‹ Mémoires d'exilChapitre 7 sur 62 · LES PROSCRITS KN BELGIQUE · texte numérisé non relu

LES PROSCRITS KN BELGIQUE

Un autre ennemi redoutable dont les proscrits sentirent l'attitude hostile, c'était le clergé belge. Rien ne peint mieux la situation respective du gouvernement et du clergé belges que la lettre pastorale de l'évéque de Bruges. 11 déclarait que l'ensoignemont de l'Etat dans les universités de Bruxelles et de Gand était une « école d'impiété et de vice. « Le ministre de l'intérieur répondit qu'il déplorait ce souffle d'intolérance; se servir des seuls livres permis par la Congrégation de l'Index serait, dit-il, " préparer des générations de crétins, »

C'est en exil surtout que devient précieuse une vertu rare entre toutes : la bonne humeur, la sérénité dans l'extrême détresse.

En dehors du foyer, le plus triste des spectacles : nulle espérance à l'horizon ; aifaires publiques et privées en ruine; et pourtant on rit, on brave la mauvaise fortune.

S'imposer comme une loi de rechercher en toutes choses le côté consolant, dédaigner ce qui peut blesser, ne pas donner prise à l'ennemi qui guette jusqu'aux mouvements secrets de votre âme pour vous mieux faire sentir votre plaie, sauver ce qui reste, c'est-à-dire l'âme, conserver ses forces pour l'avenir...

— Et si l'avenir n'arrive pas? — Eh bien! on aura du moins gagné hv sérénité du cœur, ce bonheur des justes qui fixe un moment fugitif et le fait rayonner au delà du présent. •

La lecture des journaux révélait la profondeur du mal. Si douloureux que soit un événement, un fait brutal, le

sentiment piiMie qui l'accueille avec indifféronce est nn malheur cent fois plus grand. Dans presque loute TEurope, une presse factice donnait le change à l'opinion. La vérité n'osait ou no pouvait plus se faire jour; la contagion de la panique avait succédé à celle des idées généreuses. Qu'il soit vrai ou non que l'esprit public se reflète dans les journaux, leur lecture est une obligation, une nécessité pour ceux qui sont loin de leur pays. On parcourait d'un coup une liasse et on revenait de cette revue funèbre stupéfié, le cœur navré, l'esprit vide.

Qui aurait cru jamais à la possibilité d'un désert pareil !

— L'idée marche quand môme! dites vous. Conservez, si vous le pouvez, votre foi dans le progrès indéfini. Pour le moment, avouez que chaque mot du dictionnaire a perdu son sens. Le plus urgent travail serait de rétablir une terminologie exacte dans notre pauvre langue française renversée do fond en omble.

SITUATION MOnAI.R ET RELlGIEUSK DE L EUROPE

Adieu l'automne! voici les premières neiges; elles ensevelissent nos arbrisseaux. Le 2 novembre, de ma fenêtre, je vis la brusque transformation; le jardin est encore vert, la bise souffle, toutes les branches sont dépouillées, les feuilles jaunies tourbillonnent; en une heure c'est iîni, et maintenant les moineaux sautillent sur la neige. L'hiver est là.

Eh bien ! l'exilé ne s'en apercevait pas, il ne savait pas quel temps il faisait. Jamais i\me ne se donna si entièrement à une œuvre; la sienne grandissait de jour en jour, embrassant, dans une spirale harmonieuse, toute la vie do la pensée et du sentiment, vingt ans de passion, d'expérience, de poésie. Enseignements pour l'homme et pour les peuples, joies fortifiantes dans la douleur, idéal de justice, de liberté et d'amour, promesses d'immortalité, printemps et lumière dans les brumes de l'hiver et de l'exil : voilà ce que ce livre me semblait renfermer. Avec ce talisman, je bravais la mort.

Nous rêvions à une sorte d'Odj'Ssée française , roman poétique, conte de fée si l'on veut, livre populaire, tout de nature, de bon sens, de fraîche poésie. Dans aucun autre Edgar Quinet ne mit autant de simplicité et d'enjouement. Jamais sujet n'offrit à un auteur plus d'affinité avec sa

propre nature. Quel romancier no s'est identifié avec son héros? Merlin, ie grand enseveli, se prêtait merveilleusement à personnifier la vie de l'exilé. Merlin, que la légende appelle le Prophète des nations, se chargeait volontiers d'exprimer les douleurs patriotiques et les avertissements d'un cœur tout français.

Est-ce à dire que chaque mot du livre soit une allusion politique, une actualité ou une confidence intime? Faut-il le considérer comme les véritables Mémoires d'Kdgar Quinet? Cela ne serait pas exact^ et pourtant on serait ainsi mille fois plus près de la vérité que l'étrange interprétation s^'mbolique de certains critiques; ils ont dénaturé le caractère d'une œuvre d'imagination et de sentiment, écrite avec le cœur.

Pauvre enchanteur, si jeune, si amoureux ! Il s'endort sous un buisson d'aubépine fleurie et se réveille, il est vrai, dans un tombeau; mais sous ce tertre vert de Merlin il y a plus de joie et de bonheur que sous le soleil des vivants. Et quels rêves sacrés d'amour et de liberté ! Quelle invincible espéi'ance!

La figure de Merlin hantait déjà l'esprit de l'adolescent; je retrouve ce nom dans les lettres d'Edgar Quinet enfant; plus tard dans ses carnets d'Italie, de Rome. Merlin était avec lui au Capitole et dans les Tliermes de Caracalla avant Ahasvérus.

Enfin, dans un voyage de Lyon à Paris, en 1840, cette création apparut nettement à l'auteui'; il en fit la confidence à son compagnon de route, en ce temps là son ami, son disciple... le nommerai-je? il contre-signa le décret de proscription.

Aussi, dès que mon mari me lut la première ébauche, je sentis que ]\Ierlin, jadis le patron de la France, alUiit devenir le nôtre. Ce fut, en effet, le bon génie du foyer, à Bruxelles comme à Veytaux; on lui confiait tout, et il consentait à dire ce qu'on n'osait soi-même.

SITUATION MORALE ET RELIGIEUSE DE l'eUROPE 17

Désormais, nous eûmes entre nous comme un secret do franc-maçonnerie, car le nom tle Merlin était un mystère; on ne le prononçait pas même en tète à tète, pour être plus sûr de ne pas le divulguer avant Theure.

Pourtant j'osai le graver sur la Covpe d'exil, verre do cristal à huit médaillons, que j"a^■ais donné à mon mari on arrivant en Belgique. Je me jilaisais à y attacher une pensée superstitieuse; à mesure que paraîtrait un ouvrage nouveau on inscrirait le titre dans un des médaillons, et quand ils seraient tous remplis^ cela signifierait la fin de l'exil; la coupe était vidée. Ces prévisions furent-elles réalisées à la lettre? Non, il faudrait un second verre pour y graver les noms des livres pul)liés depuis le 30 août 1859.

Ce doux travail soutenait au milieu de la lutte. L'enchanteur, ai-je dit, était le confident intime des pensées de chaque jour. Un fait odieux, une lettre, un journal, faisaient parfois déborder la coupe de colère, et Merlin entonnait alors des chants de justice. Za Malédiction du Barde datait de l'année précédente ; maintenant les nouvelles hj'poci-isies libérales de l'Angleterre à Naples, sa tendre compassion pour les lazzaroni, tandis que les proscrits de 1851 n'avaient eu aucune de ses sympathies, ce revirement subit de l'opinion réveillèrent l'ancienne amertume contre Albion. Merlin exhala ses saintes colères dans les Triades.

Le 14 novembre, l'auteur me dit avec un noble enthousiasme : « Le magnifique sujet que je viens de trouver a échappé aux poètes! ils en étaient bien près! » En effet, nulle inspiration plus haute dans toute la vie littéraire d'Edgar Quinet que celles des Limbes.

Jamais, depuis l'exil, je ne l'avais vu si heureux; sa figure rayonnait; on eût dit que Merlin était sa première œuvre de jeunesse, l'épanouissement printanier d'une àme qui s'éveille" à l'existence. Ce temps, depuis Spa, fut

le pins fécond en jeuissances intellectuelles. Le soir en m'endormant, le matin au réveil, je pensais aux nouvelles inspirations de mon mari, aux embellissements projetés. Une injonction intérieure le forçait parfois d'ajouter des parties entièrement inattendues aux chapitres déjà achevés. L'heure du dîner sonnait ; on était servi depuis longtemps, on oubliait le repas, tant l'esprit s'absorbait dans les plans concernant notre cher Merlin. En ces momentslà, suspendue à ta parole, tous deux uniquement préoccupés de la vie de notre héros, nous négligions complètement la nôtre.

Vie de rêves, dira-t-on. Hélas, par certains côtés, l'exil n'est-il pas aussi la vie d'un songe? On n'existe que par l'idée, la cause sacrée, l'espérance des jours meilleurs, surtout par l'amer regret. Après le plus grand des malheurs, on aurait eu besoin des adoucissements qu'apporte le pays aimé. La vie d'exil n'offre guère de réalités consolantes; elle ne connaît que les joies stoïques, le bonheur austère. Aussi, pour tromper l'attente, on était trop heureux de s'abriter par instants dans cette oeuvre de liberté qui renfermait une si large part de nos sentiments, de notre être entier.

Tant que l'Enchanteur régnait en maître sur nos matinées, la sérénité, la paix, habitaient la maison d'exil. Heureuse de me rendre utile aux travaux de mon mari, écrivant pour lui toute la journée dans une petite chambre au-dessous de la sienne, vers deux heures j'entendais le bruit de ses pas; c'était le signal de la réunion. Puis, après les visites d'amis, la promenade, on se retrouvait seuls au coin du feu.

Au commencement de décembre, il fut n,rraché à ces pensés sereines par une œuvre de combat. Adieu la fête du foyer, le doux recueillement. Mais l'exil ne vit pas tou-

SITUATION MORALIS ET RETJfîTF.U?E DE l'eUROPE 19

jours les mains chargées do i . M. Quinet sontit quo

l'heure était venue de dire toiii'^ si poi>sée 51;? la plus importante des questions; il écrivii la Situation morale et religieuse de V Europe.

Acte très-grave, mûrement posé. Le» auiis redoutaient les conséquences qui en résulteraient pour l'auteur : « Qu'importe ! s'écriait-il. Si mon nom a une signification, c'est surtout dans la question religieuse. Si l'officier ne peut plus se servir de son épée, ni l'écrivain de sa plume; si les proscrits n'agissent jamais, comment la défaite ne s'éterniserait-elle pas? A quoi servirait l'exil? Autant vaudrait vivre à Paris, les pieds sur les chenets, en hons bourgeois. »

Eugène Sue, qui venait de publier s«. Lettre et auquel le ministère belge interdit l'entrée en Belgique, écrivait de La Haye : « Je vous en adjure, pensez à vous. Ne craignezvous pas que nos ennemis communs vous inquiètent? Si glorieux que je sois de votre adliésion publique, je vous demande en grâce, réfléchissez bien à cela. L'on ne peut rien contre moi, habitant la Savoie, mais l'on peut tout contre vous, habitant la Belgique, et l'on serait peut-être ravi de vous faire payer pour nous deux. »

!Mais l'occasion, si passionnément souhaitée, s'offrait. M. Quinet ne lalaissapas échapper. Dire sa pensée, du fond de sa conscience et de sa raison, en dépit des bâillons, et surtout alors que la situation personnelle s'en aggravait , quelle immense satisfaction ! J'en jouissais pour celui dont l'unique désir est le renouvellement de l'âme française.

Renouant la tradition du Collège de France, le cours sur les Jésuites etl'ultramontanisme, il lança ce manifeste qui mettait la démocratie en demeure. Une profonde conviction du péril lui arrachait ce cri d'alarme, ou plutôt ce cri de ralliement.

Comment ne seraU-il pas entendu? Depuis trente ans,

Quinet signale le danger que l'antagonisme des croyances religieuses et des institutions politiques fait courir à une société. Tous les maux de la France naissent de sa fausse situation : rivée au passé par un vieux dogme auquel elle ne croit plus, entraînée vers l'avenir par l'esprit de liberté q ja souM've sur ses ailes.

Quiiict adjure encore une fois la démocratie de faire son choix. Ceux qui n'ont plus la foi garderont -ils l'enseigne d'un culte dont ils se disent les adversaires? La démocratie ne peut plus se dispenser de dire oui ou non ; qu'elle déclare nettement si elle entend rester catholique de forme, voltairienne de fond.

Quelle âme droite consentirait à vivre plus longtemps sur un équivoque?

Du reste, l'auteur ne se faisait aucune illusion sur l'influence immédiate de cet écrit, sachant, par expérience, qu'on ne convertit pas aisément les hommes à une idée libératrice. Les coups de marteau répétés des événements inexorables, voilà quel fut toujours l'auxiliaire le plus persuasif d'Edgar Quinet.

Avec quelle ardeur on entra en campagne? Menaces d'expulsions, périls personnels, cela lui était Ijien indifférent.

Aussitôt qu'une vingtaine de pages étaient recopiées, on les livrait à l'imprimerie; mon mari les portait luimême jusqu'au boulevard du Midi; nos amis s'offraient aussi et le secondaient pour créer la plus large publicité.

Il fut question d'un tirage à vingt mille exemplaires en français et en flamand, à un sou.

Grande fête le jour où nous aperçûmes la brochure aux vitrines de la librairie Rosez, Montagne de la Cour.

Celui qui a souffert de l'horrible compression de la pensée humaine dans ces années néfastes, peut seul comprendre notre joie.

Petites feuilles diaphanes et légères! vous alliez frapper

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à toutes les consciences, comme des génies ailés, précurseurs du réveil!

Vous heurtiez aussi aux portes du Vatican; tôt ou tard, vous les forez crouler!

On entrait enfin dans une ère nouvelle, o-' ù-jittait l'attitude muette et passive du vaincu, on red 'îiait les initiateurs, les juges; le signal était donné, la victoire semblait proche... Voilà ce qu'on croyait dans une heure d'enthousiasme !

Toutes les conversations d'exil roulaient maintenant sur la question religieuse. Vulgariser ces idées, lutter pour cette grande cause, y rallier tous les esprits, ce n'était plus seulement la vie de la pensée, c'était l'action.

On aurait pu craindre que l'appel de M. Quinet n'eût pas d'écho; tous répondirent, les uns par un cri d'espérance, les autres par une ardente discussion ; si quelques-uns faisaient des réserves de détail, la plupart se rencontraient dans ridée fondamentale : la liberté.

On argumentait sur les moyens pratiques. M. Quinet répondait: '-Lapensée humaine a desvoies infiniesdevantelle; il ne faut que le souffle épuré de la liberté pour dissiper les nuages qui obscurcissent la masse des eprits. Préparez la voie, la direction. Le monde restera-t-il la proie du vieux passé? ]Se vous immobilisez pas dans la vaine attente d'une révélation nouvelle.

Où est la foi qui fondera l'Église de l'avenir? Chez les âmes altérées de vérité qui ne veulent pas la chercher dans les traités scientifiques, dans les revues littéraires. Jamais la science ne remplacera le sentiment. La pure lumière répandue par des hommes de liberté retrempera chez tous le sentiment du divin.

Pourquoi la France démocratique n'aurait-elle pas sa légion de jeunes apôtres qui prêcheraient la religion de la liberté et de la raison, et porteraient dans les villes et les villages une parole d'aflfranchissement? La France

fciceptique? dites-vous. Elle ne le fut pas toujours; elle eut son heure sublime de foi eu 1789, 1830, 1848. Soyez sûrs qu'elle retrouvera l'enthousiasme avec les vertus d'une âme régénérée.

Que les gens raffinés, les heureux' de la terre soient sceptiques, à la bonne heure; mais le peuple, toujours malheureux du berceau à la tombe, les femmes, qui ne peuvent se passer d'une consécration religieuse à la naissance, au mariage, à la mort, demanderont cette consécration au catholicisme si vous leur refusez un autre culte.

Aux heures d'angoisse et de douleur, tel qui se croit sceptique redevient croj^ant! Qui n'a eu un éclair de sentiment religieux dans sa vie ? Et ne serait-ce pas un progrès immense pour l'esprit humain que d'arracher aux superstitions du moyen âge, aux miracles de la Salette, au culte de Marie Alacoque, aux institutions de Loyola, les populations de Bretagne, de Bourgogne, de Provence? Espérez-vous les faire entrer de plain pied dans la métaphysique de Kant ou de Hegel? Non, la science ne remplacera jamais le sentiment religieux inhéreQt à la nature humaine; une religion seule en remplace une autre. Appelez les masses dans les voies larges et simples où il y a place pour la philosophie et la pure morale évangélique.

— Vous conseillez donc les croyances de Channing?

— Je ne donne pas l'unitarisme comme le dernier mot de la philosophie religieuse; mais où serait le malheur, si un Channing français enseignait les droits et les devoirs moraux de l'humanité et ses immortelles espérances à une foule rassemblée? »

— Mais qu'est-ce que l'unitarisme? répétaient les récalcitrants, -r— Dernière transformation du christianisme affranchi par l'esprit de liberté, l'enseignement de Channing ne répugne ni à la raison, ni à la civilisation.

A Boston, devant cinquante mille ouvriers rassemblés,

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il parlait de patrie, do fraternité, d'immortalité, aux mêmes heures où Fauditoire du Collège de France entendait le cours sur le Christianisme et la Révolution française.

Au delà des Océans, la grande République américaine a vu s'accomplir les oeuvres de liberté parce que ses institutions reposent sur l'esprit affranchi, sur la liberté illimitée des sectes.

Pourquoi la parole du Collège de France ne se réaliserait-elle pas? Que la démocratie française quitte ses routines, ses vieilles ornières, qu'elle abandonne les vains simulacres du moyen âge, qu'elle rétablisse l'accord entre les grands principes de la Révolution et les mœurs de la liberté. Si elle persistait à méconnaître l'importance de la question religieuse dans les institutions politiques, si elle continuait ses pratiques surannées avec un esprit sceptique, le règne de là liberté serait ajourné à jamais.

Ouvrez l'enceinte des églises à des cœurs jeunes, enthousiastes, éloquents; laissez-les parler à la foule, et vous aurez fondé le cuite qui transformera le vieux monde.

Les conférences de M. Bancel donnaient déjà l'idée de cette religion de liberté. Le recteur de l'université de Bruxelles venait d'offrir une chaire libre à celui des proscrits qui représentait avec éclat la tradition de l'enseignement du Collège de France.

Tous les mardis soir, M. Bancel électrisait l'auditoire par sa passion de vérité, son élévation de conscience. La jeunesse belge répondait par des applaudissements enthousiastes. Que nous étions heureux de ces succès!

L'impulsion était donnée; elle provoqua un mouvement extraordinaire. En lielgifiue, le résultat immédiat allait

être la fondation d'une Eglise unitaire; cent familles d'ouvriers y adhéraient déjà; le jour ne semblait pas loin où l'on inaugurerait dans un temple le culte de la conscience et de la liberté.

Chaque jour, la presse belge, italienne, suisse, nous apportait un écho; grande était la fermentation des esprits. De toutes parts affluaient les adhésions, et ce qui me rendait heureuse, c'était la preuve vivante que la parole d'Edgar Quinet réveillait les sentiments engourdis de tant d'iunes qui s'ignoraient elles-mêmes.

Naturellement des dissidences se produisirent; un écrivain italien, poète distingué, publia une longue réponse : Lettre d'un Croyant.

Il eut même la sincérité de nous en offrir la lecture avant la publication ; il ajoutait : " Je ne suis pas le seul ; pendant un mois les lettres pleuvront. Quinet est la pierre angulaire de ce mouvement. »

Parmi tant de lettres reçues à cette occasion, il n'est pas inutile de citer les plus importantes; elles montrent l'accord des plus nobles esprits de la démocratie :

« Jamais appel plus nécessaire n'a été fait plus à propos; à cette heure oii l'hypocrisie universelle laisse le champ libre à l'envahissement clérical, il est bon que du parti des vaincus sorte une protestation radicale et décisive. Je suis convaincu que tout notre avenir est là, et qu'à ras;-ociation formidable de l'Église catholique, nous ne pouvons résister que par une association également forte dans sa constitution et résolue dans ses moyens. Des paroles comme colles-là ne peuvent se perdre; elles se creusent leur lit au fond des consciences, et un jour cru l'autre elles se précipitent dans le monde des faits avec une force irrésistible. Je compte que tous nos amis se grouperont autour du drapeau si vaillamment déployé. Le nombre est grand des hommes qui pensent ainsi; maintenant que la parole décisive a été prononcée, je ne douie pas d'en voir beau

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coup conformer leurs; actes ù leur pensée. En un point encore j'applaudis des deux mains; s'il est beau de poursuivre l'absolu, il est un degré supérieur encore, c'est de joindre au plus liaut idéal la notion du possible.

*. Ceux-là seuls ont une action utile dans le monde qui ont consenti à tenir compte des idées, des mœurs, des préjugés de leur temps. Le vrai moyen de maintenir le monde dans l'immobilité, c'est de l'effrayer par l'immense pas à faire dans toutes les directions. Ceux qui professent la maxime tout ou rien nous ont fait un Aial incalculable. »

'• J'essayerai de dire quelques mots de la Révolution religieuse. Il y a dans cette idée un ferment d'agitation très-puissant pour le moment et le germe de la vraie révolution dans un avenir prochain. A chnque jour son œuvre.

Isolons Rome, ia liberté fera le reste.

Les populations ne se précipiteront pas dans le rationalisme pur. Elles iront quelque part, et ce ne peut être que dans les voies évidemment supérieures du christianisme. Le milieu est tout préparé, c'est le protestantisme aux mille sectes éparpillées, c'est là qu'elles se réfugieront. Quoi de plus juste, de plus légitime, de plus habile même que d'agir dans cette direction et dans le sens du fait qui se réalisera fatalement, et qui, en définitive, est le salut. Marchez donc avec confiance, comme Toujours, à notre tête, et dirigez-nous. Nous sommes à vous. Quelle satisfaction vous m'avez procurée en relevant la philosophie et en flétrissant ses renégatsj »

« Quel diamant que votre Lettre! et je dis diamant, nonseulement parce qu'elle est brillante, mais encore parce qu'elle a incisé dans le vif comme le diamant coupe le cristal. Voilà le hardi Jouffroy bien distancé. Et quel courage il vous a fallu pour accomplir ce grand acte et porter ce rude coup!... Merci pour ce grand fait de votre vie. "

Enfin Eugène Sue écrivait :

« ...Combien je suis heureux, combien je suis fier de vous avoir donné le prétexte d'écrire ces pages si éloquentes et d'une si haute philosophie ! Votre oeuvre est lo relief de la médaille, et mon œuvre à moi en est le creux. Puisse votre appel être entendu! Puissions-nous voir surgir des actes, des faits pratiques; car, ce qui rend nos ennemis si puissants, c'est l'indliférentisme dans lequel on s'endort, en disant : « Bah! qu'est-ce que cela fait? »

« Et on se réveille, hélas! où nous sommes. »

Jamais notre vie ne fut plus animée, mieux remplie, que dans cet hiver de 1856 à 1857. On ne se plaignait que de la brièveté du temps, en face de tant de choses entreprises avec passion. Comment allonger la matinée sur cette pauvre petite ^ilanète où le jour n'a que vingt-quatre heures? Et dans ce pays, dans cette saison, on ne comptait que huit heures de lumière, insuffisantes aux divers intérêts poursuivis à la fois. La nuit arrivait si vite! Des voyageurs qui ont hâte de débarquer ne sont pas plus pressés que nous l'étions.

Ce tourbillon qui nous emportait, joies intellectuelles mêlées de périls, augmentait le bonheur de vivre et d'agir; et loin d'user son àme dans l'ardente mêlée, on sentait chaque jour sa jeunesse renouvelée. Tout me plaisait dans cette existence à la fois méditative et militante; je sup-

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pliais le ciel de nous la continuer sur terre d'exil, et même un jour si nous devions revoir notre chère patrie.

Une vie détachée des intérêts personnels semble moins fragile; oui, elle est inexpugnable quand votre trésor est tout entier dans le domaine intellectuel. On se sent fort, peut-être parce que l'être chéri pour qui l'on vit est calme, serein. Stoïcisme, sentiment religieux, jeunesse du cœur, tout dépend de lui, se résume en lui. Chaque matin les yeux l'interrogent pour savoir quelle sera la journée. Un pli sur son front vous trouble; son sourire épanouit le soleil intérieur. Grâce au ciel, ces deux mois d'hiver brillaient derrière nous comme une matinée de printemps.

Une joie si parfaite au milieu d'un deuil profond, n'est-ce pas le plus grand miracle du cœur?

L'hiver de Bruxelles était rude; mais nous préférions encore le froid de la mer Glaciale aux pluies diluviennes qui tombent dix mois de l'année. Quand les fenêtres étaient fortement gelées, couvertes de givre, mon mari en était cliarmé : « Au moins nous savons où nous en sommes, » me disait-il. Un matin, s'approcbant de la croisée, il aperçoit au jardin une belle marguerite d'automne, à demi ensevelie sous la neige, et qui élevait hors du blanc linceul sa charmante corolle, tion brin de feuillage. Et lui de s'extasier, la sentant si vivace : « Que c'est beau! Quelle indestructible vigueur! Rien ne peut l'abattre, pauvre fleur intrépide ; elle survit à tout, elle brave la mort... Soyons comme elle! »

Malgré la saison, nous faisions toutes les après-midi de longues courses, et le but de la promenade était presque toujours le désir de revoir à l'autre extrémité de Bruxelles les familles Fleury, Baune, Madier-Montjau, Laussedat, Vergues, Schmidt, Dupont (de Bussac).

Nous demeurions les uns et les autres aux deux bouts opposés de la ville. Il fallait une heure pour gagner la rue du Trône et Ixelles. Mais le cœur connait-il des distances:,? Pour trouver de vrais amis on a des ailes; les visites de cérémonie seules sont boiteuses.

Des visites! chose insipide, quand elles n'ont pas l'affeotion pour mobile. Un des bonheurs de la proscription, c'est de ne pas être assailli par les importuns, les solliciteurs; à cet égard, sécurité parfaite. Lo monde ne recliorche que les relations amusantes; toi, c'est l'amitié qui t'est douce; Texil n'endurcit })as une nature aimante. On représente les créations de rintellig'enco comme un obstacle à l'intimité ! Mais, à ce prix, qui envierait ce don funeste s'il devait renfermer le cœur dans un cercle d'isolement, d'abstraction et le frapper d'ostracisme?

Quel plaisir de surprendre cette chère famille dans son aimable intérieur ! Toujours sereines et gracieuses, la mère et les jeunes filles (trois sœurs par la figure et le cœur) supportaient vaillamment l'exil, ne se souvenant pas de la différence des temps, alors que dans les salons d'une préfecture elles recevaient les hommages de toute la })rovince.

Dans la même maison, une autre femme accomplie conservait aussi, dans une situation plus que modeste, la dignité fière qui remplace la fortune. Cette vie aussi, prouvait que la mission do l'homme est de lutter pour les principes, et la mission de la femme est de les mettre en pratique par des œuvres modestes concentrées au foyer, d'où elles rayonnent au loin.

Un peu plus loin nous attendait un autre accueil cordial. Madame Baune était peut-être la figure la plus intéressante de la protcripiion : nature fine et charmante, caractère héro'ique; je n'ai jamais quitté cette amie sans me sentir retrempée à la source de toutes les abnégations, de tous les sacrifices.

Oh! le,s bons moments passés dans l'humble dcm.eure, à écouter le récit du long martyrologe de la démociatie !

Ces prdcnrsonrs de la révolution de Février compi aient, comme leur ami Barbes, plus d'années de prison que de liberté, de vie heureuse au soleil.

Nous restions jusqu'à l'heure où rentrait notre vénéré M. Baune, toujours infatigable, intrépide, malgré le poids des années et ses courses monstres (il faisait dix-huit kilomètres par jour pour donner ses leçons). Avec un immense savoir, si modeste ! Bon et indulgent au peuple qu'il a tant servi et aimé.

C'est de deux à trois heures de l'après-midi qu'on venait voir M. Quinet; on était sûr do le trouver libre après son travail. Puis bous sortions ensemble : que de bonnes causeries tout en marchant, avec notre ami M. Fleurj! Dévouement à la cause sacrée, lojauté, urbanité, telle est cette nature exquise. Nous ne lui connaissons qu'un défaut : il n'écrit jamais à ses amis.

Quant à nos excellents voisins de la rue Potagère, nous inventions toujours une heure exceptionnelle pour nous dire bonjour.

En automne et au printemps, nous trouvions le cher franc-comtois dans notre jardinet, plantant quelque belle fleur dont il nous faisait la surprise. Je vois encore l'aimable jardinier occupé de préserver nos espaliers de la gelée prochaine; ou bien, la bêche à la main, remuant le préau, indigné contre ce maigre terreau bruxellois, le comparant à ses grasses terres do Vaucenans, qu'il ne cultivait plus depuis six ans, hélas! à cette heure, en l'absence du maître, plus incultes, plus arides que le sablonneux terrain de Bruxelles. Pourtant il le bouleversait le plus sérieusement du monde, comme un viai manœuvre : « Travaillez paisiblement là-haut! Remuez, fécondez le

terrain des idées et laissez le soin de votre jardin au vigneron franc-comtois! » s'écriait-il joyeusement en vo^'ant à la fenêtre son ami.

Avec quelle grâce madame de- Guelle donnait les illusions de la patrie à son compatriote bressan! Elle était de Bourg et connaissait notre bien-aimé Certines ; tous les ans elle rapportait une branche de l'acacia, qui survit à la maison paternelle détruite, rasée. Dans ces décombres chéris elle recueillait avec cette fleur les paroles de cœur des bons paysans qui se souviennent encore de l'enfant de Certines. Ils gardent son rustique berceau.

Notre douce compatriote ramassait nos fruits, que son mari soignait dans le jardinet; de ses nobles mains elle préparait des conserves de framboises, de fraises et de groseilles, qui parvenaient à grand peine à mûrir sous ce rude climat.

Quelquefois nous nous réunissions à ces bons voisins pour rompre le pain de l'exil. Que d'attentions délicates! Je n'en dirai qu'une : Ils avaient une petite serre et j cultivaient avec des soins infinis un cep de vigne. Cet automne, il produisit une grappe, une seule, mais superbe. Ce fut l'occasion d'une petite fête de famille. Pour la première fois, depuis notre départ de France, nous goûtâmes du raisin, et on peut imaginer les toasts qui suivirent!

Ah! l'on serait ingrat si l'on n'avouait que c'est en exil que nous avons connu la vraie amitié... La charmante jeune fille qui animait tout de sa grâce et de sa candeur n'est plus; son frère, mort au Texas... Ma main tremblante n'ose rappeler ces deuils, ces enfants arrachés à l'amour de leur mère...

L'automne précédent, la tribu d'exil avait vu s'élcigner àreg'iet un de ses membres les plus chers, M. Marc Dufraisse.

Nommé professeur de- droit à l'Ecole polytechnique fédérale suisse, il fut chargé d'enseigner a Zurich le droit privé, la jurisprudence civile et commerciale.

« A l'époque des luttes homériques de nos pères pour conquérir la liberté de conscience, qui eut un de ses berceaux à Zurich, deux jurisconsultes éminents, suspects d'hérésie, furent bannis, ehasbés de France, cette mère trop souvent ingrate et cruelle envers ses, enfants. Ils vinrent demander à une terre voisine un asile qui ne leur fut pas i-efusé. C'étaient Hugues Donneau, presque oublié dans sa patrie, mais resté célèbre en Allemagne, et le grand Charles Dumoulin (1). »

Bien que sa modestie le défendît de tout parallèle avec ces hommes illustres, la postérité dira qu'il eut de commun avec eux le dévouement à la même idée : la liberté; le culte de la même science : le droit; l'amour do la même vertu : la justice; le même deuil de la patrie dont ils furent exilés. Comme les grands proscrits du seizième siècle, il féconda de sa parole la terre de refuge, et sa ferme attitude restera pour son pays un noble exemple, une éloquente leçon.

Indépendamment de ses cinq cours par semaine sur ti ois matières différentes et sur les lois allemandes, il fit cet hiver une conférence publique ou, comme on dit à Zurich, un discours académique. Le sujet fut une étude sur Camille Desmoulins, au point de vue littéraire; mais la politique n'y resta pas étrangère.

La séance eut lieu dans l'ancien palais de la Diète fédérale, devant mille personnes. Etre entendu et compris

(1) Discours (Vouverture du 31 octobro, recueilli par les amis de ]M. DulVuisse.

d'un auditoire germanique; bien mieux, faire vibrer ces cœurs de race étrangère, c'était le triomphe de Téloquence.

h' Histoire du droit de la Paix et de la Gv.erre vient de mettre en lumière la vigueur et Toriginalité d'esprit de l'homme dont nous admirons depuis vingt ans le caractère.

L'éternel honneur des âmes intrépides, c'est de ne jamais reculer devant les vérités périlleuses. MM. Dufraisse et Quinet peuvent se rendre le témoignage de n'avoir épargné aucun avertissement à la démocratie; impitoyables aux compromis, aux sophismes, ils ont heurté hardiment de front tous les préjugés chers à la vanité nationale.

La Revue de Paris et la Libre Recherche publièrent cette belle étude sur Camille Desinoulins; on la réimprima en brochure à Bruxelles. Des publications semblables rétablissent le sons altéré de la langue politique.

Un autre hiver, M. Dufraisse fit une conférence sur Agrippa d'Aubigné, son compatriote. Le public et la presse suisse appréciaient très-haut l'esprit viril de cet enseignement, le sérieux profond d'une parole substantielle et ce qu'ils appelaient la moelle du discours; ils discernaient fort bien dans toutes leurs nuances les qualités qui constituent la grande éloquence : noblesse de forme, senti ment délicat du style, tours piquants et inattendus, inspirations heureuses et soudaines.

Hélas! pourquoi -ces talents, ces lumières prodigués à l'étranger? Un enseignement libre , professé par de tels hommes, régénérerait la France. Il n'était possible qu'en Suisse et en Belgique.

A Bruxelles, les cours de MM. Deschanel, Pascal Duprat, Madier-Montjau, Bancel, obtenaient des succès toujours croissants. C'est là que nous rencontrions la plupart de nos Français (1).

r Bien des noms m'éeliappent mulliuiireusemcnt; je ne puis rappeler

34 SEPTIK.ME A^'NÉE

M. Desclianel, qui eut Tinitiative de ces conférences, les commença dès 185'2. S'il nous est donné de remonter vers les premières années de l'exil, il sera doux de rappeler ces belles heures où les proscrits oubliaient la défaite aux brillantes soirées du mercredi. Dans les magnifiques salles du Cercle littéraire et artistique, au milieu d'un immens;e auditoire , ils étaient fiers d'applaudir un talent qui représentait éminemment l'esprit français.

Pendant que nos libres penseurs attiraient un public d'élite, les journaux ultraraontains belges exaltaient l'éloquence d'un certain abbé qui prêchait à Sainte-Gudule. Edgar Quinet eut la curiosité de l'entendre, et me raconta que l'orateur n'était pas encore arrivé dans son sermon au paroxj'sme de l'insulte; il n'était qu'emphatique, brassant avec effort des paroles fermentées : « Messieurs, le temps est un fleuve, le temps est une montagne, le temps monte

ici que les exilés que nous connaissions personnellement : MM. Baunc, lîancel, Isidore Buvignier, le général Bedeau, Brives, Cantagrel, Dupont de Bussae, Dufraisse (avant son départ potir Zurich), Pascal Duprat, Fleury, Guilgot (des Vosges), Joly (aujourd'hui en Algérie, et qui porte encore si vaillamment le poids des ans), Labrousso, docteur Laussedat, Madier-Montjau, Démosthènes Ollivier, Emile Péan, Kot-l Parfait, Roselly-jMolIet, docteur Testelin, notre éloquent Versigny (que nous retrouverons en Suisse^ Yergnes (de Marmande}, tous anciens représentants de la Constituante et de la Législative; MM. Borderie, Balin, de ('oppens, (.'om-maux, Deschanel, Deluc, qui faisait un cours de chimie, Duoief, Durran, directeur de la Libre Recherche, Érambert, professeur à l'école Saint- Cyr, qui demeurait à Liège et venait pai-fois à Bruxelles, Oscar Gervais, de Quelle, Guesveiler, ancien maire de la Gùte-d'Or, Hetzel, Lemaître, Latrade, ïh. Mezaize, qui nous faisait des visites de Nice, Maigne, Naintré, docteur Place, Radoux, Rousseau de la Nièvre, Songeon, Souesmes, de Raint-Féréol.

Quant à ce digne M. Bourzat (de la Corrèze), ou le voj'ait rarement à ces conférences; il habitait hors de la ville, dans un endroit trèsécarté, une sorte de cabane à la Robinson entourée d'aubépines.

De loin en loin, on renconti*ait aussi à ces réunions M. Ksquiros, ancien représentant, qui vivait à Nivelles avant son départ pour l'Angleterre, et jM. Cholhit, ancien "officier du génie, qui s'était lixé à Bruges.

On sait que 'SI. le général Changarnier liabitait Malines.

la garde derrière chaque minute. » Tout cela débite avec un accent de canut lyonnais.

Les conférences de nos proscrits valaient un peu mieux, j'espère.

M. Madier-Montjau donnait, cet hiver, un double cours, l'un à Bruxelles, l'autre à Anvers. îl traitait les sujets historiques et religieux les plus propres à passionner la foule, exaltant la liberté, la justice ; le tribun du peuple faisait rude guerre au vieux passé.

Quant aux conférences d'Anvers, elles empruntaient à leur cadre ce caractère d'originalité flamande immortalisée par le pinceau de Téniers et de Rembrandt. Une centaine de bourgeois anversois se prélassaient dans une sorte de caveau clair-obscur, fumant pendant tout le temps de la conférence, écoutant avec une religieuse attention, applaudissant à tout rompre; ils avaient leur billard dans un coin. Cette liberté sans gène était pour eux une condition sine quâ non.

On pressait beaucoup l'ancien pi-ofesseur du Collège de France de faire aussi un cours; mais il s'était toujours promis de ne reprendre la parole en public que pour mettre en demeure la conscience humaine. 11 eût fallu une liberté de tribune illimitée, à laquelle on ne pouvait songer- en Belgique, de 1852 à 1857.

Dix ans après, cette satisfaction lui fut donnée à Genève. Mais aux jours où nous étions, tout préoccupé de la question religieuse , il n'aurait pu l'aborder qu'en démontrant l'incompatibilité absolue du vieux dogme avec la liberté et la civilisation , en indiquant les devoirs des libéraux, des républicains, à l'égard du catholicisme, le moyen de triompher des superstitions, en un mot prononcer la sentence finale : « A cette condition seulement^ je prendrai la parole en public, et on ne me l'accordera pas. r>

La liberté de la presse était encore intacte : il en pro-

fita pour écrire la Situation morah et religieuse de VEuroj)e, et, quelque temps après, des pages encore plus hardies. Ce furent là ses deux conférences.

Au reste, les cours se multipliaient tellement, qu'il fallait souvent opter, le même soir, entre deux séances.

Ici, je ferai violence à la modestie d'Edgar Quinet, et je rappellerai que Lien souvent il reçut les ovations les plus enthousiastes quand il assistait aux conférences du Cercle artistique, de la Société 2^hilharmouique et surtout aux cours de F Université. S'oubliant toujours, il ne s'apercevait pas que les applaudissements qui éclataient s'adressaient à lui; il fallait que ses amis l'en avertissent.

Je me souviens avec émotion d'une conférence sur Bernardin de Saint-Pierre. Au moment où M. Bancal dit: « Les religions sont les moules des institutions d'un peuple : mon maître, Edgar Quinet, a prononcé cette grande parole, " une salve d'applaudissements longue, interminable, remplit les voûtes de la salle; elle redoubla lorsque le professeur ajouta : « Edgar Quinet a donné à la langue un coloris, un pittoresque inouis. »

Ces témoignages d'affection et de respect prodigués à mon cher exilé, ce contraste avec les p*ersécutions dont on abreuvait les proscrits, étaient faits pour m'arracher des larmes. Il s'y mêlait une vive reconnaissance pour les Belges : eux aussi protestaient noblement.

Le côté plaisant, c'est que le lendemain plusieurs personnes, du reste très-bienveillantes, semblaient consternées. « Rien de plus fâcheux, me disait-on, que ces manifestations ". On nous plaignait sincèrement : en revanche, on trouvait extrêmement utiles les attaques des ennemis. J'avais beau assurer que ces marques d'affection me faisaient un plaisir extrême, et que si M. Quinet en éprouvait d'abord quelque embarras, ces sympathies finissaient par lui être très-douces. N'était-ce pas une adhésion à ses principes, un gage d'alliance entre les amis de la liberté?

L'adulation, la flatterie ne vont guère chercher les proscrits.

Un écho de ces applaudissements arrivait-il à la patrie ahsente? Que nous pensions à elle quand nous sortions de la salle encore vibrante et que nous traversions la ville pour regagner notre faubourg obscur et silencieux ! Rentrant le soir au bras de mon mari, je regardais une belle étoile brillante, si brillante qu'elle semblait se rapprocher et descendre vers la terre; ses doux rajons plongeaient dans nos yeux et nous faisaient palper l'existence d'un monde supérieur; nos regards atteignaient en même temps ce fover de lumière qui était aussi une affirmation lointaine émanée du sein de l'Infini.

Sauf les jours exceptionnels où nous allions aux cours de ]\IJM. Deschanel, Madier, Bancel (et la distance et la santé furent souvent un obstacle cet hiver), nous ne quittions jamais notre coin du feu; nos soirées étaient toujours solitaires. A l'autre bout de la ville, dans leur faubourg, plus rapprochés les uns des autres, nos amis réunissaient parfois à la veillée leurs enfants, les jeunes filles du même âge; mais très-rarement on parvenait à briser la règle qu'Edgar Quinet s'est faite de tout temps : ne pas veiller, pour se mettre de grand matin au travail.

L'heure délicieuse entre toutes, c'était de se retrouver après une laborieuse journée dans la bibliothèque; nous la préférions aux pièces du rez-de-chaussée, humides et froides.

Cet hiver, on se donna le luxe de brûler du bois au lieu de charbon, dont l'odieuse vapeur porte à la tête. Même la fumée des fagots et dos sarments faisait plaisir, cela rappelait la France.

Voici donc le bon moment : chacun rapproche sa chaise de la cheminée; on regarde en rêvant la flamme pétillante, on tisonne en attendant la lecture. Que choisirons-nous ce soir? Quels hôtes illustres s'asseoiront au foyer de l'exilé, pendant que la pluie et la neige fouet-

tent les vitres ot que la bise de la mer du Nord siffle avec furie dans les tuvaux et à travers les portes mal jointes?

Qui aurons -nous? les divins poètes, les sages de l'antiquité, de brillants conteurs? Bacon. Pascal ne sont-ils pas trop graves pour la veillée?

Au bout d'une heure, on laisse le livre : on cause, ou plutôt j'écoute.

Maint disciple fidèle enviait celle qui entendait chaque soir dans l'intimité ces paroles qui ne retentissaient plus devant l'auditoire du Collège de France, ni à la tribune. Ah ! du moins, elle les conserva religieusement.

Comme l'abeille dépose le miel des fleurs dans l'alvéole, chaque jour la compagne de l'exil renfermait dans une page intime les pensées recueillies dans les entretiens du maitre chéri. Depuis seize ans, j'amasse pieusement ces pensées, pour les restituer un jour aux amis lointains, surtout pour en noiirrir éternellement mon âme. Si je n'ai pu conserver à ces entretiens leur forme, les mots tex tuels, du moins suis-je sûre d'en avoir gardé le véritable esprit, l'inspiration. Mais comment ressaisir cette manière .simple, familière, même dans les sujets les plus élevés ?

La passion de vérité, l'intrépidité d'esprit font la vraie grandeur du penseur. Dans toutes ses causeries d'exil, M. Quinet ne manquait jamais de dire, comme dans ses livres, de ces fortes et salutaires vérités qui ne sont pas toujours du goût des lecteurs ou des visiteurs. Mais il était persuadé que celui qui ose faire à la démocratie l'énumération de ses préjugés, de ses erreurs, lui rend le plus grand des services; il estimait qu'il est plus utile de dire au pays de rudes vérités que de flatteuses paroles.

Courtiser le peuple, s'arranger de tous les défauts de sa race et de sa tradition , mettre la vanité nationale audessus du devoir, certes, c'est plus commode. Montrer à une nation sa chute morale , la replacer en face de sa

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propre conscience, lui demander compte des principes éternels qui faisaient la grandeur de sa vie publique, est l'acte courageux du vrai fils de la patrie. Alors seulement il peut espérer de la revoir au rang suprême, au point culminant de la vraie civilisation.

Il ne faut qu'un petit nombre d'hommes de cœur pour imprimer une direction salutaire aux volontés indécises et flottantes d'un pays; caries hommes sont faibles, indifférents, apathiques, plutôt que pervers; et nous nous obstinons à croire qu'ils subiraient l'influence des bons avec la même facilité que celh? des méchants. Il est sûr qu'ils ont toujours un peu plus de penchant pour le faux que pour la vérité, surtout en politique; mais rendez à la liberté un seul jour de puissance et ils s'y résigneront, ne fut-ce que par un effet de leur docilité naturelle. Et il ajoutait : '> Je vois un pays où les masses sont représentées par des zéros : placez en tête des unités, et vous aurez aussitôt un nombre d'une puissance infinie '^.

Ayons le courage de nous l'avouer, le peuple n'existe pas encore: le peuple, c'est-à-dire des masses pénétrées de leurs droits, de leur dignité politique; elles ne sont pas encore nées en France. Il ja beaucoup d'hommes éclairés, mais ceux là ont quitté la vie politique , et se sentent annihilés par l'absence d'un peuple.

Heureusement de nobles individualités venaient protester contre la défaillance universelle. Un matin , M. Quinet reçut la visite de quelques ouvriers du Mans; leurs sentiments généreux et leurs idées éclairées réveillèrent son espoir.

— L'avenir est pourtant là, dans ces couches populaires, plus près de la nature ! s'écriait-il.

La jeunesse des Ecoles était surtout le grand espoir des exilés. Depuis seize ans la vie n'a jamais cessé de se manifester dans ce loyer. Ils conservaient sous cette mort apparente le printemps de l'année.

Il y a de nobles esprits dont les pensées et les sentiments ont tant de justesse, qu'ils impriment, même involontairement, une direction morale à ceux qui les approchent. La modération de leur langage fait accepter leurs idées les plus hardies. Des hommes naturellement timides se familiarisent avec elles, si on ne les présente pas à la pointe de l'épée, si on ne se fait pas un devoir puéril d'effrayer ceux qu'on veut ramener d'une opinion surannée à une appréciation plus neuve et plus juste. C'est dans ces occasions qu'un esprit de haute droiture peut prouver qu'habileté n'est pas toujours synonyme de rouerie.

Autre tléau signalé par M. Quinet : la manie d'exhu- ^ner les vieux mots, quand les choses ont changé depuis longtemps et qu'on se trouve dans une situation toute différente. Par exemple, parle-t-on de décentralisation? Aussitôt on est soupçoirné de fédéralisme, de vouloir morceler la France ; les anciennes accusations contre la Gironde reparaissent, créentdes prétextes aux divisions. Fortifier les libertés locales, décentraliser le pouvoir, ramener la vie aux extrémités du corps social paralysé, est-ce donc là rompre l'unité? Rien de plus urgent pourtant que de faire circuler le souffle de la liberté dans les provinces, qui se meurent d'asphyxie, enraciner la liberté non-seulement à Paris, mais dans les quarante mille communes do France.

Je me souviens qu'un jour le mot redoutable socialisme, dont tous les partis se font une arme, un drapeau, fut l'objet d'une A'ive discussion : parler de la misère des classes ouvrières, de la juste «nécessité, de l'impérieux devoir de leur venir en aide, est-ce là ce qu'on appelle faire du socialisme? chose répétée depuis cent ans. Prenons garde de retomber dans un vrai esclavage de mots, devant lequel les actes, les principes ne compteront plus, et qui décideront seuls de la valeur d'un homme. Voici deux individus : l'un est animé des sentiments les plus humains, les plus équitables, et conformes aux vrais intéièts du peuple; malheureusement, il ne se vante pas à tout propos d'être socialiste; il ne se couvre pas de ce mot. D'autre part, voici un ennemi du peuple, très-décidé à l'hébéter, a lavilir, pour le mieux opprimer, — mais il se dit socialiste. Entre ces deux hommes, nul doute, c'est le dernier qui aura la popularité, l'ascendant.

Pourquoi? par l'unique puissance d'un mot.

Oui, nous en sommes là, nous retombons aujourd'hui . comme au moyen âge, sous la magie des svllabes.

M. Quinet analysait ainsi ce terme de mépris : •• C'est un loîirgeois! y avec lequel on ameute une classe de citoyens contre l'autre. Qu'est-ce (iw'nnhourgeois? un homme qui ne vit que pour gagner de l'argent, qui n'a d'autre pensée que bien vivre, bien manger, éloigné de toute idée politique. Or, si l'ouvrier sacrifie à l'espoir du salaire tous ses sentiments de justice, de liberté, de dignité, ne sera-t-il pas aussi bourgeois que l'épicier? A ce compte, il y a des temps où le peuple devient cent fois plus bourgeois que les classes aisées.

Ceux qui prétendent que l'homme nait avec un penchant inné pour le faux ont beau jeu à cette heure. Rien ne révèle mieux ce penchant que son indifrérence pour le vrai et sa sympathie pour le faux. Entre une pensée droite, véridique et une pensée fausse, le public n'hésite presque jamais à incliner vers celle-ci.

La vérité paraît trop simple, car elle est, comme disent les Araucans : Ce qui est. Le mensonge semble un effet d'art aux esprits raffinés. Art humain, car la nature ne ment pas, elle est véridique en toute créature neuve. L'enfant qui balbutie ne vient pas au monde avec une parole menteuse, le commerce des hommes le déprave.

Aussi no faut-il pas se lasser de ramener les esprits à la droiture la plus absolue, leur insjiirer Thorreur du faux, de la lâcheté morale et de la vanité qui se plaît dans la chute plutôt que de s'avouer une défaite. Quoi do plus digne de respect qu'une âme qui sacrifie son repos au besoin de la véracité?

Les idées chimériques des sectaires qui attendent les bras croisés une religion nouvelle, voilà aussi une entrave à l'établissement de la liberté. Ils assisteraient indifférents pendant des siècles au travail de décomposition de la société, pourvu qu'il leur lut permis de bâtir leurs petits systèmes.

Sans doute, s'il nous était donné d'envisager la marche des choses humaines du haut des sommets philosophiques, scientifiques, on se consolerait avec cette idée que l'humanité née d'hier en est encore à l'époque des terrains secondaires. Si les myriades des siècles entrent dans le calcul de la création, on prendrait patience à l'aspect des reptiles rampant sur la terre; on pressentirait l'heure de

la transformation de reapèco, l'apparition de la créature humaine, libre, debout, la tête redressée vers le ciel.

Nous ne pouvions entendre sans déplaisir l'éclio qui nous arrivait des calomnies dirigées contre la Suisse, ce peuple si menacé par les puissants. Déjà l'on oubliait i'é.lan magnifique, unanime du mois passé, on oubliait que de grands Etats ont cédé à la pression du despotisme étranger , tandis que la Suisse montre une fierté qui l'honore. Comment s'expliquer l'antipathie de quelques démocrates contre l'Amérique et la Suisse? Est-ce un dernier levain de vanité nationale? le dépit de voir d'autres peuples arriver à la liberté avant nous, et sachant s'y maintenir? On se console peut-être plus aisément de son abaissement en constatant celui des autres; mais s'acharner contre les républiques nous paraissait singulier. Ces tendances envieuses ne portent pas bonheur.

Isoler la démocratie française, n'est pas un acte de patriotisme ni d'habileté. Le salut ne viendra peut-être (jue par l'alliance des démocraties européennes. La liberté des autres nations ne peut pas nous être indifférente.

Quelle faute immense de se joindre aux détracteurs des Etats-Unis, au lieu de se rallier et de s'instruire à ce modèle des gouvernements libres! Les hommes politiques sans tache s'y succèdent au pouvoir loj'alement et le résignent à l'heure oxi expire leur mandat. La république des Etats-Unis n'est-ce pas le rêve réalisé, lïmmense espoir de tout ami de la liberté? — « Mais l'esclavage I r('pétaient avec une satisfaction non déguisée, ceux qu'on pouvait appeler des nègres blancs. Ah ! ce n'est pas en

CAUSERIES 4o

Franco, terre classique de la liberté, tj^ue nous pourrions jamais comprendre l'esclavage. »

Ici, je suis embarrassée de citer la réponse. D'ordinaire, on terminait par une plaisanterie : «Après tout, j'aime mieux posséder un esclave que l'être moi-même. " Et puis, le trafic des noirs, n'est-ce pas une importation européenne? Je ne suis pas en peine, l'esclavage disparaîtra en Amérique, Voici déjà un groupe d'Etats de neuf millions qui l'abolit. Bientôt la grande Confédération sera guérie de cette plaie sociale, disait M. Quinet en 1857.

Si nous exaltons la grandeur des Etats-Unis, si nous nous en réjouissons au fond de l'àme , s'ensuit-il que nous aimons moins notre France? Tout au contraire. Nous voyons une partie du genre humain en pleine possession de la liberté, au plus haut point de prospérité publique; mais ce respect pour la grande République américaine se rattache étroitement à notre amour pour la France. C'est vers elle que se tournent nos pensées, nos vœux, les efforts de chaque heure. Nuit et jour le cœur rêve au retour de sa liberté. Jamais nous ne perdons foi dans son avenir! . .

0 France, tu renaîtras! Tu n'as eu que des moments glorieux, jamais une vie nationale durahle. Ton cœur est trop généreux, ton génie trop lumineux, pour que tu n'accomplisses pas tes destinées. Ton âme se révèle encore à certaines lueurs. Qu'importe si l'on s'empare des mots les plus sacrés pour en changer le sens? 11 n'en est pas moins vrai que la France est la seule nation dont le génie sympathique rayonne sur les autres peuples, comme elle est la seule qui versa son sang pour la liberté et l'indépendance des hommes d'une autre race.

Un sentiment fraternel, humain, est la vraie marque d'un cœur français.

Ouvrez un livre de science et vous verrez l'esprit français, sortant de l'abstraction, se populariser, pénétrer dans

toutes leb intelligences, s'ingénier à faire tourner let découvertes au profit de l'humanité.

Oui, ce qui permet encore l'espoir, c'est la magie secrète cachée dans ce nom si beau : France!

Un peuple qui a exercé un tel prestige, aura tôt ou tard conscience des devoirs qu'il lui impose. vSa puitsance, se,> destinées, ne seront plus alors le jouet du hasard; la conscience publique gardera pour des causes jubtes l'emploi des forces matérielles et morales.

Ils insultent la Révolution, disaient déjà en 1857 quelques sectaires, à propos des écrivains qui exprimaient un jugement impartial sur les terroristes. Ces écrivains courageux seront toujours mis à l'index parla sacrée-consulte des maratistes et des hébertistes. On ne leur pardonnera jamais de ne pas courtiser la guillotine. En revanche, leur oeuvre est celle de l'avenir; les jeunes sont avec eux ; quant aux vieux, ils resteront avec leurs fétiches. La .doctrine du terrorisme a fait son temps. Tous les révolution nairt's d'Europe sont aujourd'hui d'accord là-dessus.

Faire aimer la libeité, voilà le grand but, le grand point. Du reste , les disputes entre sectaires d'une même religion n'ont jamais manqué. Bossuet, Fénelon, Saint-Cjran se jettent l'anathèrae, comme Zwingle, Luther, Calvin; comme les Conventionnels et les Girondins, comme les Socialistes et les Républicains de nos jours. Dans chaque fondement d'institution apparaissent de^ dissensions : comment s'étonner de celles de la Révolution '.' Ne vous renfermez pas dans la tradition aveugle d'une secte, d'une chapelle politique ou religieuse; car l'immobilité d'une société tient a sa Bible, à sa constitution, au livre unique et divin qui fait sa loi et dont elle ne renouvelle pas une svllabe. Chaque constitution a besoin

CAUSEUIES 47

d'être agrandie, pénétrée d'un souffle moderne. Je suis bien persuadé, ajoutait M. Qiiinet. que la plupart des gens qui professent des théories insensées sont individuellement des hommes excellents, mais complètement dévovés.

C'est la nuit, c'est le silence, qui expliiiuent ces engouements subits, ces idolâtries pour tel ou tel personnage médiocre ou sanguinaire. On ne voyait pas de ces passions hébertistes et maratistes il y a vingt ans.

Et il répétait son grand axiome : « La démocratie u^ peut être sauvée qu'à force de bon sens. '•

Quelle douleur de constater jour par jour le progrès de

la décadence La vie

appelle la lumière, l'air pur. Assez de ténèbres. Le jour! le jourl La terre serait-elle un lieu d'expiation? Et pourtant que cette terre est belle! Inondée de lumière, elle poursuit sa course dans l'infini, comme aux temps les plus glorieux de l'humanité! Si les lois des sphères étaient en harmonie avec la vie morale, le globe s'arrêterait; las de prêter asile à une société rabaissée, il s'écroulerait, il disparaîtrait... — « Exagération, disent les uns. Vous voyez les choses en noir, vous êtes découragé. " Et se croisant les bras, ils jetlent un regard indifférent sur cette immense misère morale; mystérieusement, ils ajoutent : ^ Notre époque s'appelle transiticn. L'humanité est fatalement appelée à la travei-ser. ••

A laide de ce mot magique, transition , tout est expliqué, toléré. Que les peuples et les individus prennent patience et loissent passer le flot jusqu'à récoulement des siècles.

Transition ! les corps célestes ont-ils aussi des temps d'ari'èt, comme la vie de l'esprit? Y a-t-il dans les espaces intinis des portes d'airain, basses, étroites, des plaines du ciel où ils rampent au lieu d'accomplir fièrement leur révolution divine?

L'homme est le créateur de la vie morale, il fait luimême l'hiver moral. S'il enchaîne cet astre brillant et l'Jcond appelé liberté, la terre ^'onténèbre, elle s'arrête il ans la saison de la mort. C'e^t l'homme qui crée les époques de transition , s'il abdique par lassitude et redevient l'aveugle instrument de la force. Alors la transition est un effet logique de la défaillance des peuples, 'spectateurs indifférents dans la lutte éternelle entre le mal et le bien.

Plus de mots trompeurs qui déguisent l'inaction, l'impuissance ou le désir d'un coupable repos. La mort succède à la vie toutes les fois que les hommes ploient devant l'arbitraire et que l'initiative des gens de bien est annulée. Quand l'âme de la nation se ranimera, on verra s'évanouir tant de fausses théories nées dans la nuit.

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