‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 12 sur 58 · LA DILIGENCE · texte numérisé non relu

LA DILIGENCE

que ; liberté de la boucherie, liberté de la boulangerie, liberté des théâtres, liberté du catholicisme, liberté du bannissement momentané ou à perpétuité, liberté de transportation, liberté des visites domiciliaires, liberté de la violation des lettres, liberté des emprunts, liberté de la censure, liberté des avertissements, liberté des juridictions militaires, liberté des dotations prétoriennes et sénatoriales. Forts de ces libertés, les journaux faisaient âpre guerre aux dilapidations financières du gouvernement turc, à la tyrannie du gouvernement suédois contre quatre catholiques, au gouverneur de Bruges qui venait d’arracher aux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul l’instruction enfantine, dont elles avaient le monopole.

D’autres lettres contenaient un désolant aveu : il n’y a pliis de jeunesse. Elle ne tressaille plus aux notes sacrées qui électrisaient nos pères. Que sont devenus l’instinct, l’énergie, la simplicité républicaine, la passion héroïque des hommes de 89 et de 92? La jeunesse s’évapore en apologies du faux. Paroles et principes, tout sent la défaite, le désœuvrement , l’aride spéculation d’esprits qui ont perdu foi dans l’action. Est-ce ainsi qu’on parle à l’heure du péril? Au lieu de concentrer les saintes colères, on en rend responsable un être fictif: notre temps, notre époque. Les hommes de la Révolution ne se bornaient pas à gémir sur la dépravation du siècle* ils croyaient à la toute-puissance de l’individualité humaine.

Ce sont les individus qui forment une époque. Luther et Calvin ont fait le seizième siècle; Voltaire et Rousseau le dix-huitième. Napoléon a créé une France militaire. Au système actuel revient l’honneur d’un mélange éclectique

MÉMOIRES d’exil

de toutes les autocraties russes et asiatiques. Mais c’est le système du czar Nicolas qui domine. Une chose manque : débaptiser Paris et le nommer NdpoUonsbourg.

Jamais le faux, l’absurde et le niais n’oiit accjuis tant d’autorité. Le plus j^rand nombre accepte tout, avale sans sourciller le harpon avec son épaisse couche do vert de gris.

Hue deviendrait notre espérance si la jeunesse inclinait vers les rhéteurs? C’est à elle à sauver le peuple, à lui faire aimer le juste, le vrai.

Quel est donc le prestige des sophistes, le secret de leur influence? Ils excitent le jæuple à toutes les passions de convoitise. Honneur à lui d’y avoir résisté.

Ont-ils du moins l’horreur du crime? un véritable patriotisme, une noble ambition pour la France? Hélas! ils sont de la race d’Erostrate, avec la fureur de se faire uu nom à tout prix sur les ruines de la liberté.

Ah! qu’une seule idée saine et droite servirait mieux notre cause ! Dans cette agonie d’un monde, vous vous amusez à discuter les pai’adoxes des esprits ivres d’orgmeil. Et si l’ou vous signale le péril, vous nous objectez la supériorité littéraire de la France.

Que nous importe? ne donnerions-nous pas avec joie nos beaux livres en échange des institutions de liberté?

La France se bornera- t-elle à être une personne littéraire?

Ne renions pas l’esprit de nos pères : « Siachous aimer ! sachons haïr. »

Voilà notre Marseillaise.

Rarement les lettres de ce temps-là contenaient un ac-

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