‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 14 sur 58 · FLEURS DES BOTS. — SENTIERS DES VOLONTAIRES · texte numérisé non relu

FLEURS DES BOTS. — SENTIERS DES VOLONTAIRES

Ingrats que nous étions, nous nous plaignions de manquer d’ombre. Depuis que les fleurs de la prairie sont fauchées nous atteignons en dix minutes un petit bois, très-inculte, il est vrai; nul promeneur n’a passé par là. Des ronces, des monceaux de pierres en défendent l’entrée. A force de rôder autour, nous découvrons un chemin creux, une sorte de traHe. Le sol est jonché de fraises, on entend le fracas d’un torrent; il alimente une scierie. La roue qui tourne, le bruit de l’eau, font réver. Une chèvre broute la fleur jaune des arbustes; un jeune pâtre charrie sur son dos des blocs énormes. Avançons dans le bois.... Quels ombrages, quel silence sous les sapins ! A l'entrée du taillis un lapin noir promène de tous côtés ses yeux myopes ; à notre vue il s’enfuit à toutes jambes et s’enfonce dans les broussailles. Le torrent bondit aussi sur des quartiers de roche, il blanchit comme une écuelle de lait. Non loin delà une bergerie : des jeunes filles emportent des hottes de lait écumant, tout chaud, il déborde du vase et se répand sur la mousse et les fleurs.

Le soleil s’abaisse ; un pan de ciel bleu brille au-dessus des branches; feuilles et fleurs frémissent. Une fauvette

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contiuue son cluinl infatigable. Ce bois va nous devenir très-précieux.

Un jour voilé, incertain, n’est pas propice aux grandes vues d’eosemble, mais il éclaire doucement les détails rapprochés. Avançons encore dans ce sentier herbu qui mène au torrent ; il charrie les troncs abattus par l’orage de la nuit dernière. Sur ses bords la moindre fleur est une merveille ; les vieux arbres plongent jusqu’au fond du lit rocailleux pendant que leurs branchages épais et sombres s’élancent de l’épais taillis vert tendre. A leurs pieus de tous petits sapins grimpent sur des tabourets moussus où le thym et le serpolet entassent leurs couches .odorantes.

Notre sentier serpente entre ces pierres comme entre deux terrasses de fleurs. Partout où une fleur peut s’accrocher, dans les moindres interstices, elle y suspend ses guirlandes roses, bleues, lilas. Avec ces fleurs on rapporte de bonnes émotions, des pensées douces qui défendent les découragements.

Dans les buissons humides brillent des baies rouges et violettes. Enfants ! gare au poison. Ce n’est ni la groseille, ni la mûre sauvage.

Ce torrent caché devient notre lieu de prédilection. A l’endroit le plus profond, un arbre est jeté sur le gouffre ; c’est le pont que le montagnard traverse sans sourciller. Nous nous frayons un passage à travers ronces et rochers. Délicieuse découverte! solitude romantique! Au fond surgissent des cimes dentelées , blanches de neige, un grand ravin au pied des montagnes boisées ; de cette fente de montagnes sort le Dv/rnagel. Il court en écumant, eu tourbiUonnaut sur des schistes noirs ; des rocs nus ou couverts de sapins l’encaissent; ses eaux tumultueuses se perdent en replis, la forêt nous enveloppe de toutes parts, autour de nous, au dessus

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de nous ; le lointain ne se découvre que sous les arceaux de verdiue, on aperçoit des pâturages descendant en pente douce, semés de petits chalets.

C’est là, près de ce pont, que s’écoulaient les moments les plus doux dont il me souvienne. Le dimanche on entendait de loin le chant de l’égUse. Et nous aussi n’assistionsnous pas à un vrai culte au bord de ce torrent? Quelle douceur de mêler sa prière à celle des bons paysans, sous ce dôme de feuillage, sous le firmament bleu où flottent des nuages d’or, pendant que des fleurs nouvellement écloses révèlent à la lumière leur délicate beauté, leur parfum pénétrant! On prie parce qu’on est deux. L’homme isolé ne demande rien, ne voit, n’entend rien ; il ne vit pas, et s’il prie, oh ! que sa prière est méritoire. Pour moi prier, c’est remercier, c’est aussi invoquer le jour de la justice indispensable au bonheur.

Non, nous n’adorons pas' l’Éternel dans l’humanité rabaissée, qui subit inerte la loi du plus fort. Nous l’adorons dans la nature qui tressaille sous son souffle divin, dans son œuvre la plus frêle, fleur gracieuse épanouie sous l’orage. Elle nous enseigne que la tourmente aideau progrès, à l’épanouissement de la vie.

Que de plantes neuves nées hier soir à la lueur des éclairs, au fracas du tonnerre ! Elles eussent tardé à développer leurs forces ; peut-être attendaient-elles la saison prochaine. Écloses dans l’orage, elles n’auront pas ce caractère de fragilité et de faiblesse propres aux temps calmes ; leur fine corolle, qu’on a peur de ternir d'un souffle, s’est bronzée

au contact des éléments en furie La tourmente de l’exil

a bronzé ainsi bien des âmes.

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Te voilà installé avec un livre, au pied d’un sapin ; mais tu disais qu’il y a peu de livres lisibles en face d’une nature belle, harmonieuse ; presque tous en troublent, en gâtent l’effet. Il n’y a que les idées grandes, vraies, saintes qui puissent se montrer dans un pareil cadre. Les autres y deviennent insupportables , elles sont repoussées par tous les objets, elles jurent avec tout ce que l’on voit, elles mentent au ciel et à la terre. C’est la dissonance au milieu d’un concert.

Je vais à la découverte d’une fleur nouvelle. Un chamois traqué par les chasseurs ne fait pas plus de tours et de détours que ces fleurs ardemment poursuivies. A travers ronces, blocs de pierre, je ne puis les atteindre. J‘y renonce. C’est en revenant vers toi qu’elles m’apparurent près du bloc moussu. Et dans quelle profusion ! avec quelle magie de formes, de couleur, de parfum ! Je vois qu’il en est des fleurs comme de l’inspiration; ne la cherchez pas; elle vient à vous, si vous suivez avec recueillement les sentiers à l’heure matinale avec le désir et l’espérance de rencontrer la beauté.

Un jour je m’obstinai à grimper mi rocher escarpé, me sentant attirée par une voix secrète : je savais qu’une fleur inconnue devait être là; elle m’attendait. J’en étais sûre. En effet, une superbe valériane rose trônait sur un socle verdoyant. Ce n’est pas une fleur rare, mais je ne l’avais jamais vue, elle manquait à nos collections, elle avait son prix. Une autre fois je découvris ainsi une Platanthera Bifolia.

J’entendais son mystérieux appel ; je courus jusqu’à une certaine pierre dressée debout comme un dolmen au bord de l’alpe; ma belle orchidée blanche et verdâtre s’y tenait recueilUe dans son parfum suave.

A l’endroit le plus humide de notre bois abondaient le»

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orchis d’un beau lilas rose, tacheté de rouge, aux feuilles lancéolées, au parfum de jacinthe.

Nous fîmes ainsi la connaissance de quatre jeunes personnes. Qui nous les a présentées? le hasard? La seconde 'vue et leur seule beauté. L’ancolie à la cloche amarante s’empourprait aux rayons du matin; la Pyrola unifhra inclinait à terre sa corolle blanche d’un tissu ferme et souple comme un gant de bal. Nous relevâmes cette charmante tête renversée ; on ne voyait d’abord que le calice surmonté par le dais d’une foliole ; le pistil ressemblait à la lampe du sanctuaire sur son support.

La belle renoncule jaime irollius, appelée en patois rose des meuniers, était toujours de compagnie avec une délicieuse petite fleur semblable au muguet : mai-risli est son nom populaire.

Mais la plus étonnante de ces belles inconnues nous vint de la montagne, ramenée par un enfant. Son soulier évasé, doublé de bourre de soie Jaune brillante, les quatre ailes noires qui l’ombragent, le petit bouclier qui abrite le pistil en font la reine de nos collections; c’est le Cypripeiivm (soulier de Vénus).

L’étude des fleurs fut une précieuse ressource pendant l’été de 1858. Avant, je n’en soupçonnais guère l’utilité ni le charme; cette étude ne respirait autrefois que l’ennui, les Alpes l’ont transformée, vivifiée.

Nous manquions de livres; le plus souvent chacun de nous était guidé dans ses recherches par son instinct, toi, par un coup d’œil plein de justesse, par la loi des analogies, moi par une persévérance passionnée.

Herboriser par amour des fleurs, non par goût scientifîque, c’est apprendre à les mieux voir ; tout se révèle à la fois. Nous osons les aimer maintenant que nous les con-

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naissons. Que nous font de loin les brillantes couleurs d’une fleur? c'est la forme, l’expression qui l’aiiiment. Une charmante corolle nous attire un instant, mais elle va disparaître de notre souvenir si nous ignorons son nom, sa famille, son pays, son caractère. Première question dans * l’Odyssée aux inconnus : Quel est votre npm? Vos parents, votre pays?

On me dit : La dernière chose qui importe dans l’étude d’une fleur, c’est son nom. — Mais u’est-ce pas un besoin de l’esprit humain que de désigner par un mot l’objet qu’il voit pour la première fois?

Quel artiste a dessiné ces millions de corolles, si diverses de forme et de couleurs? Et cet organisme intérieur, compliqué et prévoyant, qui l’a créé? La nature a tout disposé dans chaque plante pour son utilité et sa beauté. Ces bonnes plantes, qui charment nos yeux, guérisseut nos maux, elles ont aussi le pouvoir de calmer le cœur, de pacifier l’esprit agité en le forçant de s’occuper d’elles. De plus, elles nous enivrent de leurs doux parfums.

Principe vivifiant du monde , amour , est-ce toi que chaque fleur exhale ? Le soleil féconde-t-il la terre et les planètes comme l’étamine féconde le pistil? Les deux ne sont-ils pas la corolle éclatante qui enveloppe ce mystère?

Voici la page que tu écrivais au crayon au bord de notre Dwmagel :

« En quoi consiste l'intérêt de la botanique ? Premièrement, dans les lois générales de l’infiniment petit. Que les astres suivent des lois, on ne s’en étonne pas ; mais des êtres aussi fragiles, aussi cachés, aussi obscurs que des

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fleurs des bois, que ces èlres obéissent aussi à des lois immuables, voilà un premier sujet d’étonnement. C’est la sagesse cachée, humble, qui ne cherche pas à être vue.

a On peut croire que dans ce monde des plantes que vous foulez aux pieds sans le regarder, il y a une sorte de caprice d’arbitraire; mais point!

« Telle fleur, qu’aucun observateur ne verra jamais, a quatre feuilles depuis l’origine des choses, et jamais ni plus ni moins. A la faveur de ce nombre infini et dans cette mêlée de végétaux, on pourrait croire qu’il y a place pour quelque désordre, pour un oubli de la règle, pour une négligence de l’ouvrier.

« Mais non. Ce monde qui échappe aux regards, qui brille le matin, qui se flétrit le soir, est aussi fixe dans ses formes, aussi immuable dans ses lois, que les astres qui sont en vue de tout l’univers.

« Quel plaisir, dites-vous, peut-on prendre à donner son nom à une plante?

« Ce nom, c’est déjà une science réelle.

a Comment cela? — Le voici.

« Sortez du grand panthéisme de la nature ; arrivez à une notion, à une connaissance des individus; là seulement commencent la connaissance et la vie. Jusque là tout est vague. Vous déterminez une plante, dès lors elle a pour yousmne existence ; auparavant elle était perdue dans l’ample sein de la nature. Avec son nom, elle se distingue, elle se révèle à vous ; car dans ce nom sont compris son caractère, ses propriétés, tout ce qui en fait une créature distincte.

« La botanique nous donne ainsi à chaque pas le sentiment d’individus qui sortent, ù nos yeux, du règne vague, général, où ils étaient confondus et enfouis.

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t Déterminer une plante, c’est la séparer du grand troupeau anonyme des êtres. Vous avez à chaque pas le sentiment d’une découverte ; vous découvrez non pas seulement une vérité générale, mais un être, un caractère, une vie propre. Les plantes se lèvent devant vous et vous leur dpûnez un nom. C’est la joie du premier homme quand il apprit à nommer les animaux par leur nom. Jusque-là. ils n’étaient pour lui qu’un troupeau confus, désordonné.

« Cette joie du premier homme, chacun peut la retrouver à chaque instant du jour. » • ■

— Comment vous représentez-vous l’éternité bienheureuse? demandait-on un jour à Jérôme Quinet. — Comme la source de toute connaissance.

La soif de savoir est aussi une aspiration à une vie supérieure. Ignorer et découvrir soi-même, quelle pure jouissance ! on monte un degré de l’esprit.

Lorsque, accompagnée d’une petite paysanne, je gi'impe la montagne pour découvrir de nouveaux horizons, j’éprouve eu commençant une fatigue extrême ; je doute de mes forces ; puis l’air libre sur les hauteurs, le grand spectacle de ces cimes qui s’abaissent, la joie de vaincre une difficulté, raniment les facultés. Plus je monte, plus mon ardeur de m’élever encore s'accroît. Je pense alors qu’il en est ainsi, des ascensions de l’intelligence, et qu’on peut atteindre bien haut si ou a la passion des sommets lumineux.

Revenons à nos fleurettes. Leur analyse eu pleine forêt, sans guide, sans livre, est d’un grand charme, on acquiert une sorte de parenté avec elles. On n’oublie pas ce qu’on apprend tout seul; chefcher soi-même, analyser patiemment, se tromper vingt fois, recommencer encore,

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