‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 13 sur 58 · LA DILIGENCE · texte numérisé non relu

LA DILIGENCE

cent (l’espérance. Les damnés du Dante, embourbés jusqu’au front dans la vase noire, ou ceux qui grelottent éterneliement sous une pluie glacée, ne poussaient pas des gémissements plus déchirants que la plupart de nos correspondants.

Que n’eût-ou donné pour une petite page de nos chers exilés de Bruxelles, de Zurich ou de Saint-Quentin? Parfois elle restait oubliée au fond du sac, comme l’espérance dans la boîte de Pandore.

Bon couducteui’l retournez votre sacoche, donnez-nous d’autres lettres, celles-ci sont trop amères.

Un jour le souhait fut exaucé ; nous trouvâmes un touchant souvenir de M. Saint-René Taillandier, dans la Revue des Deux Mondées.

Les exilés étaient tellement habitués à l’ensevelissement prématuré de leurs œuvres, que l’idée ne leur venait pas d’espérer un mot bienveillant de la presse contemporaine. Les plumes satisfaites n’ont-elles pas mieux à faire? Elles sèment à tous les vents de joyeuses nouvelles, des facéties; elles célèbrent le génie, la beauté des souverains, la France florissante, le genre humain en progrès quand même.

Malheur aux prophètes I malheur aux sombres exilés qui troublent cette satisfaction générale de leur note gémissante. üii leur dit sur tous les tons : « Trop de solennité ; trop d’indignation. Vous parlez sur le ton a frère I il faut mourir! »

Ecoutez. S’ils continuent leur œuvre qui vous parait ' stérile, c’est qu’ils savent que l’avenir est leur allié. C’est pour des hommes libres qu’ils préparent le récit de ces mortelles années et aussi le récit de la vie réfugiée dans quelques nobles cœurs.

Navrés de l’oubli qui s’attache comme un linceul aux

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UBMOIRES D’bZU.

hommes du droit, enterrés vivants, quelle force soutint chez eux la volonté de survivre, de travailler au réveü? U leur fallait un écho de la patrie. L’Europe cherchait à les replonger dans la fosse toutes les fois qu'ils donnaient un signe de vie.

Ils apprirent pendant ces rudes années à ne compter sur personne. Ces âmes intrépides qui représentaient la justice frappée, la liberté proscrite, étaient impuissantes à rompre le silence sépulcral qui pesait sur elles. Car la tourbe des esprits médiocres remplissait du bruit des fanfares la grande représentation foraine. Qu’ils étaient joyeux ! Seuls, ils occupaient la scène. Enfin!... les grandes individualités ne reparaîtront plus jamais. Les voilà solidement rivées sur le rocher de Guemesey, sur les plages d’Albion, de la Hollande, dans les crevasses des glaciers suisses.

Et tous les aspirants à la gloire se précipitaient pour se partager les palmes • en httérature, dans les arts, dans les sciences, en pohtique bien entendu... Jamais on ne vit si épaisses nuées de beaux esprits voltiger , tourbillonner vers le soleil... Libellules nées sur les marais stagnants.

Aussi quelle surprise, si de temps à autre les écrivains exilés sentent qu’on soulève la pierre qui scelle leur tombeau.

Dans ce moment rapide, ils aperçoivent le ciel bleu de la patrie. Eh, quoi ! l’on se souvient encore de nous ? Une âme fidèle au passé a le courage de rappeler cet être retranché du nombre des vivants, cet être incommode, superflu qui s'appelle le proscrit ?

Ne vous y trompez pas ; l’effet le plus cruel de la proscription, ce n’est pas d'être chassé de son foyer, mais de devenir pour ses concitoyens un sujet d’embarras.

LA DILIQSNCB

Cela s’explique. Les conséquences de la loi de sûreté étaient extrêmement périlleuses pour toutes les relations sociales. Les meilleurs hésitaient à écrire aux ennemis du gouvernement.

Beaucoup d’honnêtes gens se renfermaient dans le plus profond silence, se retiraient au fond du désert, ne voulant plus rien voir’ ni rien entendre. Ce n’est pas la voix du mal qu’ils redoutaient, ils résistaient 4 celle-là. Non ; c’est l’appel à l’action, la voix d’exil qu’ils ne voulaient pas ouïr.

De là, cet apparent égoïsme dans ces douloureuses années ; de là, ce silence obstiné même envers les frères en détresse.

Avant l’exil, Edgar Quinet ne s’est jamais inquiété de savoir si ses paroles pénétraient le for intérieur des âmes. L’avenir s’est chargé de mainte révélation consolante. Il a retrouvé une légion de jeunes gens véritablement fils de sa pensée.

A une époque de liberté, il ne viendrait à l’esprit de personne de lutter contre le public; alors chaque œuvre porte en elle sa récompense ou son châtiment. L’écrivain ne songe pas à la popularité; toutefois, il a tort de la dédaigner, le triomphe de ses idées en serait accéléré.

Pour bien des gens, l’ambition de paraître remplace la volonté sacrée (!iêtre. Les dehors brillants leur tiennent lieu de tout; valeur morale, personne immortelle, qu’est-ce que cela ? Avec joie ils vendraient la partie divine de la natxire humaine pour la puérile popularité d’un jour.

Le vrai penseur a une ambition plus haute : travailler à l’affranchissement de l’esprit humain, continuer la création intellectuelle qui ne s’arrête pas un seul jour.

Oui, l’esprit humain est associé au principe divin, qui

MÉMOIRES d’exil

jadis posa les fondements du monde. Tdut penseur dijme de ce nom a cette croyance sacrée.

« Devoir, amour, liberté ! Que cette triuité-là est belle, s’écriait l’exilé. Heureux celui qui peut la réaliser dans ses œuvres! Puisque la France semble avoir renoncé à toute 'notion de droit et de justice, c’est le moment pour les hommes de cœur d’y adhérer plus fermement que jamais. Si cette nation doit revivre, elle ira chercher plus tard le trésor perdu de l’âme humaine, et elle retrouverâ ce trésor dans quelques œuvres. Il est des temps de barbarie où la richesse morale d’un peuple est renfermée, cachée, condensée dans quelques pages. Heureux ceux qui les ont écrites ; ils vivent quand tout est mort autour d’eux. »

UN EXILÉ À. l’intérieur

— Parlez-nous, me dit-on, des exilés à l’intérieur.

— Volontiers. Écoutez l’iiii de ces exilés du dedans, le plus respecté et le plus modéré :

« 25 mai.

« .11 y avait quatre ans que je n’étais allé à Paris, et

j’en arrive; mon frère m’a vaincu et entraîné comme toujours. Je l’avoue, Paris, malgré ses transformations, ne me va plus ; le coup d’État me l’a tué au 2 décembre. On vous a exilés vous ; moi, je me suis exilé. Qu’irais-je faire à Paris? Des boulevards magnifiques, des rues spacieuses, des monuments achevés, une ville nouvelle et en construction, pour ainsi dire, comme la Carthage de Virgile. Qu’est-ce que cela?. J’y cherche des souvenirs et je n’en trouve que d’amers. Je demande la liberté à chaque coin de rue, elle a changé d’adresse ; je vois défiler le cortège d’un prince impérial ou lés livrées du despotisme, au milieu d’un peuple ébahi. Est-ce bien là, dites-moi, ce peuple enthousiaste qui a fait tant de révolutions, remué tant d’idées et de principes? Hélas! il ne remue plus que des pierres à présent, et cela parait lui suffire, pour un temps du moins Oui, parlez-moi de lui à l’étranger, parlez-moi de la France hors de

MKUUIKBS i>'uXlL

chez elle, mais ne m’en parlez pas dans sa propre maison et dans ses habitudes d’intérieur : elle vous montrera sa place de la Révolution, sa place de la Bastille et la colonne de ses triomphes populaires, avec un buste d’empereur audessus.

t Voilà le cowonnement que Washington lui réservait... J’ai de tout cela jusqu’à la gorge. J’admire tout dans Paris, excepté moi. J’y étouffe, je m’y sens rapetissé, mal à l’aise. Paris n’est plus ma cité, ma propriété; c’est celle d’un autre. Je suis là-dedans comme dans une maison en location, sans bail ni terme, et dont le propriétaire insolent peut me chasser quand il voudra. Que d’autres s’y plaisent, moi j’y souffre ; où que j’aille je m’indigne; voilà tout. »

En ce temps-là, nous hésitions à écrire avÆ exilés à Vintériev/r. Ne les accusait-on pas d’intelligences avec l'étranger?

L’ancien représentant du peuple dont je cite ici les précieux témoignages, réclamait comme un honneur cette compUcité :

• Vous n’écrivez pas Est-ce que par hasard cette fa-

meuse loi des suspects vous arrêterait ? Quelle folie, à quoi pensez-vous donc? Vos lettres, votre amitié, mes chers exilés, mais c’est un honneur pour ceux qui en sont l’objet ! Quoi de plus légitime que vos colères? Voudrait-on vous empêcher de chérir la liberté, d’en rêver, d’en parler sans cesse? N’est-ce pas le devoir d’un exilé? Croyez-njoi, il n’est pas im tribunal au monde, si servile qu’il soit, qui ose me condamner pour cela. Et qu’importe, après tout, si cette condamnation est une gloire? Dieu sait si j’aime ma famille, si la vie retirée que je mène auprès d’elle convient

UN BxiLé A l’intérieur 107

à mes goûts. Mais, ai-je besoin de vous le dire, je suis homme à sacrifier d’un geste toutes ces choses s’il me fallait courber lâchement la tète et le cœur et renier, si peu que ce soit, des relations telles que les vôtres. Ecrivez-moi donc ; vos lettres sont bien plus que des lettres pour moi j y retrouve la patrie, la liberté, l’espérance.

O Je ne suis point en prison, mais le rédacteur de

notre malheureux journal y est depuis huit joui’s Mer-

credi de la semaine dernière, à neuf heures du soir, un monsieur, tout de noir habillé, fait demander le rédacteur au bas de son escalier ; ce monsieur était le capitaine de gendarmerie, suivi de deux acolytes. On prend mon rédacteur par le bras, le plus poliment du monde ; on parle de choses et d’autres, de l’heure avancée, de cigares même, et l’on marche toujours :

« — Mais où donc allons-nous ainsi ?

« — Chez le sous-préfet, dit le capitaine.

. « A la sous-préfecture, pas de sous-préfet ; il faut aller plus loin.

* — Où cela?

« — A cette maison grillée que vous voyez d’ici.

« — A la prison ; et pourquoi ?

« — Je l’ignore, dit le capitaine (1).

t« Et tout le monde ici l’ignore également. Cela, vous pensez bien, ne s’est pas passé sans émotion; on ne parle en ville que de cette affaire. Voilà une loi de sécmité qui fait trembler tout le' monde. Les uns disent : « Il y a quel- « que chose là-dessous ; le pouvoir a ses raisons. » Eh mon Dieu! Pascal l’a dit ; « Ne pouvant faire qu^ la Justice fût c la force, on fait en sorte que la force fût la justice. >

(1) Quelques Bsmtines après le rédecteur était trensporté en Afrique;

MÉMOIRES d’exil

8 juillet 1858.

« J’espère bien que vous ne me confondez pas avec ces bonnes .âmes qui se félicitent du changemeut de ministère? Si je vous ai parlé de cela, c’est pour vous prouver, une fois de plus, les hésitations, l’ignorance originelle, l’impossibilité du despotisme comme gouvernement. Le pouvoir absolu peut changer les hommes et les noms ; il peut tâcher de fléchir l’opinion ou la tromper par des concessions apparentes ; il n’en reste pas moins la force, la violence partout et toujours. C’est là sa perte, et c’est aussi notre salut. Espinasse n’était qu’un caporal, mais qu’est-ce que sou successeur? Avocat, jurisconsulte, juge, peu m’importe ! il me suffît qu’il soit ministre. Il a du talent, dit-on. Pourquoi? pour déguiser la servitude. Le sabre n’a pas de principes, mais le talent doit en avoir ; je ne veux pas perfectionner le despotisme, comme disait Turgot.

« Le despotisme de sa nature est odieux ; mais il peut l’ètre plus ou moins, aux yeux des masses, selon les qualités ou les défauts de celui qui s’en sert. Si l’empire à Rome eût commencé par Tibère et Caligula, le peuple eu eût eu horreur, et peut-être se fùl-il rejeté, pour un temps du moins, du côté de la liberté. La douceur astucieuse, la feinte libéralité d’Auguste compromirent tout. Je ne sais même pas si en France, où les mœur-s sont si molles et les idées si peu nettes encore, un despotisme intelligent et Ion, enfant n’aurait pas momentanément certaines chances de vie et de popularité. Il est si commode de ne rien faire, de laisser aller les choses, d’avoir un diricleur, et si l’onui’est pas libre, de croire du moins qu’on l’est. Aussi, ce que je crains par-dessus tout, c’est le despotisme modéré; celui-là s’insinue hypocritement par toutes les lâchetés du cœur et se dorme presque les airs

UN KXILK A L’INTKRIBUH

les honneurs d’un principe. Nous n’eu sommes pas là heureusement, et la nature du despote et celle du despotisme sont parfaitement d'accord aujourd’hui.

« — Quand aura lieu le réveil? me demandez-vcms. — Il a lieu tous les Jours, mes chers exilés, et que ce soit là votre espoir et votre consolation. Partout, en wagon, à table d’hôte, à Paris comme en province, le système est jugé et l’opinion bien arrêtée sur son compte. J’aurais mille choses à vous dire là-dessus, les aveux, les confidences pleuvent.

«iiy a des hommes , comme toujours, qui acceptent le pouvoir quel qu’il soit, pourvu qu’il soit fort ; — mais le vanter, le défendre, songer à le perpétuer, voilà ce qu’on ne rencontre nulle part, je vous l’affirme.

« L’empire n’est pas un parti ; il n’est qu’un joug et qu’un , accident. Jamais gouvernement, après huit ans de vie et d'habitudes, n’a eu moins de racines; c’est que le despotisme n’en peut avoir, le despotisme est comme un aérolilhe : il tombe, il écrase, il s’enfonce en terre; mais il n’y germe pas et ne s’y assimile rien. »

16 aoQt 18S8.

a ... Que vous dirais-je de notre ville? Pas grand’ chose.... Autrefois, la politique eu certains temps jetait ici du bruit, de l'activité, on faisaitses affaires, maison faisait autre chose aussi; ou se réunissait, on discutait, on s’éclairait, on s'organisait pour des élections. Toutes ces grandes et fécondes questions qui agitaient Paris et la tribune agitaient aussi la province; l’esprit public et l’opinion s'échauffaient à cet ardent foyer, une ville faisait un peuple. Aujourd’hui, rien de tout cela; toutes les 4mes paraissent fermées; si l'on se rencontre encore, ou se parle à peine, on n’ose s'interroger,

MiSMOIRES d’exil

ou serait tenté de rougii'. 11 semble que tout ce monde porte un secret qui l’écrase. Et ce secret, eu effet, c’est le despotisme. Ce qui vous reste comme aliment, car il en faut toujours un, ce sont les médisances, les jalousies, les coups de langue. Un se toise, on se déchire, on finit par se détester ; l’esprit se rétrécit et se perd, voilà l’égalité du pouvoir absolu. Chateaubriand raconte que des émigrés français eu Amérique, fatigués de leur isolement et des déserts du nouveau monde, faisaient des centaines de lieues pour aller causer à la viffe. J’en ferais autant pour retrouver je ne sais où la conversation sérieuse, la vie. la politique, la liberté!... »

« Notre ville a sou cirque en ce moment, Franconi

lui-même; non pas \g premier, m9XB le second; des sauteurs qui passent au travers d’un cercle de papier, des faiseurs de pirouettes , des valets d’écurie galonnés, des chevaux plus ou moins bien dressés, qu’on mène à coups- de fouet et la chambrière à la main, un public ébalii qui paye et qui bat des mains, voilà notre ville, — et voilà l’empire.

« Vous avez raison ; non, nous n*avons pas un dictateur, ce mot est trop haut pour nous ; nous avons un maître,

un radouci, et c’est tout ce que nous sommes dignes

d’avoir. Dictateur! c’est pourtant avec cela qu’on prend patience et qu’on se croit libre ! Mais dictature héréditaire, dictature dynastique, dictature sans fin ni limite, qu’est-ce autre chose que le despotisme pur? La dictature ne se prend pas, elle se donne. Un peuple livre tout à son dictateur, si ce n’est précisément le droit et la liberté de faire le dictateur. Or, celui que nous avons n’a pas été fait‘ il

Dtgilizca i)y Cloogle

UN EXILÉ A L’iXrÉRIBUR 111

s’est fait, il s’est imposé ; du même coup qu’il se créait despote , il nous créait esclaves ; rien de moins. »

« Le canon du 2 décembre me fait tressaillir, je l’en-

tends encore et ne l’oubliérai de ma vie. Notre véritable abaissement date de là. Ce n’est point un héros qui a tué notre dernière république, c’est l’homme que vous savez. Nos pères s’étaient épuisés dix ans dans des luttes et des guerres à outrance, et il ne leiu- a fallu rien moins que le vainqueur de l’Égypte, le grand général, pour consentir à capituler. Nous, au contraire, nous nous sommes vendus sans entrainement, sans gloire, sans fascination personnelle, nous avons pris le vice pour le vice, la servitude pour la* servitude, et nous avons ri de l’outrage. Changer d’institutions. changer d’habits, passer de la liberté sans limites au despotisme le plus absolu, de la fierté à la bassesse, ne tenir à rien, s arranger de tout, voilà nos principes, Otezmoi, si vous pouvez, le Joug de dessus les épaules, et peutêtre pourrais-je relever la tète ; à présent je ne suis rien, îe ne me sens ni citoyen, ni Français même; la Marseillaise me déchirerait les lèvres. Pourquoi donc ai-je lu l’histoire de nos révolutions? pourquoi me suis-je laissé prendre à toutes ces grandes choses, qu’on appelle la personnalité, la moralité, la vertu d’une nation? le de.spotisme ne détruit pas seulement la liberté, il détruit jusqu’à la patrie; en ôtant l’estime, il ôte l’amour. »

« Et VlwJbïleU qu'on nous vante, où est-elle? Quelle

politique que celle de tout ce règne ! Ou plutôt cette soidisant politique où la saûsir? Gomment la suivre et la com-

MÉMOmiiS d’exil

prendre? Ici aujourd’hui, demain là... Légitimité des rois, légitimité des peuples; spirituel, temporel, quelle confusiou, quel gâchis politique !

« Et c’est celui qui a l'ait Mnir le 2 décembre, qui porte sur lui des amulettes, qui croit aux anniversaires, qui envoyait à la flotte de Grimée la bannière de l’Immaculée- Conception, c’est cet homme... qui prendrait eu main la cause de la civilisation?... Dites-moi qui nous a couverts depuis dix ans de cet infernal réseau de congrégations ?... Savez vous ce qui se passe ici et partout?... Notre ville industrielle était tout occupée de ses cotons et de ses laines, le linon, la soie, les châles de cachemire; on fabri(|uait là toutes les étoffes et tous les tissus du monde ; qui travaille j)rie. Les hommes passaient leur vie dans les ateliers, les femmes dans leur ménage ; cependant les devoirs religieux ne s’en accomplissaient pas moins exactement, la dévotion y était simple, bienveillante, cachée presque, aimable surtout. De congrégations pas une. Le nom même eu était inconnu.

« Aujourd’hui, la ville n’est plus une ville, c’est une congrégation véritable ; les rues sont pleines de robes noires ; il y en a de noires toutes noires ; il y en a de noires mêlées de blanc ; les écoles, les asiles, les ateliers, les ménages, les alcôves ont les leur. Etes-vous malade? Vite, une sœur! Etes- vous mort? Il faut autour de votre cercueil des sœurs qui marmottent et vous gardent. Nous possédions ici un hospice admirable ; les sœurs, les petites sœurs des pauvres sont venues : — n’est-ce pas touchant? Et voici qu’un saint hospice est fondé pour suppléer, pour remplacer l’autre, En moins de deux mois les petites sœurs ont recueilli (qui le croirait? parmi ce monde de banquiers, de manufacturiers, de calculateurs et de teneurs de livres) une somnae

tIN EXILÉ A l/iNTÉRIRUR

ronde de cent mille francs. Les pauvres sœurs ont une charrette attelée d'un petit âne^ car tout est petit dans l’œuvre, si ce n’estles souscriptions et lesquêtes; ellescourent les rues dans cet équipage, elles ramassent tout ce qu’on veut leur donner, vieux habits, vieux galons, et des choux, des navets et de l’argent si cela se peut. Les bonnes âmes s’attendrissent à cette vue et se signent sur leur passage. Ah ! l’Espagne n’a jamais été plus mendiante et plus^catholique ! Ainsi, pendant que la France dort, grâce à l’Ëlu de la Providence, V évêque, comme autrefois, sur son ânon, trotte, trotte, et toute terre dont il fait le tour est à lui.

O Sont-ce là les idées et le programme de Quinet et Michelet, dites-le moi? »

Après ce tableau d’une ville éclairée, que dire de la vie ténébreuse des autres provinces françaises?

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