LE JOUR DE L AN
C'est au milieu de ces préoccupations que les proscrits; allaient fêter le jour de l'an 185*7. Lettres aux absents, visites et réunions intimes, humbles étrennes aux enfants marquèrent cet anniversaire que Ton eélébrait pour la sixième fois sur terre étrangère.
Je me souviens, comme de l'un des plus précieux cadeaux, du petit carnet où mon mari inscrivait chaque matin le mot d'ordre de la journée. Entre tant de pensées par lesquelles on s'exhortait soi-même au courag'e, à l'espérance, à la sérénité, à l'indulgence, au travail, ces mots revenaient presque à chaque feuillet :
Patience, ô mon cœur ! encore un peu de patience!
C'est le mot d'Ulysse, revenu dans sa maison, déguisé en mendiant, préparant ses flèches et son arc et dévorant silencieusement les sarcasmes et les outrages des prétendants qui dévastent sa chère Ithaque.
On eût aimé inaugurer l'année nouvelle par des pensées riantes et paisililes; mais, comme les damnés du Dante, les exilés marchaient vers l'avenir, en tournant la tète vers 1(^ passé. Sur le seuil de l'année inconnue, on jette encore un regard sur celle qui va tomber dans le gouffre de l'oubli avec ses immenses douleurs, ses rares joies; on dresse l'inventaire des événements auxquels on a assisté de
près OU de loin ; on enregistre l'écho des faits déjà lointains pour les indifférents, toujours présents à l'exilé; dans les entretiens du soir, dans les causeries, il passait en revue cette sixième année écoulée loin de son pays.
Quel était le l»ilan politique de 1856 ? Il n'est peut-être pas inutile de le rappeler.
La guerre de Crimée était enfin terminée, la paix conclue le 30 mars. 200,000 hommes envoyés au delà des mers pour assurer Tintégrité de la Turquie et lés intérêts de l'Angleterre, son alliée ; 09,229 Français tués (chiffre officiel), deux emprunts, à six mois d'intervalle, demandés, l'un le 27 décembre 1854, l'autre en juillet IS.'io, eurentils pour résultat l'affranchissement des nationalités, la réalisation des idées généreuses de la France ? Mots sonores répétés à satiété.
Après d'immenses sacrifices d'hommes et d'argent, le xïexw statu qiio européen continuait de régner. L'éternelle insurgée, la Pologne, saignée jusqu'à sa. dernière goutte de sang, gisait sous les neiges sibériennes.
Quant à l'Italie, elle devait rester encore quatre ans dans la main de l'Autriche, et subir les vengeances et les assassinats juridiques de ses maîtres. D'un coup, la guerre de Crimée aurait pu, en 1854, accomplir l'œuvre de 1859, mais le martyrologe de l'Italie n'était pas complet. Pour conquérir sa délivrance, son unité, il fallait allonger cette série de tortures, supplices, exils; elle attendait surtout son libérateur, Garibaldi, qui résume en lui dans un vivant poëme une lignée de héros antiques et modernes.
Et quoi ! l'Italie délivrée serait l'œuvre des Italiens? Et le congrès de Paris, et les puissances alliées n'y furent donc pour rien? — En effet, les monarchies d'Europe envisageaient avec anxiété l'effervescence patriotique de la
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Péninsule; la diplomatie redoutait une explosion, tout la rendait inévitable: barbarie des'gouvernements, passion des Italiens. Aussi, des mesures de clémence t'ureut conseillées au roi de ]!Saples, et des réformes au Saint-Père. L'un et l'autre mirent infiniment d'esprit dans leurs réponses. Ou avait beau promettre au Pape le retrait d(3s troupes françaises et autrieliiennes en retour de l'adoption du Code Napoléon; en 1856, comme en 1801, l'Eglise romaine préférait infiniment les baïonnettes françaises en iruise de législation et d'administration.
Avec une logique et une véracité qui l'honorent, le chel du catholicisme répétait son invariable non possmnus: il affirmait par ses encycliques et svllabus ce qu'Edgai' Quinet démontre depuis trente ans, savoir : *• que la papauté et la liberté , lEglise romaine et la civilisation moderne sont absolument inconciliables ".
A iNaples, les rigueurs allaient jusqu'à la démence : arrestations nocturnes, incarcérations sans jugement, sévices et voies de fait; dans les procès politiques, bastonnade aux défenseurs comme aux accusés, aux prêtres aussi bien qu'aux femmes, les témoins passant sur le banc des criminels s'ils ne déposaient pas selon les vues du pouvoir.
De quoi se plaignait la diplomatie? Les rapports officiels n'établissaient-ils pas que la tranquillité la plus parfaite régnait dans le royaume, que le maître était adoré des populations? Les finances de Naples n'étaient-elles. pas dans un équilibre parfait , et tous les États pouvaientils en dire autant ?
D'immenses travaux publics embellissaient la ville, . le gouvernement y consacrait annuellement la somme de trois millions huit cent mille ducats, affectés non-seulement à de nobles édifices, voies publiques, chemins de
fer, mais à des essais d'assainissement, dessèchement de terres raaréca2:euses , qui témoignaient de la sollicitude du roi pour les intérêts populaires.
Ingratitude insigne! Les Napolitains n'étaient nullement émus de cette tendance socialiste que le roi de Naples avait en commun avec les Caracalla
Le 22 novembre, Bentivenga fait un appel aux armes on Sicile. Le 8 décembre, après la messe, au milieu d'une revue, le roi est frappé d'un coup de sabre-baïonnette par Agésilas Milano.
Les châtiments royaux rivalisèrent avec les manifestations nationales. Dans les Calabres, les patriotes se levaient en armes, les insurgés de Sicile continuaient la lutte après le massacre de leur chef. Des explosions de poudrières et de bateaux à vapeur engagèrent le roi à se retirer prudemment à Caserte. En môme temps, il négociait secrètement avec la République Argentine pour transporter au delà des mers les condamni's politiques qui encombraient les cachots et les forts des Deux-Siciles. Ce beau projet ne rencontra d'autre résistance que celle des prisonniers euxmêmes, qui préféraient leur carcerp- duro à l'expatriation; ils sentaient que les jours étaient proches. Cinq ans après, François II était en fuite , Garihaldi faisait son entrée à Naples; l'ancien séjour de douleurs, un des cercles infernaux de Dante, fut transformé en ville de lumière où rayonne aujourd'hui la liberté philosophique la plus hardie.
Aide-toi, le ciel faidera. Ce fut la politique des patriotes italiens, qui, indomptables depuis quarante-sept ans dans leurs tentatives de délivrance, finirent par éveiller l'intérêt ou les alarmes de la diplomatie.
Qui pe;Ut nier la part des Italiens dans l'œuvre de délivrance ? Tous y Iravaillèrent secrètement ou à la lu- •
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miùro du Jour. A Londres, à Paris, dans chaque ville italienne, par les voies souterraines, comme par les voies régulières, Fltalie s'affirmait; Tàme cacliée de ces mouvements fut le grand Italien, Mazzini, celui dont Garibaldi a dit : « Après avoir reçu une couronne de lauriers qu'il mérita, on lui mit une couronne d'épines qu'il ne mérita pas. " Manin . de son côté, donnait le mot d'ordre : Agitate, agitatevi. Il prit Tinitiative de la sou&cription ouverte pour 100 canons destinés à la forteresse d'Alexandrie ; la souscription des 10,000 fusils Mazzini ne réussit que hors de France.
Les rapports très-aigres entre l'Autriche et la Sardaigne furent rompus après le voyage de l'empereur François en Lombardie.
M. de Cavour était comparé par les journaux autrichiens à Cromwell et Robespierre ; les lettres pastorales des évéques l'appelaient^/^ du diable, absolument comme Garibaldi est aujourd'hui fils du démon.
Parmi toutes les villes italiennes décimées qui revendiquaient la palme de martyr, Modène venait en première ligne : commissions militaires, état de siège \ florissaient à perpétuité. Au mois de mars, 500 arrestations dans la seule ville de Parme. Porter sur soi un couteau, délit puni par les galères. Un édit interdisait aux Modenais de faire élever leurs enfants à l'étranger, dans les universités, ou même par des maîtres privés : l'infraction de cette défense était châtiée par les peines les plus terribles.
L-a maladie de leur souverain devenait la seule espérance \'es infortunées populations. C'est vers la maison de Savoie <\ue se tournaient tous les regards : les iléputations affluaient à Turin, l'Italie se confiait au roi Galantuomo,
elle manifestait de toute façon son indomptable volonté d'être.
Que serviraient les notes et protocoles, les assurances verbales de la diplomatie, s'il n'y avait eu un peuple vaillant sur lequel s'appuyait Victor-Emmanuel? Le député Brofferio constatait que les succès diplomatiques de la cause italienne étaient nuls, que le Piémont n'avait obtenu (jue des paroles stériles, que les patriotes italiens avaient raison de ne se lier ni à la guerre, ni au cong-rès, ni à la paix, que la Sicile insurgée n'avait pas obtenu la moindre aide, pas même un bateau, etc.
Le ministère répondait en 1856, comme en 1860 et 186T : « Notre politique ne tend pas à exciter ou à appuyer en Italie des mouvements m?.l combinés, de vaines et insensées tentatives révolutionnaires. »
Yaines et insensées quand elles échouent, comme celle de Bentivenga et de Pisacane; légales et glorieuses quand à Naples et en Sicile elles donnent deux royaumes., de nombreux duchés, des principautés et des légations à Victor-Emmanuel, et le créent roi d'Italie. Ah! qui eut pressenti alors l'ingratitude du lendemain? Quelles acclamations saluaient dans cette même rivière de Gênes, aux environs du Varignano, le roi galantuomo, roi par la grâce de Garibaldi et la volonté du peuple italien!
Où était en ce moment le héros de Marsala? Exilé d'Europe, il écrivait l'histoire du siège de Rome en attendant l'heure des combats, de^ iriomphes et des exils nouveaux.
M. de Cavour se posait alors ouvertement en accusateur du saint-siége ; il demandait une constitution pour les Marches, les légations et la réforme dé l'administration de l'Etat romain. Des sept promesses du pape, aucune, disaiion, n'avait été réalisée : la peine du chevalet était maintenue par le vicaire do Jésut>-Christ ; des ouvriers, accusés d'avoir empêché leurs camarades de fumer (dans un