LE VEILLEUR DE NUIT
geaient parfois, puisqu’on niait leur influence morale. Un instinct tout-puissant leur disait que leurs jours n’étaient pas perdus.
Par le sacrifice de leurs personnes, de leur présent, de leur avenir, ils ont donné le plus grand témoignage, dont la nature humaine soit capable. Qui l’exigeait? La religion du droit. Ils commandent le respect...
Mais hélas ! la voix des exilés, comme celle du veilleur de nuit, se perd dans les ténèbres!...
J’ose dire que nulle condition n’exige, autant que l’exil, un appel plus incessant à l’énergie de l’âme, à la plus haute raison. La conscience seule vous rend le goût de la vie, l’ardem’ du combat, quand la lassitude traîtresse cherche à se glisser dans le cœur.
Après cha({ue tentation d’abattement, on se redresse avec une vigueur nouvelle. Plus le nombre des difficultés et des amers déboires grandit (même en face de ces reniements qui vous transpercent) ; le cœur se relève indomptable, avec la volonté • passionnée de vaincre cette nuée d’ennemis aux traits envenimés.
Nous n’avons nul penchant pour la religion du désespoir. Nous croyons que la condition naturelle de l’homme, c’est le bonheur. S’il est difficile de s’y maintenir, il est impardonnable de s’abandonner au découragement. La lutte seule est digne de l’énergie humaine. Le témoignage de la conscience ne suffit lias; c’est une lâcheté de toujours baisser la tète devant la tourmente, il faut essayer de lui résister.
MÈMOIRBS d'bXU.
Il faut empêcher cette idée de s’accréditer : que le règne appartient aux scélérats, aux habiles de la terre; que le devoir est un lot suffisant pour les honnêtes niais * Il faut que la vertu sache conquérir l’habileté, l’esprit, armes précieuses confisquées par des mains déloyales.
Vienne un jour de ju'stice triomphante, les moutons de Panurge se rangeront docilement de son côté.
Eh quoi? vous n’avez connu que les douleurs morales? — Non, elles ne sont pas seules à faire souffrir d’une manière exquise. Mille tourments, mille soucis matériels hai'cèlent les exilés, mais ils croient indigne d’eux de vous eu occuper. Vous pouvez les deviner, en songeant que tous leurs intérêts sont restés dans la patrie et qu’il faut une lutte incessante pour n’être pas dépouillé de tout.
Quand l’arbitraire règne en haut, il s’insinue naturellement à tous les degrés de la hiérarchie sociale ; il s’infiltre dans toutes les couches de la société, il devient le tempérament de la nation, le trait saillant de ses rnœurs.
La moindre situation financière, mercantile, artistique, littéraire, un établissement quelconque, une fonction si modeste qu’elle soit, inspire aussitôt l’envie défaire de l’autorité, d’essayer un tout petit despotisme ; exercice misérable où s’étale l’amour-propre. On se démontre qu’on a une valeur, une puissance et une supériorité sur l’homme de bien qu’on tient à la chaîne par l’intérêt qu’il vous a confié en son absence. On sait, ou l’on s’imagine qu’il n’a point de recours contre vous. N’est-il pas abattu, gisant, les mains liées à terre? A la moindre occasion, pour les choses les plus simples, on pourra lui décocher mille petites flèches
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invisibles, piqûres d’insectes ou de nains, mais l’arc est bandé. Ab ! c’est le bon temps des Lilliputiens ! ils trépignent à leur aise sur le corps de Gulliver.
Ce qui nous affligeait aussi dans ce temps-là, comme une marque de l’extrême impuissance des gens de coeur, c’était de constater que le personnel actif, dévoué de la démocratie était toujours le même, et ne se renouvelait Jamais par des noms nouveaux.
C’étaient toujours les mêmes amis qu’on voyait souscrire à ime œuvre de bienfaisance, de fraternité républicaine, le même écrivain qui multipliait ses pseudonymes pour prononcer publiquement des paroles courageuses, surtout quand il s’agissait de donner un souvenir aux proscrits.
On parlait d’eux, en effet, lorsqu’il était impossible de s’en dispenser.
Les hommes du passé faisaient une ligue pour ne pas prononcer les noms des exilés, comme s’ils n’existaient pas l’Europe les niait, tout en les persécutant.
Les doctrinaires juraient de passer sous silence leurs pubbcations ; dans le camp de la bohème littéraire, on se piquait de ne pas s’occuper de politique ; une certaine fraction de l.i démocratie a pour principe de leur refuser la moindre sympathie, car elle constaterait une supériorité morale, et toute supériorité est contraire à l’égalité. Si bien que les proscrits, noyés sous le nombre des ennemis, ne pouvaient même compter sur leurs corebgionnaires ; en un mot, tout le monde était uni contre eux dans la vaste conspiration du silence.
Heureux, si quelque violent, quelque frénétique, emporté
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par la haine, plus forte que la prudence, voulait Lieu déchirer ces éternels ennemis de l'ordre et rappeler ainsi au monde leur existence.
Ce qui faisait dire à un écrivain exilé : « Aujourd'hui, on se fait soi-même son succès, comme on se fait soi-même la barbe. »
Ainsi travaillons par amour du beau et du bien, par amour de la perfection en toutes choses; là est Ja paix. Oui, ce sentiment de repos, d’apaisement de l’âme, on le cherche et on le trouve dans les œuvres belles et parfaites. Tout ce qui est médiocre vous agite, vous irrite. Indépendamment du culte pur et désintéressé de la beauté, on l’aime parce qu'elle tranqpiillise l’esprit et comble nos aspirations.
Au point du jour, le chant des maçons milanais dissipe les rêveries mélancohques. Cette musique douce, harmonieuse, lente, pleine de langueur, tout italienne, nous salue au réveil ; le bel accord se soutient du matin au soir. Chanter en travaillant, la nature fait de même. Parfois les voix se taisent ; c’est quand la chaux manque à ces braves gens. Dès que leurs provisions reviennent, le chœur reprend, et leur bonne humeur aussi.
Travail sacré! Par un soleil ardent, ces hommes portent sur leurs épaules des pierres énormes, des fardeaux accablants ; avec joie et courage , ils sont à l’œuvre jusqu’à la nuit. Ils ont le sentiment de l’art. Il fallait les voir préparant le mortier ! quelles poses pittoresques, le manteau jeté sur l’épaule gauche à la façon de la toge antique.