LB VEILLEUR DE NUIT
Le soir venu, au lieu d’aller au cabaret, ils se réunissent et recommencent leur musique à quatre parties pendant leur frugal repas ; ils chantent avec passion , avec bonheur.
Certes, la vie de ces hommes est salubre comme celle des arbres vigoureux de la forêt.
Us continuèrent pendant tout notre séjour leurs charmantes aubades et sérénades; voix vibrantes, mélodieuses, timbre sonore. Et que de choses ils savaient ! Nous leur offrions Je vin d’honneur pour boire à la liberté de la France et de l’Italie.
Nous aimions causer avec eux. Un de ces maçons surtout avait un air fier et distingué, il parlait élégamment : ici, en Suisse, on n’a pas le sentiment de l’art, tandis qu’en Italie notre art est précis. Ce pays est rude, le langage barbare, incompréhensible. Nous sommes venus tenter la fortune, mais nous ne gagnons pas grand’ chose. — Et pourquoi êtes-vous seul aujourd’hui? — Mes compagnons sont à la messe. Je m’ennuie de ne pas travailler, mais c’est fête et je n’ai pas voulu transgresser la loi {transgredire la legge).
Il parlait des Suisses comme d’une peuplade sauvage. C’était un légionnaire de César égaré chez les Rhétiens.
Un jour, nous eûmes une plaisante aventure. En nous promenant dans le ‘pré, nous vîmes nos maçons joyeusement assemblés après leur travail. L’un d’eux venait d’attacher par la patte un pauvre petit rouge-gorge. L’oiseau prisonnier, le pied meurtri, sautillait clopin-clopant. Le plus affreux, c’est qu’il était destiné à attirer d’autres oiseaux, et nos chanteurs italiens se promettaient un dîner fin. Ils étaient là en cercle, et, comme des cannibales, le regardaient en riant.
MÉMOIRES d’exil
Nous nous adressons à l’un d’eux, le priant de rendre la liberté au captif : la liberia è si bella cosa !
Avec la grâce et l’aisance d’un homme du monde, le brigand dénoue en souriant la ficelle qui attachait la petite
patte et délicatement me remet l’oiseau Le voilà
envolé à tire-d’ailes !
Le soir venu, nous décidâmes que la Providence des rouges-gorges devait une pâture à ceux qui s’en étaient si galamment privés. A l’heure du repas composé ordinairement de riz bouilli et de pain sec, ils voient arriver un rôti homérique. Ces braves travailleurs, croyant à une mystification barbare, regardaient la viande succulente d'un œil presque offensé. Ils se drapaient dans une fière attitude, avec la démarche majestueuse du peuple-roi.
On leur demande ce qu’ils préfèrent: d’un plat de rouges- • gorges ou d’un gigot? Le choix fut bientôt fait. Peut-être est-ce la première fois qu'ils eurent festin pareil. Imaginez leur gaieté, leurs bons rires. Le plus malin s’écria : c S’il en est ainsi, demain nous enchaînerons encore un oiseau pour vous donner le plaisir de le mettre en liberté. »
En ricanant, il répétait : « Che bella cosa laUbertà! »
JOURS D’ORAOR.
Ce qiii nous manque, il est vrai, ce sont des arbres touffus, près du pavillon. Mais où trouverions-nous de si charmantes prairies, si bien à nous? Et notre grande salle! des torrents d’air pur y circulent grâce aux neuf écluses ; les senteurs des prairies arrivent par les croisées entr 'ouvertes du côté de l’ombre. C’est le moment des foins, on commence à faucher. Chaque mouvement de la faux nous envoie des effluves de parfums ; de temps en temps le faucheur essuie la sueur de la faux.
Juillet approche ; il fera fondre les neiges des Alpes de Claris encore éblouissantes de blancheur ; mais les belles lignes, les pics hardis, le premier plan des vertes montagnes, en face de nous, restent à l'horizon.
Ce soir, on retourne les foins ; les faneuses soulèvent et secouent en l’air les monceaux d’herhe pour la sécher, le soleil fera le reste. Tout le village est de la fête.
Les paysans suisses mettent beaucoup de cœur à s’entr’aider, bons et affectueux les uns pour les autres. Ils aiment aussi le travail pour lui-même, car il est inséparable du plaisir dans leur beau pays. Les Suisses allemands sont restés des enfants de la nature ; ils n’ont pas la prétention
64 MBUOIRBS d'bXIL
d’ètre des demi-dieux ; ce ne sont pas non plus des anges tombés, mais simplement des hommes.
On ne résiste pas à l’entraînement ; quand le soleil disparaît derrière le piton des rochers, quand l’ombre enveloppe la prairie, nous nous mêlons aux joyeux travailleurs.
Çà et là, sur les prés, on voit briller les faucilles; l’herbe fauchée lancée par les râteaux retombe comme une pluie verte sur la tête des jeunes filles en exhalant les plus délicieuses senteurs. On vous regrette, blanches marguerites, gentianes bleues, gentianes violettes, astrances. hélian thèmes, géraniums roses ou lilas; vous gisez à nos pieds, vous ne réjouirez plus nos yeux à l’heure matinale où nous venions nous asseoir au milieu de vous I Je sais que demain, cette nuit peut-être, plus d’une renaîtra, serat-elle aussi charmante ?
Heureusement, da*s la profondeur des bois, aux bords rocailleux des sources et des torrents hérissés de sapins, la faux ne peut vous atteindre. Là se réfugient surtout les fleurs dont la beauté fière s’entoure de mystères ; elles ne prodiguent pas leurs parfums.
Journée des plus accablantes, vraie fièvre de la nature. Tout le monde gémit; les vaches dans l’enclos de la bergerie beuglent d’une façon lamentable. « C’est cpi’elles ont le mal du pays après l’alpe, » dit le pâtre. Môme à l’ombre du pavillon, on est comme dans un four.
S’absorber dans le travail, dans une forte concentration d’esprit, il n’y a pas de souffle plus rafraîchissant que celui-là. Vous en doutez? Essayez.
Travaillons! mot d’ordre de. la matinée. Nulle part il ne mieux réalisé qu’à Linthal. Jamais occupations ne
jouas d’orage
furent si variées. Écrire eu pleine nature, quelle école meilleure ! Le style sera sans artifice, sans apprêt ; le naturel et la grâce devraient être la loi dans un cadre pareil.
Mais quelle perplexité pour l’écrivain dont la liberté n’est pas assurée et qui sent peser sur ses épaules une griffe de fer, même sous ce libre ciel! Où est la limite à laquelle il faut s’arrêter? Où commence, où finit le droit de la pensée? La fierté se révolte à la seule idée de ces barrières; le . désir de faire pénétrer des vérités utiles à ses concitoyens l’emporte et crée les formes qui revêtent des vérités périlleuses.
Pendant plusieurs jours, je le voyais ruminer ses pensées, j’entendais le monologue intérieur... A cinq heures du matin, il saisissait un crayon, quelques feuillets, et les recouvrait d’un trait; jet intérieur de l’âme, d’où s’échappaient des vérités longtemps amassées. Pages écrites au pied du Tœdi, manifeste qui s’adresse au cœur du peuple, profession de foi de l’exil, non, vous n’êtes pas faits avec des mots. Vous êtes la vie elle-même.
Chacun travaillait dans sa section ; mais quand l’ouvrage plus difficile exigeait l’isolement, j’abandonnais tout le territoire ; mon refuge, c’était la plate-forme extérieure.
Souvent l’aiguille enfilée reste eu suspens. L’œil erre de la prairie vers les forêts suspendues aux flancs de la montagne; plus haut, sur l’alpe verte, où les troupeaux retrouvent ce que leur dent a rasé dans la vallée. Sur les pâturages s’élèvent en spirale de longues colonnes de fumée bleuâtre : • fumée des fromageries, ou nuages èn formation ?
On entend de loin le chant des pâtres, leur ranz des vaches.
Quelle est la pensée fondamentale de ces refrains? C’est
MÉMOIRES d’exil
l’écho, r imitation de l’écho. Un effort pour échapper à la solitude inspire au berger ces notes basses qui alternent avec les notes aiguës, dialogue de deux voix fondues en une conversation. Gela forme un chant. Il y a aussi l’amour de l’harmonie; la race allemande n’aime pas les chants à l’unisson.
Ces bergers qui passent six mois sur les sommets, de quoi se préoccupent-ils ? A. quoi songe le berger pendant les longues heures? Si loin des hommes, si près des cieux, il devrait s’inspirer de pensées supérieures; mais il ne rêve guère qu’à sou troupeau, à la bonne herbe, à la pluie qui tarde, à l’orage qui se forme là-bas... Cette intimité constante avec la nature, cette poésie rustique se réfléchit à son insu dans les habitudes et le langage d’un peuple pasteur.
Sous les bucoliques se cachent souvent bien des misères, de même que les fleurs au bord du sentier dérobent à la vue d'insondables abîmes. Voyez ces chalets épars, aux toits bruns, lustrés, ces jolis escaliers à jour, ces galeries extérieures, ces ornements qui donnent à la plus pauvre cabane un air d’élégance et de propreté. Pénétrez à l’intérieur : quelquefois seize à vingt personnes hâves, maladives, sont entassées dans le même chalet. Cet encombrement, joint à des fatigues énormes et à une nourriture détestable, explique la figure exténuée des ferrimes et des enfants. Ils sont privés d’air ; qui le croirait? oui, privés d’air au milieu du grand réservoir de la nature alpestre. Là haut, sur la montagne, ils ont un aspect plus robuste.
L’infirmité des populations dans cette belle contrée ne peut être attribuée qu’à l’entassement de trop d’individus dans des chalets très-bas ; les petites vitres plombées ne «’entr’ouvrent jamais. Dans ce pays de fabrique, les écra-
Uigilized 15V C!(togle]
JOURS d’oRAGB
am
sants travaux sans proportion avec les forces, sont aussi une cause de dépérissement. Nous voyous des petites filles de huit ans porter sur leurs têtes des chaudrons de cuivre remplis d’eau, ou des charges de ramée que j’avais peine à soulever. .
Mon Dieu ! vous avez fait la terre si belle, et pourtant la vie humaine y est si misérable : les uns opprimés par la nature, les autres par la tyrannie de l’homme.
Et nos jeunes générations étouffées, sacrifiées, ne ressemblent-elles pas aux malheureux habitants de ces vallées marécageuses, profondément encaissées, bloquées par des montagnes où l’air ne pénètre pas? Ces montagnes de despotisme produisent le même effet que la machine pneumatique. Faites respirer l’air de la liberté; aussitôt cette race étiolée se transformera en hommes (1).
L’après midi un orage terrible paraît à l’horizon. Malgré les éclairs, le tonnerre, nous restons sur les rochers, près de la source où jaillit une eau glacée. Les nuées fauves filent vers le Toedi. L’orage s’éloigne.
Mais trop de vœux le rappelaient ; dans la soirée il éclate avec furie. Les hautes herbes des prairies ondulent en vagues courroucées, se dressent comme en pleine mer. L’ouragan coupe par le pied des arbres fruitiers du jardin de la poste, et les lance au-dessus des palissades au milieu de la rue.
Que deviendront les enfants du collège de Claris, qui défilaient ce matin joyeusement sous nos fenêtres, dans la direction de Pantenhruke‘i II y en avait de tout petits, de six à sept ans. C’était charmant de les voir ralliés autoxir du
(O Écrit 1c 17 juin ItSS.
MÉMOIRES d’exil
drapeau de la Confédération, marchant à la conquête du célèbre pont.
Une course de dix heures par le soleil torride ou par la pluie aguerrit l’enfant et le rend circonspect ; il bravera la fatigue et le danger. Le goût de la nature, si vif chez les Suisses, se réveille aussi dans les excursions alpestres.
Nous apprîmes que la bande était de retour avant l’averse et qu’ils mangèrent, à l’hôtel de Slakelberg, le pain de la vesprée (vesperbrod).
La pluie continue par torrents ; nos foins sont abîmés. Première pensée au réveil : quelle perte pour notre hôte ! Hier encore les .enfants du village glanaient le cumin pendant que les jeunes hommes du voisinage achevaient de faucher le pré.
Grand événement dans la vie des Alpes : le bruit court que le pont de la Linth est emporté ; la malle-poste n’a pu franchir la rivière et s’est arrêtée à Dieshach. Une avalanche de pierres a détruit le pont de Ruti; elle s’étend jusqu’au Durnagel qui déborde et ravage la contrée.
C’est qu’en effet, jamais on ne vit orage pareil ; nous étions au centre même. La foudre tombait à chaque instant sur les pitons qui comonnent notre avenue de pyramides; la lueur des éclairs illuminait le pavillon comme en plein jour; le fracas du tonnerre ne cessa que le matin.
Les torrents de pluie tombent, tombent jusqu’à midi. Pendant une éclaircie, nous allâmes voir le désastre. En approchant de notre calme Durnagel, un roulement terrible annonce sa transformation ; au lieu du torrent, un fleuve de boue se précipite, hideux, furieux ; ses vagues épaisses, noires, enflées, bouillonnantes, s’élancent à ^travers des
JOURS d’ORAGB
quartiers de rochers, entraînant les arches des ponts et les arbres déracinés. Tout s’engloutit sur leur passage.
A Ruti, c’était encore bien autre chose ; une avalanche de pierres s’était précipitée, pendant la nuit, du sommet de la montagne. Au bord de la rivière, le long des deux rives, on trouve une muraille haute de cinq pieds sur un espace d’un quart de lieue.
On eût dit un rempart traversant la vallée. Le pont brisé, toute communication rompue pour les voitures, il fallut que le président de Diesbach (le maire du village) franchit à pied les obstacles, portant lui-mème le sac aux lettres.
Pendant plusieurs jours la pluie inonde la vallée. L’horizon est cerné d’un voile d’épais nuages, un réseîfti de pluie enveloppe les montagnes. Plus de promenades.
Où sommes-nous ? dans quelles ténébreuses régions ? On ne voit que brouillards, nuages livides obscurcissant le ciel. Sur ce fond gris, se dessinent des formes fantastiques , boas , léviathans , animaux des époques primitives, rampant sur les flancs des montagnes. Ils arrivent en serpentant du fond des raviris, ils étreignent les monts de la base au sommet, descendent, s’élèvent, déploient et replient leius monstrueux^anneaux ; enfin ils ensevelissent la masse entière des Alpes : le chaos des premiers âges subsiste informe et lugubre.
Aspect triste pour d’autres, non pour des amis de la soUtude, émus par une lecture qui élève le cœur. Nous bsions le livre d’Esdras, le retour des proscrits à Jérusalem... et quel commentaire dans les larmes 1
Ce n’est pas sur soi- même que l’on pleure, mais sur la tribu, sur la patrie. Écoutez ce passage où le peuple d’Israël,
MÉMOIRES d’exil
rassemblé au nombre de trente mille, pour entendre la lecture de la loi, éclate tout à coup en sanglots.
Quel jour que celui où un nouvel Esdras lirait la loi nouvelle au peuple rentré en possession de son héritage!... Oui, mais avant tout il faut reconnaître « les fautes de ses pères ! »
L’exil pourrait montrer en quoi consiste le don prophétique. Ce n’est pas seulement le sentiment parvenu à sa plus haute exaltation , mais aussi la raison et l’imagination jointes ensemble qui constituent le don de prophétie. Point culminant où convergent trois facultés à leur plus grande puissance.
La railon. Elle se sert de la science 'du passé et du présent pour former des conjectures sur les événements à venir. Chaque cause produisant un effet, le présent contient l’avenir en germe ; toute création morale donne des résultats nouveaux. La raison acquiert ainsi les moyens de calculer et de prédire les choses futures.
L’imagination. Elle intervient comme une force qui donne la vision anticipée de l’avenir, et nous fait voir clairement les images encore invisibles des choses futures.
Le sentiment. Il contient dans des limites humaines et réelles les visions de l’imagination et les calculs mathématiques de la raison ; il les contrôle par l’instinct, qui est le plus sûr de tous les critériums.
Pendant les jours de pluie persistante, notre vaste salle devient inhabitable, on y grelotte.. Nous nous réfugions . alors dans le chalet de la poste, et nous y passons tout
JOT’RS D’ORAGR
notre temps en compagnie des membres du gouvernement provisoire et des hommes de 1848.
Que de dialogues muets avec eux, pendant que le ciel gris et noir réfléchit les tristesses morales de ce temps terne, privé d’espérance ! Quand les éclairs sillonnent l’horizon, quand un golfe bleu se dessine au milieu des sombres nuages , on croit entrevoir l’avenir (1). Et regardant le portrait de Ledru-Rollin, nous nous disions : « Sans le 2 décembre, voilà quel serait peut-êtm à cette heure notre Président de la République.
^ Nobles proscrits, fiers et intègres citoyens, vous que la persécution et la calomnie n’ont pu courber, vous qui teniez entre vos mains les destinées de la France et du monde, vous qui n’avez rien à vous reprocher, qu’un excès de confiance et de bonne foi !.. .
Si la liberté ne devait jamais renaître, tous vos efforts seraient engloutis par le néant de l’oubli ; il ne vous resterait que le sentiment stoïque du devoir et de l’honneur satisfait. Mais s’il y a un lendemain, que votre gloire sera proclamée! Comme chacun de vos actes, aujourd’hui reniés, effacés, brillera de l’éclat du diamant arraché à sa gangue.
Vous avez voulu faire de 89 une vérité. On est en droit d’exiger une ère nouvelle, après quinze siècles de monarchie impuissante ou cf)rrompue.
Et nous repassions toutes ces journées , plus fécondes en héroïsme, en humanité, en devoirs noblement accomplis, en actes de loyauté, en véritable amour du peuple, plus riches de sacrifices et d’actions que les longs siècles de despotisme précédents et que les années stériles qui ont suivi...
(1) Écrit le il juillet 1858.
MÉMOIRES d’kXII.
Louis Blanc a réponda dernièrement à cette calomnie, que nos ennemis agitent comme un épouvantail : le drapeau louge : « Pendant qu’on répandait ces mensonges, cent mille ouvriers, armés de pied en cap et affamés, veillaient sur Paris avec une sollicitude héroïque; les sanguinaires partisans du drapeau rouge, alors maîtres du pavé, demandaient le renversement de l’échafaud; les maisons des riches étaient gardées par des pauvres, et des hommes en haillons faisaient sentinelle à la porte de leurs calomniateurs. »
M. de Rémusat a dit en parlant de 1848 : « C’est l’année peut-être où la France s’est le plus montrée et où elle a le mieux su être quelque chose par elle-même, et cela sans rien attendre de son gouvernement. Ce peuple de vainqueurs par l’émeute, nourri de fausses doctrines et de mauvais conseils, ne s’est trouvé ni violent ni vindicatif. Un parti s’est aussitôt levé, et dans son propre sein, pour veiller à l’ordre et pour recommencer le règne de la loi. Enfin, c’est par sa sagesse et son courage que la France a été sauvée. En hviit mois, électeurs, gardes nationaux, soldats, représentants, ont, avec leurs seules forces, constitué, soutenu, défendu un pouvoir réparateur et modéré. Jamais autant que dans cette épreuve, la France ne s’est montrée plus digne et plus capable du selLgouvernement. Jamais plus qu’après avoir ainsi connu ses ressources, elle n’aurait eu droit de s’enorgueillir, de compter sur elle-même et de se charger à ses risques et périls de ses propres destinées. »
La République, telle que l’entendent les vrais amis de la liberté, c’est l’amour de la justice et de la dignité humaine transporté dans les affaires publiques ; c’est la liberté pour tous, la vertu politique, en action dans le gou-
JOURS d’oR.VUE
vernement et dans les mœurs; c’est le libre exercice de tous les droits, mais aussi de tous les devoirs des citoyens. Voilà pourquoi l’idée républicaine est sainte.
La cause de la justice ferait un grand pas dans le monde, si elle avait un moment de succès. Toutes ces glorieuses défaites qu'on veut nous faire accepter comme des victoires morales ne frapperaient pas autant l’esprit des hommes qu’un seul jour de triomphe.
La justice devenir le pouvoir; l’humanité s’incarner dans un gouvernement; les premiers actes de 1848 le prouvent avec éclat ; suffrage universel, abolition de la peine de mort.
— C’est de la politique, et cela ne regarde pas les femmes, dites-vous.
— Non, ce n’est pas de la politique, car vous appelez de ce nom les précautions oratoires, les intrigues diplomatiques, les embûches ministérielles. Au-dessus de tout cela, il y a \me question de vie, qui intéresse la conscience. Ne l’étouffez pas en vous- mêmes, ne la flétrissez pas chez les autres. Votre voisin vous imite, chacun s’assied et voit avec indifférence le spectacle du crime heureux et triomphant.
Cette indifférence politique, quatre-vingts ans après la Révolution française, est chose monstrueuse. Après tant de sacrifices, de sublimes appels à la souveraineté de la raison, vous adoptez l’axiome : Ne vous mêlez pas de ce qui ne vous regarde pas.
L’honneur ne vous regarde pas, la justice ne vous regarde pas; la sécurité individuelle, la liberté, ne vous regardent pas.
(Jui donc êtes-vous, et quelles sont les choses qui vous intéressent, vous qui parlez de culture intellectuelle, vous qui prêchez l’ordre et la morale ?
LA DILIQBNCB.
Avec quelle rapidité ils ont passé, mon Dieu , ces jours de juillet si beaux, malgré leurs feux torrides, malgré les pluies torrentielles qui ont mis en danger la récolte de nos foins ! En effet, souvent il nous arrive de dire : Nous voilà chez nous, dans quelque retraite du Dauphiné ou des Pyrénées, ou mieux encore, au pied du Jura, aux confins de la Bresse. Voilà notre pavillon d’été au milieu de la prairie. Nous aurons une riche récolte de pommes, mais peu de cerises... les branches commencent àpeine à rougir. C’est égal, nous ne songeons pas à arrondir notre bourse par nos moissons ni par nos livres. Le meilleur de la fortune, c’est de vivre quelques semaines au milieu de la sainte nature et d’y achever en paix le travail, pendant cette fête de l’année, la plus belle partie de la vie humaine.
Nous n’en demanderions pas tant vm jour, si notre rêve d’une heure se réalisait. Abaissez-vous alors, cimes or-^ gueilleuses. Avec quel bonheur nous vous échangerions contre une source du vallon natal, une maisonnette à nous sur la lisière d’un boisl Jamais plus nous ne la quitte^ rions.
Mais quelle renaissance doit précéder ce retoiu I
L’action ne peut venir que du pays lui-même; il est bien
Digilized by Coogle
MKMOIRRS d'kXIL
temps de voir poindre une lueur. Chaque jour on attend un signe de réveil, et, au contraire, chaque jour les misères s’aggravent.
Oue nous font les mots? Les faits marquent la vie. Ces changements de commis subalternes, cette discussion de l’opposition dynastique, toutes ces petites nouvelles à la main, quelle valeur ont-elles? L’opprobre est-il effacé? Sommes-nous remontés du fond d'un gouffre au faîte de la justice? Toute la question est là, unique, simple, inexorable.
Les neiges immaculées, la pure lumière qui les colore, ne peuvent nous cacher la décomposition morale qui afflige notre pauvre France. Et de quel autre sujet s’entretiendraient deux amis, même en effeuillant des fleurs en face des glaciers? Nous qui sommes un seul ami, nous évitons les réflexions à haute voix ; mais voici l'heure des journaux, adieu, toute paix.
Notre isolement était si profond que, parfois, on grimpait sur un arbre pour apercevoir de loin la diligence qui apportait le courrier.
L’exilé est-il fait pour vivre au fond des bois comme l’Outlaw? S’il fuit ses semblables, il tombe dans la nostalgie; mais ses semblables sont des proscrits , car les autres hommes s’éloignent instinctivement de celui qui est mis hors la loi. Il a besoin d’affection plus que tout autre, et si rares que soient les témoignages, il y croit. Voilà pourquoi il nous est si doux dé retrouver notre 'France extérieure, du moins par lettres.
Le cor du postillon retentit, la lourde voiture jaune débouche vers le pont de Ruti... La voilà 1... Le conducteur remet en chancelant le gros sac de toile au bureau ; un moment apjès, le maître de poste en retire une liasse de journaux, letires, livres ou brochures.