‹ Mémoires d'exilChapitre 9 sur 62 · I.E JOUU DE L AN Ô · texte numérisé non relu

I.E JOUU DE L AN Ô

esprit d'opposition), condamnés à a ingt ans de fer par la sacrée consulte; peines du fouet, galères pour délits de même nature, un passe-port sarde changé en condamnation d'exil; aussi la légion dos proscrits grandissait de jour en jour.

Rien n'arrêtait le courage des patriotes ; dans toutes les villes, les publications clandestines trompaient les jeux d"argus de la police. Découvei^tes, leurs auteurs frappés, elles r.3naissaient le lendemain Les Italiens employèrent pour leur œuvre d'affranchissement toutes les armes connues et inconnues : la plume* alternait avec le fusil. Non, ils n'étaient pas sages ; ils n'attendaient pas du temps, de la diplomatie leur résurrection politique; ils ne répétaient pas ce que nous entendons aujourd'hui : " Qu'importe d'avoir Rome un an, un mois plus tôt? »»

Ils estimaient qu'Edgar Quinet avait raison et que Tltalie ne pouvait revivre en conservant le fer dans la plaie; le fer, c'est-à-dire le pape, l'éternel étranger.

Xon-seulement le clergé faisait des vœux pour l'Autriche, qui l'en récompensait par le concordat; il continuait sa guerre sourde au Piémont, refusant le baptême, la consécration de l'état civil, mariages et sépultures.

Cependant le gouvernement libéral piémontais, qui n'avait d'autre raison d'être que les vœux et la confiance du peuple italien appuyé par le peuple des exilés, reniait déjà SCS amis de la veille, ceux qui soutenaient la cause italienne de leur parole, de leurs écrits, de leurs actes. Quand les libéraux piémontais furent en exil, de 1821 à 1848, quel pays leur offrit un asile? La France démocratique. Ql;elle^ maisons leur donnèrent riiospitalité, 1 assistance du cœur et de l'esprit? Les amis de la liberté, et M. Quinet fut un de cenix-là. Quelle révolution leva le séquestre des exilés de 1821? Le 24 février. Qui leur I rendit une patrie, qui les réintégra dans leurs biens, dans leurs dignités, dans leur fortune, et leur créa des

r)8 . SEPTIÈME ANNÉE

Ce qui inquiétait le patriotisme des exilés, c'était la part de responsabilité qui pouvait en rejaillir sur la France; <?ar les individus passent, les nations restent, et elles ont des comptes à rendre. Je ne sais s'il est une plus grande douleur que de voir son pays entraîné à une mauvaise action. 0 France, cher pays, si on n'avait foi dans le fond de

ta nature

.... la vie semblerait intolérable à ceux qui t'aiment, quand ils te voient précipitée dans les expéditions mexicaines et romaines

Avons-nous la liberté d'écrire la vie intérieure de la nation pendant ces années, ou même de résumer la situation morale de celle qui venait de s'écouler?

Il est élémentaire de dire que la principale force d'un gouvernement c'est d'être maître de la place. Appuyé sur la première armée du monde et sur la non moins nombreuse armée des fonctionnaires (et chaque année les voyait augmenter), rien de plus aisé que de faire mouvoir la machine administrative si admirablement montée, qui atteint avec ses mille rouages le for intérieur de chaque citoyen.

En 1852-1856, les députés n'avaient d'autre mission que de voter impôts et emprunts. Pourtant l'extrême gauche, ses passions révolutionnaires étaient représentées par M. de Montalembert. Ses discours furent le seul contrôle,

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la seule note discordante au milieu de toutes ces voix à l'unisson.

La presse, complètement réduite depuis 1851, reçut un coup nouveau

Comme les années précédentes, la session l'ut consacrée aux votes d'emprunts pour les villes des départements et des communes. Quel emprunt ne fut voté? On se perd à les énumérer. Jadis les membres de nos assemblées exigeaient des réductions sur les crédits proposés par les gouvernements. Aujourd'hui les députés réclamaient des augmentations. Et cette observation , les exilés n'étaient pas seuls à la faire. Il fallut que le président réprimât une si grande ardeur à réclamer les allocations. Les uns plaidaient pour les greffiers, d'autres pour les douaniers, d'autres pour les légionnaires à la retraite, pour l'étatmajor des gardes nationales, d'autres encore pour les subventions des théâtres. Dans cette même session fut votée la loi qui conférait au chef de l'État le droit d'accorder, par sinuple décret, d-es pensions de 20,000 francs aux grands fonctionnaires

Les exilés admiraient la libéralité du peuple qui reprochait en 1848 à ses représentants leur indemnité; c'était là un de se» griefs contre la République. Maintenant, on se souvint de la réponse de Théro'ique Baudin, frappé en décembre par une balle sur les barricades : «» Apprenez comment on meurt pour vingt-cinq francs ! «

D'immenses ti^avaux publics occupaient les ouvriers ; pour leur donner du salaire, on abattait des villes, on les rebâtissait avec de belles voies stratégiques. Sous un nom différent, n'était-ce pas des ateliers nationaux?

h8 . SEPTIÈME ANNÉE

Ce qui inquiétait le patriotisme des exilés, c'était la part de responsabilité qui pouvait en rejaillir sur la France; <?ar les individus passent, les nations restent, et elles ont (les comptes à rendre. Je ne sais s'il est une plus grande douleur que de voir son pays entraîné à une mauvaise action. 0 France, cher pays, si on n'avait foi dans le fond de

ta nature

.... la vie seml)lerait intolérable à ceux qui t'aiment, quand ils te voient précipitée dans les expéditions mexicaines et romaines

Avons-nous la liberté d'écrire la vie intérieure de la nation pendant ces années, ou même de résumer la situation morale de celle qui venait de s'écouler?

Il est élémentaire de dire que la principale force dun gouvernement c'est d'être maître de la place. Appuyé sur la première armée du monde et sur la non moins nombreuse ai'mée des fonctionnaires (et chaque année les voyait augmenter), rien de plus aisé que de faire mouvoir la machine administrative si admirablement montée, qui atteint avec ses mille rouages le for intérieur de chaque citoyen.

En 1852-1856, les députés n'avaient d'autre mission que de voter impôts et emprunts. Pourtant l'extrême gauche, ses passions révolutionnaires étaient représentées par M. de Montalembert. Ses discours furent le seul contrôle,

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la seule note cliscoi*dante au milieu tle toutes ces voix a l'unisson.

La presse, complètement réduite depuis 1851, reçut un coup nouveau

Comme les années précédentes, la session l'ut consacrée aux votes d'emprunts pour les villes des départements et des communes. Quel emprunt no fut voté? On se perd à les énumérer. Jadis les membres de nos assemblées exigeaient des réductions sur les crédits proposés par les gouvernements. Aujourd'hui les députés réclamaient des augmentations. Et cette observation , les exilés n'étaient pas seuls à la faire. Il fallut que le président réprimât une si grande ardeur à réclamer les allocations. Les uns plaidaient pour les greffiers, d'autres pour les douaniers, d'autres pour les légionnaires à la retraite, pour l'étatmajor des gardes nationales, d'autres encore pour les subventions des théâtres. Dans cette même session fut votée la loi qui conférait au clief de l'Etat le droit d'accorder, par sin^ple décret, d-es pensions de 20,000 francs aux grands fonctionnaires

Les exilés admiraient la libéralité du peuple qui reprochait en 1848 à ses représentants leur indemnité; c'était là un de ses griefs contre la République. Maintenant, on se souvint de la réponse de l'héro'ique Baudin, frappé en décembre par une balle sur les barricades : « Apprenez comment on meurt pour vingt-cinq francs ! »

D'immenses travaux publics occupaient les ouvriers ; pour leur donner du salaire, on abattait des villes, on les rebâtissait avec de belles voies stratégiques. Sous un nom différent, n'était-ce pas des ateliers nationaux?

Avec quel moyen rebâtir Paris, Lyon, Marseille? A l"aide des emprunts, taxes locales, droits d'octrois. N^ouvelles causes de cherté. La caisse de boulangerie répondait à tout.

Paris devenait la capitale des Brésiliens, Mexicains, Moscovites, Anglo-Saxons, la ville cosmopolite des touristes; les petites fortunes, expropriées, chassées do leur domicile, étaient forcées de reculer vers la banlieue.

Un jour, les petites bourses refusèrent de reculer plus loin; saisis d'une pensée subite, petits rentiers, ouvriers, domestiques se jetèrent avec frénésie dans la spéculation. On avait vu des fortunes colossales surgir d'une hausse, d'une baisse, d'un simple coup de filet à la Bourse. Pourquoi ne s'enrichiraient-ils pas à leur tour? Une fièvre d'agiotage, inconnue depuis Law, s'empara de la France. Le jeu de Bourse attira dès lors l'épargne de l'ouvrier, de la servante, du cultivateur, qui trouvaient ce moyen expéditif pour doubler leurs pauvres épargnes.

Chacun se trouva désormais posséder une action quelconque : chemin de fer, gaz, emprunts espagnol, ottoman, autrichien, mexicain. Personne ne niera que ce ne fut un des liens qui unissaient les populations au gouvernement. Est-il étonnant que le pays souscrivît cinq fois plus qu'on ne lui demandait? Écoutez la réponse caractéristique d'un paysan au général Lamoricière : « Vous avez beau dire, ce n'est pas ce ladre de Louis -Philippe qui nous eût donné deux emprunts en un an. «

L'Exposition universelle attira à Paris un cortège de princes et de rois

L'étranger emportait une haute idée de la félicité publique en voyant le tourbillon des festins et des soirées où ruisselaient l'or et les diamants; velours, brocards d'or sous les pas des souverains, tentures de guipure et de satin sur les murs qui recevaient les augustes \oya-

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geuses. Cela faisait ressortir la pauvreté des États-Unis et les voyages présidentiels de Lincoln et de sa femme.

Il est nécessaire de rappeler que plus d'un désastre se mêla cette année au bonheur universel. L'inondation du Rhône, de la Saône, de la Loire et de l'Allier désola une partie de la France et causa d'affreux ravages que la charité, l'assistance publique furent impuissants à reparer.

Les proscrits de Bruxelles envoyèrent aussi leur obole aux naufragés de l'intérieur ; ce fut la mission des femmes, de recueillir ces témoignages de fraternité des absents à leurs frères en détresse.

La France traversa trois autres désastres : crise des céréales, disette provoquée par une mauvaise récolte ; crise financière par l'excès de spéculations; crise monétaire par la sortie des métaux précieux. Tous les objets de consommation étaient à des prix exorbitants, les classes pauvres souffraient silencieusement. Guerre, épidémies, choléra, typhus, disette, tout fut supporté avec une résignation angélique

De tous les faits de l'année 1856, heureux ou malheureux, aucun n'atteignit aussi directement les exilés que la convention d'extradition conclue le 22 septembre 1856 entre les gouvernements français et belge. Par cette convention, chaque proscrit, sur un simple mot, pouvait être livré au gouvernement français et déporté à Cayenne et Lambessa.

tout seul sa pauvre femme, la veillant comme un enfant, faisant lui-même le feu, la tisane, le maigre bouillon, dans la petite chambre dégarnie et triste, sans domestique, sans aide quelconque.

Ces deux nobles vétérans de la liberté, qui ont lutté pendant quarante ans pour l'avènement de la République, la représentaient mieux que personne. Ils lui ont tout donné : jeunesse, santé, repos, joies de famille. Toujours et partout ils lui firent les plus grands sacrifices, payant de leur personne, en prison, sur les chemins de l'exil, travaillant pour elle dès l'aube du jour, et la nuit à la lueur de la lampe ; pour elle ils ont enduré les privations, la maladie. Père, mère, enfants ont lutté pour la République; elle naquit du vaillant effort de leur cœur.

Baune et Flocon qui distribuaient des places et le pouvoir, au 24 février, n'en gardèrent pas upe parcelle et vécurent constamment dans un état voisin de l'indigence. En France, comme plus tard en exil, ils mirent leur honneur à rester pauvres et ne possédèrent pas même le strict nécessaire pour les besoins de la famille, tant la chose publique remplaçait l'intérêt privé.

Levée à trois heures du matin, madame Baune, par des travaux d'aiguille, gagnait sa vie et celle de ses enfants; aubsi le lui rendent-ils en amour. Que ne sont-ils près de la pauvre mère, ils la sauveraient aujourd'hui! Un miracle de la liberté renaissante guérirait sûrement celle qui se meurt de tristesse.

La mort ne voulut pas d'elle; notre amie vécut pour de nouveaux sacrifices. Lorsqu'elle fut hors de péril^ nous passions de longues heures auprès de la convalescente, écoutant les détails dont notre aft'ection était avide. Dans cette longue vie de martyr, elle ne se souvenait que d'un mois de repos sous les ombrages de la Celle-Saint-Cloud.

L'amitié de Lamennais fut la grande joie de son existence ; en revanche, elle conservait avec amertume le sou-

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venir des barbaries commises à Lyon, on 1834. Un officier, qui lirait sur les fenêtres et à qui elle arraclia le fusil, faillit la tuer; du moins elle sauva ainsi une femme. Condamné après l'insurrection, M. Baune gisait à demimort en prison, frappé d'apoplexie; sa femme n'obtint de le voir qu'au bout de six semaines, et ce fut grâce à un stratagème : elle se fit passer pour la sœur du condamné qui partageait le cachot de M. Baune.

Ils ne se reconnurent pas, au premier moment, tant ils étaient changés l'un et l'autre.

Le peuple, pour qui s'accomplissent tant de sacrifices, les ignore; et ses nobles défenseurs n'ont jamais un mot, une pensée de reproche en face de l'indiff'ércnce ou de l'oubli qui paie leur abnégation.

Toutes les angoisses de la situation se ravivaient au chevet de la malade; ses joues creuses et pâles,. sa voix faible comme celle d'un enfant, nous pénétraient de douleur.

Le 24 février, nous lui portâmes une petite fleur printannière, mais sans parfum ; le printemps était loin. Elle sourit, sa physionomie stoïque s'éclaira d'un sourire maladif; nous embrassions en elle l'image de la République effacée.

Hélas! jusqu'ici nos amis n'ont su que mourir pour la liberté! Il serait temps de vivre peur elle. Assez de morts ont fertilisé cette terre où s'étiola si vite l'arbre de la liberté

Ce même jour, on se demandait encore quel miracle sauvera le monde? Qui se

soucie de vérité? L'esprit devient une industrie ; la parole n'est plus qu'un art décoratif qui sert à donner le change sur le fond des sentiments. Le libre essor n'est permis qu'à la matière.

— Eh quoi! ces admirables macliines ne créent-elles pas des merveilles? — D'accord, mais il est des jours

OÙ volontierts on les accuserait de nous forger det chaînes' dorées.

Comment les hommes s'intéresseraient-ils encore à la vie de l'àme puisqu'on leur fait accroire qu'elle est incompatible avec le bien-c"tre matériel? Aussi leur choix n'est pas douteux; tout effort se reporte sur les spéculations ornées d'un nom nouveau : Révolution industrielle.

Peuples et individus redoutent la pensée, la vie politique; désormais âpres au gain, ils courent après la fortune, les veux fermés, insensibles à tous les vrais biens « sans lesquels le reste n'est rien. "

Si des voix courageuses ne signalaient le péril, sans se lasser, la liberté déserterait à jamais les rivages arides de ce vieux continent. Mais un Dieu de justice veille sur la création. Non, les cieux ne sont pas vides; osons l'alfirmer, au l'isque d'être taxés d'étroitesse d'esprit. Il est! il existe, sans lui l'univers ne serait qu'un enfer de malédiction. Non, Dieu ne livrera pas l'humanité aux instincts pervers. L'esprit de vie se manifestera encore aux peuples assoupis, hors de leurs voies. Les justes, les âmes vraies, qui s'inspirent d'un sentiment divin, trouveront des accents, donneront des exemples qui réveilleront les cœurs. Le peuple aura encore ces élans d'humanité, de générosité, de noblesse qui obligent la démocratie française à redevenir la vraie chevalerie moderne.

Ces anniversaires glorieux se changeaient en dates douloureuses, bu se disait ; Tel jour, à telle heure, la démocratie tenait le pouvoir, elle a laissé échapper sa couronne. Est-ce un monstrueux malentendu entre le peuple ot la bourgeoisie qui prépara la défaite?

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