elzéviers tant relus, étudiés au collège.
Lorsque Edgar Quinet dut quitter précipitamment sa maison rue du Mont-Parnasse, en décembre, parmi tant do reliques chéries , abandonnées , celles-là furent des plus regrettées. La plupart des livres lui venaient de sa mère, feuilletés par une main sacrée qui marquait d'une fleur les passages préférés. Une des grandes privations pendant les six premières années fut de vivre séparé de ces livres, anciens témoins de ses labeurs. Comment leur faire passer la frontière dans une existence précaire de proscrit, quand on n'avait pas un seul jour assuré devant soi? Et pourtant nous venions précisément de les retirer de la mansarde qui les abritait à Paris.
Grand événement, grande consolation, pensai-je. Hélas! non. Ce fut un vif chagrin : on découvrit que tous ces précieux livres étaient dépareillés; pas un seul ouvrage auquel il ne manquât le premier ou le dernier volume; malheur inévitable attaché à tout bouleversement; il n'y eut de la faute de personne.
Mais ce fut une A^raie douleur pour celui que n'avait pu émouvoir aucun désastre personnel : perte de fortune, dispersion des meubles de famille, argenterie volée on voyage, tous les effets (tapis, lingerie, etc.) détruits, avariés dans une maison abandonnée. Rien de tout cela ne l'émut un seul instant; mais ces livres dépareillés, il ne s'en consolait pas. J'ai beau les remplacer à toutes les dates où l'on aime offrir ses petits cadeaux : étrennes de nouvel an, jours anniversaires. Les lacunes sont comblées aujourd'hui, la pauvre bibliothèque a fini par être complétée; mais comment remplacer ces vénérables amis, deux fois consacrés par le temps et par l'affection filiale? Les nouveaux volumes blancs et frais contrastent avec les vieilles reliures et font le même effet qu'une tète moderne sur un torse antique.
Les œuvres complètes de mon mari étaient enfin réimprimées. Je les avais maintenant sous les yeux, rangés sur ma petite table; c'était ma hihliotkèque à moi, mes auteurs favoris, le trésor et l'ornement de mon sanctuaire. Aujourd'hui encore, en les regardant, une pepsée m'atti'istc: la dirai-je à haute voix? (même nos bienveillants amis vont sourire :) « 0 mes livres chéris! que ne puis-je vous emporter avec moi au-delà de cette vie! »
J'ai fait ailleurs leur histoire succincte à la date do chaque publication, je dirai seulement un mot de ceux qui nous occupèrent depuis notre retour de Suisse.
Ze Génie des religions est le résumé du cours de Lyon ; voici le jugement que l'auteur en porte lui-même après vingt-quatre ans :
(( Aucun écrivain ne m'avait montré la voie oiv je chercliais h déilnire les Révolutions politiques et sociales des principes religieux. J'entrai dans un sujet oii j'étais seul : je voguais alors sur une mer infinie, car les Allemands, qui avaient tant examiné les symboles, n'en avaient déduit aucune conséquence sur le développement' social des peuples. Le reproche qui m'était adressé était de tenter une voie encore trop peu explorée. Les personnes les plus bienveillantes s'effrayaient de me voir entrer dans un horizon sans limites oii tout devait être écueil ; elles m'accompagnaient de leurs vœux, mais comme un voyageur que l'on salue au départ pour une terre inconnue et dont on espère peu le retour.
« Dans cet intervalle de vingt-quatre années, que de changements dans les esprits, dans les choses, dans les individus, dans les peuples! Et cependant, à travers ces révolutions d'idées, ce livre est plus vrai aujourd'hui qu'au moment de sa première apparition.
X Tout l'a confirmé : la science et les événements. Les vues que j'avais établies le premier et qui m'ont été le plus contestées, par exemple l'Unité de Dieu chez les peuples sémitiques enfants du désert, ont été reproduites et mises hors de doute par les recherches postérieures, et cette joie m'a été donnée de voir que les germes que j'ai semés ont produit des arbres, que mes inductions sont devenues des vérités, que dans ce voyage de découvertes, oii j'avais tant de chances de m' égarer, lues ivàd ont été assez sûrs pour servir de direction à d'autres. .J'ni
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tracé l'itinéraire des dieux; et cette marque n'a pas iHéenacce. De nouveaux esprits se joindront à moi, ils éclaireront des détails qui, à une première vue, devaient rester dans l'ombre ; mais les fondements posi'^s dureront. L'expérience m'autorise à le dire : ceux qui voudront faire do ■"ii-velles conquêtes solides, repasseront par le même chemin (jue j'ai vi h ouvrir (1}. » '
On trouva à propos de placer à la fin du pocrae à'Ahas- Tf'i-ns les pages juvéniles : Tablettes du Juif errant, qui ]iarurcnt sans nom d'auteur en 1822, et que la librairie
lira presque aussitôt; plus loin on verra pourquoi.
MM. Jules Janiu et Harel avaient consacré des articles - vmpatliiques à ce hardi opuscule. Nous n'en possédions lias un seul exemplaire, on dut le faire recopier à la Bi- 1'liothèque nationale ; il nous arriva défiguré par une écri- 1 lire de concierge illisible, surchargée de fautes. Recopié à liiuxelles et renvoyé au retour du courrier, il reparut à l:i lumière.
Bien des côtés du caractère d'Edgar Quinet s'y révélaient : la pensée philosophique, l'inflexible droiture. Mais cette jeune intelligence n'avait pas encore d'ailes. Une iir)nie légère est le ton dominant de ces pages; les princi-
les lignes d'une vie de combat s'y dessinent déjà : lutte
ntre le moyen âge, lutte contre le despotisme sous toutes les formes, sympathies pour les nationalités opprimées et même un vague pressentiment du Collège de France. Aussi, à peine l'ouvrage fut-il publié, le libraire prit peur, il le détruisit pour échapper au réquisitoire dont on menaçait cette première audace philosophique.
En relisant cet hiver Ahasvérus, quoiqu'au seul point do vue typographique, je crus plus d'une fois sombrer dans i;r. océan de douleur. Cette vie ardente du poëte, cette
(1 Lettre à Nicolas Mont<»iie<j;ro, traduct-;ur du (iénie 'les rcli'ii.<
jeunesse traversée d'aifreux déchirements de cœur, cette âme palpitante vous emporte dans un tourbillon de feu, dans un orage de passion; les mots brûlent le papier, il en a l'air consumé, jauni...
Comment a-t-on pu dire qu'Ahasvérus est le livre du scepticisme, le chant du doute?
Pérégrination éternelle de vie en vie, d'étoile en étoile, chant d'adieu au vieux monde écroulé, quelle plus magnifique promesse d'immortalité!
Le grand peintre que la France a perdu, Ary SchefFer, a composé, d'après Ahasvérus, d'admirables dessins; quelques-uns ont été gravés, par exemple celui où le maître a représenté Rachel au lerceau du Christ. 11 orne le salon de Vejtaux.
Les Femmes ressuscitées et \e Départ cV Ahasvérus %onl le sujet de deux bas-reliefs exécutés par la princesse Marie d'Orléans, sous la direction d'Ary Scheffer. Il y a aussi de la- même main un beau groupe, Rachel soutenant réternel voyageur défaillant sous le fardeau de la vie. Abandonnés à Paris, rue du Montparnasse, ces objets d'art nous ont souvent manqué depuis seize ans, trop fragiles pour nous suivre dans une vie errante. Est-ce à Paris que nous les retrouverons?...
Une chose douce et consolante pour l'écrivain, c'est d'entendre l'écho de sa propre pensée; cet écho lui arrive maintenant d'Italie et chaque jour il constate avec joie le nombre croissant des courageux amis de" la vérité dans ce pays qui a tant soufTert par le sophisme classique et par l'obscurantisme.
On ferait chaque année un volume des lettres d'Edgar Quinet aux Italiens : jeunes gens des Ecoles, journaux fondés dans un esprit de ]i1)erté, publicistes politiques,