SKN1IF.RS DES VOLONTAIRES
fants, des enthousiasme* d’un autre temps et d’un autre âge que les nôtres.
U J’étais plus jeuue de trente ans, ils étaient plus mûrs de dix; et nous nous reportions par la pensée à l’époque héroïque que nous ne savons que jiar riiisloire, et dont les beaux jours ne reviendront ni pour moi, ni pour eux. Au milieu de ces horribles beautés de la nature, de ces souvenirs enivrants de la gloire républicaine, de celte fièvre de l’admiration et de la marche, nous pensions à vous, nous parlions de vous.
« Quels huit Jours nous avons passés dans ces régions alpestres, parcourues d’étape en étape I Et quelles Joies, quand nous nous retrouvions le soir, parents et enfants !
« Nous sommes allés chercher la trace de vos pas dans la vallée de Glaris, Jusqu’au village de Linthal, jusqu’au fond de la gorge, Jusque sur l’arche de Pantenbrüke, cheminant sur les bords de la Linth, sous la poussière des cascades et sous l’ardeur du soleil.
« Nous mourions de faim dans votre Lmthal. »
PANTBNBRÛKE.
Nous n’avions pas encore exploré les environs ; un petit guide de dix ans nous conduisit un jour à la cascade de Feschbach et au célèbre pont : Pantenbrüke.
Nous traversons le village ; tous les chalets très-bas et en bois ; un seul grand édifice, l’école, en même temps palais du gouvernement; au premier, saUe des séances communales. au rez-de-chaussée, logement du pasteur.
L’Église réformée, sur la hauteur, a sous ses pieds la petite chapelle catholique, cachée timidement à l’angle de la vallée ; il n’y a que trente-quatre ouailles, et le curé sollicite ardemment de régner sur un plus grand troupeau.
On a toujours le sentiment d’arriver pour la première fois en Suisse, surtout en sortant de la captivité des villes.
Qui ne serait touché de l’ordre, de la simplicité qui règne dans ces petites républiques de pâtres ?
Derrière nous, la vallée plonge vers les montagnes de Claris ; les premiers plans ont disparu, on ne voit que les sommets, les cimes crénelées, les champs de neige.
Nous suivons un sentier étroit et si perfide qu’on glisserait dans la rivière sans s’en douter. Ne vous y aventurez pas à l’heure du crépuscule, les fleurs touffues cachent le piège.
MÉMOIRES d’exil
Ces petits ponts, sur les tourbillons de la Linth, étroits comme les ponts faits pour les âmes, dont parle le Coran, fout frissonner depuis le récent malheur.
Hier, un enfant de sept ans, qui jouait à travers les cloisons du parapet, est tombé dans la rivière ; on n’a pu retrouver son corps, entraîné par les eaux qui bondissent de blocs en blocs.
De beaux sapins bordent les deux rives ; la végétation est splendide ; lé paysage, la fraîcheur, les parfums charment les promeneurs, pendant qu’à leurs côtés une mère au désespoir cherche vainement son enfant.
Pauvre petit ! il n’était pas assez grand pour atteindre le parapet du pont. Il allait à l’école ; il eu revenait pour la seconde fois dans la journée ; ses parents demeurent si haut, si haut, dans ce chalet perché sur l’alpe !
Mon petit guide racontait encore d’autres catastrophes : l’incendie de la nuit dernière, le chalet que le Fœhn a fait rouler dans l’abîme. Puis oubliant toute tristesse, aux premiers rayons du soleil ; « Vous verrez, dit-il, avec orgueil ; le soleil éclaire le Toedi, une heure plus longtemps que les autx’es sommets »
Et il montrait du doigt le grand éclat de lumière sur les neiges éternelles, les reflets d’or sur le Selbsanft.
Voici une première cascade : la Joyeuse; elle se précipite gaiement entre des bois d’aulnes et de noisetiers. Engouffré dans la verdure, le torrent reparaît sous un berceau de jeunes arbres, dont les branches se replient en arcades sur ses eaux limpides comme le cristal. Jja montagne, couverte de forêts, se resserre autour de vous.
Avancez avec précaution ; derrière cette bordure de fleurs, la Linth mugit plus furieuse à vos pieds.
Laissons-la un moment, et entrons dans la gorge du
^ PANTBNBRUKE
Feschbach. A vrai dire, ce n’est qu’une fente de la montagne; ij n’y a place que pour la cascade qui tombe de très-haut, sur des blocs hérissés de sapins ; les eaux se brisent, se répandent en pluie fine et disparaissent dans une caverne. Là, n’est pas la merveille ; levez les yeux : à la voûte des rochers, voyez suspendues comme des stalactites roses ces branches de rhododendron. Comment les cueillir? il fallut se contenter d’une tnoissou de trollius aux globes d’or.
Le Feschbach est la seule cascade qui semble courir, bondir dans le vide. Les autres s’abandonnent à la chute; celle-ci se déchaîne, quand le sol lui manque, fait un bond de chamois pour atteindre le bord opposé. Son fracas est amorti par l’étroite vallée, bruit sourd, mugissement étouffé.
Au-dessus, des pics chevelus; ces sapins dans la nue semblent gigantesques, projetés sur l’azur. Cette cascade te parut plus belle que le Reichehbach, quand nous la revimes ensemble.
Ce Jour-là, je continuai seule à l’ombre de la forêt.
Une vallée nouvelle s’entr’ouvre à l’angle de la montagne et le Selbsanft (doux lui-même) se découvre jusqu’à sa base. Il a la forme d’une cloche. Où est sa douceur? des rochers rougeâtres, des champs de glace tantôt blafards, tantôt scintillants, les parois à pic du Kammerstock, est-ce donc là le sourire de l’ablme ?
Ici la Linth coule au niveau de l’alpage parsemé d’arbres et de chalets ; au milieu de ce pré en fleurs, une grande maison blanche : c’est la seconde école ; elle est là sur ces hauteurs, comme un refuge ; elle va au-devant des petits enfants qui auraient trop de chemin à faire eu hiver
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jusqu’à Linthal. Rien ne nous frappe autant en Suisse que ce respect religieux pour l’instruction.
Le sentier se glisse entre les rochers à pic et la rivière ombragée sur les deux rives. Arrêtons-nous sous ces sapins. La Linth est encore à fleur de terre; de l’autre côté, la magnifique cascade des Gris se précipite des flancs du Malhor. L’ombre de cette masse d’eau mouvante est projetée sur les rochers , de sorte qu’on aperçoit deux cascades ; l’une miroitante, d'argent fondu , l’autre en tourbillons de noire fumée. Ce mouvement perpétuel donne la vie au sévère tableau ; on voit palpiter l’artère de la montagne.
La rivière s’est éloignée ; me voici dans une petite prairie circulaue, hermétiquement fermée par des pics inconnus-; les cimes du Bifertenstok et des Chamois ont reculé je ne sais où; je me crois à dix lieues de Linthal. Une foule de géants pétrifiés, superposés les uns sur lès autres, entourent l’énorme cloche du Selbsanft. C'est à peine si je le reconnais encore à ses teintes rougeâtres. Que serait-ce' si cette cloche venait à sonner l’heure elle-même?
Je passe la rivière sur un petit pont, le sentier continue à travers éboùlements, roches fracturées, cascades de pierres qui roulent dans les précipices. Partout où je lève les yeux, la roche grise ou noire darde des rayons de feu, les cailloux étincelants glissent sous les pieds. . '
Parfois les arbres descendent vers le sentier et jettent un peu d’ombre; alors on reprend haleine pendant cinq minutes , dans un fauteuil naturel de schistes noirs.
Ici les rochers ruissellent, c’est la neige fondue qui s’échappe en filets d’eau, on l’entend clapoter sous la pierre; de tous côtés, les torrents joignent leurs voix au roulement de tonnerre de la Linth. La voici encore, elle débouche par une fente gigantesque, enténébrée de pics décharnés^ '
PANTBNBRÜKB
Malgré le soleil brûlant, l’air est vif et embaumé par l’odeur fortifiante du rhododendron ; ses buissons rouges tapissent les rochers ; on les cueille, et toute fatigue est oubliée. Ces bienfaisantes fleurs, appelées à tort roses des Alpes, ont une beauté si vivace, un éclat si durable I De loin, elles brillent comme un buisson ardent; de près, on leur découvre mille grâces robustes ; leur corolle, d’un rose rouge au bord, plus pâle à l’intérieur, a la forme d’une coupe antique ; le sable aurifère le plus fin l’a saupoudrée d’imperceptibles grains d’or. Dans quelques espèces, ces points brillants enveloppent la coupe rosée d’un délicat filigrane d’or. Et quels encens s’échappent de la cassolette! Ces fleurs choisissent, comme les chamois, les retraites les plus sauvages, pour se défendre contre la curiosité humaine.
Je gravis la corniche de -plus en plus escarpée, et j’atteins le revers de la montagne ; à tout moment de nouveaux ravins se creusent sous mes pas ; des torrents se précipi^ tent, il faut les franchir. Enfin, le sentier, taillé dans là miuaille rocailleuse, commence à s’incliner, il tourne l’angle du rocher. Me voici devant le fameux pont de Pantenbrüke.
Figurez-vous deux montagnes colossales, le Selbsanft sur la rive droite, le Gemmerstock sur la rive gauche, toutes deux à parois perpendiculaires , pohes comme des miroirs; ces deux géants se trouvent en présence l’un de l’autre, séparés par un abîme insondable, et pourtant si rapprochés qu’ils pourraient se donner la main. Au dessus du gouffre, on a jeté un pont d’une hardiesse qui égale celle du Saint-Golhard.
Ces murs de rochers, striés de rouge, la fente étroite des * deux montagnes qui ont l’air de se toucher et que l’abîme sépare jusqu’à leurs racines, l’encombrement des pics aigus
MÉMOIRES u’eXIL
qui se pressent en désordre dans cet étroit espace, au-dessus des nuages estompés, bruns, cuivrés, plombés, tout cet aspect terrifiant à ciel découvert, n’est rien auprès du spectacle qui vous attend. Plongez votre regard dans le gouffre du haut du parapet de Paulenbrüke.
On n’aperçoit d’abord qu’un amas de ténèbres ; peu k peu vous distinguez les linéaments de galeries souterraines, cavernes creusées dans le gouffre ; tout au fond un mouvement rapide comme l’éclair : c’est la Linth qui passe dans cette voie infernale ; son mugissement sourd monte vers vous avec I humide vapeur de l’abime.
Est-ce la Linth? N’est-ce pas le Styx dont les eaux sacrées coulent sous les profondeurs de la terre immense, dans l’ombre de la nuit?
« Affreux abime! autour de l’ouverture, la nuit répand trois fois ses ombres épaisses. Au dessus reposent les racines de la terre et les fondements de la mer stérile... C’est là qu’est le terrible palais de la Nuit... Là habite la Mort au cœur de fer. (1). »
Mais non, ce n’est pas le Styx antique; c’est bien plutôt une porte entr’ouverte pour passer d’un monde à l’autre ; et c’est sans doute pour cela que l’auteur de Merlin y a reconnu parmi les neiges virginales l’entrée des Limbes.
Relevez la tête, reposez votre vue terrifiée sur les blanches coupoles du Toedi qui surgissent à l’issue de la ténébreuse gorge. Elles étincellent dans l’azur, les cimes seules sont éclairées de blanc, d’or, de pourpre. Le reste de la montagne plonge dans un fond noir et pâle avec toutes les nuances de l’ombre ; couronne d’or sur un grand spectre * ténébreux.
ThéogoD».
PANTENBRÜKE
Ne venez pas ici, vous qui aimez la grâce alliée à là grandeur, l’harmonie des formes et l’éclatant coloris. Ce lieu terrible réunit tout ce que les Alpes peuvent offrir d’épouvante
L’âme est oppressée comme par une page de Dante, au dernier cercle de l’Enfer. Tout vous cause une secrète angoisse. Sqr votre tête un monde de cimes menaçantes, échelonnées les unes sur les autres , pics noirs foudroyés ; à vos pieds un gouffre insondable, et pour vous orienter dans ce désert de rochers, un sentier à peine tracé (1) dans l’anfractuosité de la montagne, côtoyant d’affreux précipices.
Pour emporter une image plus sereine, suivons le sentier d’érables ; à travers son feuillage humide au bord de l’abime, je revois la lumière et avec elle le titan des Alpes orientales, le Toedi. On l’a comparé au Mont-Rose. Ses neiges olympiennes se perdent dans la nue; la lumière l’inonde, ses glaciers étincelants descendent au niveau des forêts, les prairies montent vers lui. On est ravi de cette pureté de ligne; pas une ombre, pas un rocher ne ternit la * blancheur immaculée des neiges.
Mais pourquoi ce nom terrible : la Mort? ah! du moins- ''c’est une mort triomphante, une apothéose des ténèbres dans l’éternelle splendeur.
A ses pieds, la Liuth forme plusieurs chutes, ses eaux brillent dans l’épais fouillis de végétation ; en serpentant, elles arrivent au bord de l’abime où elles s’engouffrent (2).
(1) En 1858.
(2) C’est ici, à Pantenbrüke , que la Linth reçoit sou nom ; source encore innommée, elle descend delà Sandalp, reçoit les eaux du Rœti et du Beki, s’engouffre dans le sable; le Biferten se joint à ce premier ruisseau grossi par l’Altenohr et le Limmner ; enfin la voilà née, elle s'appelle la Liutb.
134 MÉMOIRES d’exil
Un pâtre m’indiquait la Saiidalp. L’attraction des hauteurs est in’ésistible..., mais il se faisait tard.
En revenant sur rnes pas, tout me sembla nouveau, car tout était éclairé d’im jour moins éclatant, d’une lumière tamisée ; et c’est la lumière qui est le grand coloriste des paysages alpestres. Une chaîne de montagnes inconnues surgissait entre le chemin d’Altorf et les derniers prolongements des Clarides; sur les plus hauts sommets encore d’autres plateaux, des pâturages, des pics. La figuredes Alpes varie sans cesse, pareille aux constellations célestes, assemblage fictif dont la configuration change selon le point de vue de l’observateur. Ces montagnes immobiles ont l’air de se déplacer et de voyager comme des étoiles errantes.
Après tout cet océan de rochers, naufrage de la nature qui laisse un saisissement inénarrable, j’avais hâte de retrouver ma terre ferme. Mon trophée est un immense bouquet de rhododendrons.
LE TILLEUL d’eGGBUHL.
Soixante-quinze jours sur les fleurs raffermirent enfin la santé de mon mari si ébranlée depuis le 1 4 Janvier. Le travail qui l’occupait à Linthal était terminé; nous pouvions quitter notre bienfaisante prairie, fondre du haut de l’aire sauvage sur le nid de la chère famille de Zurich.
Un intérêt nouveau nous y attirait. Nous venions d’appren(ÿe qu’une ancienne gouvernante de ma mère, trèsattachée à ma famille, y vivait dans les environ®. Ame pieuse, cœur fidèle, cette véritable amie nous conjurait d’aller la voir.
C’est aussi la veille de notre départ de Linthal que nous reçûmes une lettre d’affaires ([ui eut une certaine influence su* la suite de notre destinée voyageuse. On venait de restituer à l’exilé une petite somme d’argent qu’il considérait comme perdue. Misérable pour d’autres, elle me semblait un trésor inépuisable. La possession de cette fortune, mais c’était une Californie ! Aussi l’imagination trottait comme celle de Pierrette du Pot au lait.
Et qui nous empêcherait d’acheter un cottage, une maisonnette ombragée, aux bords du Léman, peut-être un pré, un petit bois”?... On est las d’errer, le climat belge est trop rude, l’exil peut durer longtemps encore... Retrouver un
MÉMOIRES d’exil
foyer fixe, où l’on attendrait l’avenir dans une retraite à nous, quel rêve ! N’est-ce pas dans la destinée d’Edgar
Quinet d’habiter à son tour le lieu d’exil des réfugiés du
seizième et du dix-septième siècles, le pays de Voltaire, de Rousseau, de madame de Htaël?
Une attraction plus puissante encore l’attirait dans le canton de Vaud ; c’est presque le pays de sa mère. Elle y fut , élevée jusqu'à l’âge de quatorze ans, à Eéligny. Là se trouve aussi la tombe de l’aïeule, madame Rosat-Lagis.
Puis, nous serions aux portes du département de l’Ain.
Et si la terre est d’un prix inaccessible dans la Suisse romande, n’y a-t-il pas le refuge de Savoie, cette sœur de la Bresse?
Ces pensées remplacèrent les paysages auxquels nous disions adieu. Je ne doutais de rien ; tout nous souriait désormais.
Le postillon avait si bien fêté le 15 août que les ch%vaux, excités par le fouet et le cor, emportent la voiture d’un élan à la Mazeppa ; du premier coup une charrette est culbutée. Reproches, prières. — Qu’est ce que cela fait? le service de l’État avant tout.
Un second tour de roue faillit nous précipiter dans la Linth et renverser du même coup mon pot au lait. •
Notre passage à Glaris avait trop mal réussi pour nous tenter une seconde fois, et sans nous y arrêter, nous continuâmes en extra-poste.
Je n’oublierai pas ce voyage nocturne ; la clarté de la lanterne projetée sur les arbres du chemin leur prêtait des formes fantastiques. Je rêvais au cottage du Léman; le postillon, un enfant, craignait les niches de ses camarades, et les voyait embusqués à tous les carrefours, prêts à lui lancer des pierres. Il finit par s’endormir jirofondément
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^ i.K TiLi.KtTr. n’iîGomiHr. 131
sur son siège; la l)'>nnc hèle so g-oiiveina toute seule.
A minuit nous arrivâmes à Lâcheii. Fâcheuse nouvelle , le bateau ne repart qu’à midi ; mieux vaut continuer en malle-poste et nous embarquer à Richlerschwyl.
L’air vif du lac, chargé d’émanations humides, nous parut encore plus rafraîchissant après l’air calciné de ce mois d’août, l’un des plus torrides du siècle.
Cette fois, nous apercevions Zurich sous un tout autre point de vue que l’année précédente. Nos montagnes de Claris, le Toedi formaient la couronne argentée au-dessus de l’immense bassin d’azur. Les deux rives du lac couvertes de jardins, de villages, de villes florissantes, sont à vrai dire les faubourgs de Zurich.
Le bateau aborde, la foiile compacte de touristes encombre le débarcadère, les hôtels. Nous n’avions prévenu personne de notre arrivée et nous nous fîmes une joie de surprendre Flocon au Seefeld. '
Il était seid au jardin et maixîhait lentement’, sous les grands marronniers, les traits profondément altérés, la vue déjà fort atteinte, mais toujours serein, stoïque, souriant et affectueux.
La traduction d’un livre d’hygiène de Moleschott, l’occupait à ce moment.
Le reste de la soirée fut consacré au Rosengarten.
Jean-Paul prenait déjà la physionomie de son père : ce visage de dix ans avait l’air éprouvé par la méditation, labouré par la réflexion; Gôme, gracieux et courtois, comme un grand duc de Florence; Michel-Ange, un peu victimé par ses aînés, s’en vengt ait par des épigrammes et des épithètes mordantes.
Pendant que les enfants folâtraient, leur père parlait
MÉMOIRES d’exil
gravement de leur avenir. Que deviendraient-ils après sa mort ? Orphelins en bas-^àge, loin du cher berceau de la Dordogne... c’était une angoisse permanente pour ce coeur si tendre.
La nuit venue, on veut gagner un gîte; point de gîte; tant l’afüuence des étrangers est énorme en cette saison. Nos amis eurent une peine infinie à nous caser pour vingtquatre heures.
Mais dans une vie errante, vingt-quatre heures renferment tout un monde d’imprévu.
Le lendemain matin, pendant que mou mari esquisse à la fenêtre, en face du lac, une de ses meilleures pages, j’emmène les enfants Dufraisse , et nous voilà en route, non pour le champ de bataille, mais à la recherche de Madame Marie Muller»
Au lieu de suivre la riche vallée de la Limmath, la voiture monte les coUines couvertes de vignobles qui dominent Klosterfahrt et Diétikon. Sur le faîte, on aperçoit trois petites maisons blanches, à demi-cachées par des chênes séculaires, des jar.dins, berceaux fleuris; un bois de sapins ferme la clôture.
C’est là que je retrouvai après vingt ans l’excellente femme qui éleva la jeune sœur que j’ai perdue. Vénérables témoins du foyer paternel ! Marie Muller en Suisse, Madeleine Husson en Belgique , nous restituent tout un passé de famille.
Quel cri du cœur, lorsqu’elle reconnut la fille de celui qu’elle appelle son bienfaiteur !
— Et M. Quiiiet, où est-il? Quand le verrai-je? Savezvous mon rêve ? C’est de l’avoir ici dans une de mes maisonnettes, tout y est préparé pour vous; donnez-moi le bonheur de vous garder sous mon toit, sous le vôtre, car il est à vous.
LE TILLEUL D’EGGBUHL
Et elle désif^nait la plus jolie des habitations, à la lisière du Lois ; les branches de sapins touchaient aux fenêtres.
La plaine brûlante à nos pieds faisait mieux apprécier l’ombre et la fraîcheur de cet abri inespéré; cette fidèle amie allait au devant de tous mes vœux.
Il faut avoir vécu parmi de froids étrangers, il faut avoir connu l’amertume d’une vie errante, il faut avoir reçu mille blessures par l’indift'érence humaine, pour comprendre ce que cette proposition renfermait pour moi d’émotion, de gratitude.
— Vraiment, nous pourrions venir ici, demain?
— Tout de suite. Mes enfants et moi, nous sommes là pour vous aimer et vous servir. Nous n’avons plus personne au monde que yous.
Et elle me racontait en pleurant qu’elle venait de perdre son mari, juste au moment où ils firent l’acquisition de cette charmante propriété d’Eggbuhl. Elle eût mis', je crois, toute sa fortune à nos pieds si nous l’avions acceptée ; non sans peine elle consentit à nous prendre en pension à la mode suisse.
Le retour à Zurich fut une jubilation ; les enfants la par- , tageaient, sans savoir pourquoi ; les trois proscrits, réunis au Rosengarten, entendirent avec bonheur le récit de mon petit roman. « Oui, le bonheur est là haut, sous les ombrages d’Eggbuhl. AUons-y ! «
On s’embarque a^ec la petite famille, les trois jureurs, Marguerite, leur père, qui veut bien présider à notre installation ; de plus, toute une cargaison de livres; la voiture retentissait de chants, de bons rires d’enfants; elle portait mieux que César et sa fortune.
Le pont volant de la Limmat nous transporte au-delà de la rivière; malgré l’horizon un peu voilé, la splendide chaîne
MKMOIRRS d’rXII.
des Alpes se dessinait superbe... mais nos regards et nos cœurs étaient attentifs à un autre spectacle bien plus attendrissant... Nous étions à mi-côte de la montagne, lorsque nous vîmes descendre vers nous la digne veuve, entourée de ses quatre enfants vêtus de noir, portant de grands bouquets; ils venaient à la rencontre des exilés. Les larmes mouillèrent tous les yeux lorsque les enfants répandirent leurs fleurs dans notre voiture en signe de bienvenue. Oui, les pleurs coulaient, les mains s’entrelacaient, ces enfants inconnus. Français et Suisses, s’embrassaient... Notre ami murmurait : « Vraiment, c’est une aventure des plus touchantes, à la Jean-.! acq Lies. »
Nous voilà établis pour trois semaines dans une sorte de tourelle rustique au-dessus du champ de bataille de Zurich ; les croisées s'ouvrent sur le vaste panorama du lac, des Alpes ; à deux pas la forêt profonde, où le châtaignier, le tilleul, l’orme et le chêne vivent amicalement avec le sapin. Mais l’enchantement, c’est le célèbre tilleul d’Eggbuhl, le patriarche de la montagne. Merlin l’a chanté :
« Heureux celui qui conduit la charrue dans le champ où la bataille a retenti ! Heureux aussi celui qui y fait sa demeure ! Sous ma fenêtre serpente la rivière où les bataillons ont passé dans la pluie de fer et de plomb. Voici le bois de sapins et d’érables à travers lesquels Tes héros se sont frayé un chemin. Là où étaient le tumulte, la fureur, régnent maintenant la paix, le silence. Chargée de grappes, la vigne attend le dernier rayon de l’été. Les corbeaux sont demeu rés, et ils se souviennent du festin. Le soir, je m’endors à leurs cris, le malin ils tournoient sur ma tète eu demandant leur pâture sanglante. Mais avant eux s’est éveillé le ros-
LE TILLEUL d’eGGBUHL
signol dans la nuit. C’est ici, c’est ici qu’il faut parler de félicité, sous ce tilleul fleuri, d’où la guerre déchaînée n’a pu chasser les rossignols. »
Sous son banc séculaire, toute une tribu d’exilés pourrait s’abriter à l’ombre.
Le monticule d’Eggbuhl est, pour ainsi dire, à cheval sur deux vallées, celle.de Zurich et celle de Bade', D’un côté, nous dominions le lac, les Alpes ;de l’autre, les noires forêts de l’Argovie.
Est-ce un rêve? Ne sommes-nous pas ici presque dans la maison paternelle? J’y retrouve le portrait couronné de làuriei's d’un grand 'patriote, d’un grand poëte, homme à la Plutarque, mon père.
Nos amis nous avaient promis de venir tous les deux jours. Que ne pouvions-nous leur dresser aussi des tentes sur notre montagne !
Dès ■ le lendemain , des voix retentissantes appellent Quinet... 11 parait à la fenêtre; toute une caravane est là. Il descend, quelqu’un lui saute au cou, c’est M. Etienne Arago, ce vétéran de la République, toujours jeune, dévoué, ardent à la liberté, plein d’entrain, de cœur et d’esprit. Il amenait M. Valerio, en ce temps chef de l’opposition piémontaise, belle figure romaine ; M. de Boni, M. Dufraisse étaient de la partie. Notre digue Flocon, déjà atteint de cruelles infirmités, ne put se joindre une seule fois à ses amis.
Voilà toute la maison remplie de ces chers hôtes. On improvise un déjeuner ; on est si heureux de rompre le pain ensemble! Tout le monde parlait à la fois, les cœurs s’ouvrent, s’^exhalent.,1 ah! cela fait du bien I
MÉMOIRES d’exil
De ces conversations sous le tilleul, je dirai seulement la conclusion, l’aveu des proscrits ;
« Ën 1848, nous avons péri par trop de générosité. »
Une visite qui nous toucha vivement fut celle d’un maître d’école de village, M. Rau. C’était l’instituteur de campagne modèle; nulle profession plus honorable: ce labeur stoïquement accompli pendant quarante ans est moins rétribué que le travail de la terre. Un laboureur gagne davantage et vit mieux qu’un pauvre instituteur. Et celui-ci a plus de peine à creuser des sillons dans les dures têtes villageoises, à y semer le bon grain. Chargé d’une nombreuse famille, ce brave M. Rau n’avait qu’un traitement de six cents francs. Écrasé de travail et peu nourri, en pays catholique, le sort de l’instituteur est plus misérable encore.
En voyant cet homme si méritant et si humble, je songeais à une admirable page de M. Michelet sur l’instituteur.
L’arbre de Jean-Jacques à Montmorency est un jeune homme en comparaison du patriarche d’Eggbhul. M. Dufraisse l’appelait aussi l’arbre de Vincennes et trouvait que son ami avait l’air d’y rendre la justice aux corbeaux.
Quinze jours soüs ces ombrages ne valaient-ils pas dix semaines à Lin thaï? Voilà la vie, on cherche le bonheur au bout du monde, à travers mille difficultés, on passe à côté sans le saisir. Que n’avons- nous aperçu de loin ce beau tilleul avant de nous enfoncer vers Claris ?
Mon mari s’écriait : « Je dois un monument à celui qui
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LK TILLKUL u’EGGBUHL
l’a planté, qui a. préparé cette retraite ; elle répond à ma plus intime nature. »
Pendant tout notre séjour sur son territoire, l’ami de Zurich embellit, par son amitié, la retraite au-dessus du champ de bataille. 11 fit revivre cette victoire, et nous rendit la République avec son petit bataillon sacré. Aujourd’hui encore, il nous est doux de songer à ces jours où les joyeux volontaires venaient prendre d’assaut notre montagne et les buissons de mûres.
Le clan arrivait ordinairement à onze heures, Marguerite dans sa petite carriole traînée par ses frères. Nous vivions en plein air ; les deux amis causaient sous le tilleul des plus graves intérêts de la démocratie. Tout en émiettant du pain pour les poules de Marguerite, je saisissais quelques lambeaux de conversation sur le clergé, qui possède des biensfonds pour deux miUiards ; sur la nouvelle formule de la Révolution : 89 fut l’affranchissement de la domination féodale des Francs ; l’avenir doit affranchir la France de la domination romaine, dans sa double incarnation : pape et César.
Ces enfants étaient vraiment charmants , ingénieux, industrieux, agiles, braves jusqu’à la témérité, n’importunant personne, sachant s’amuser et se tirer d’affaire tout seuls.
Ils prenaient leurs ébats au bord du lac ; comment ne se noyèrent-ils pas cent fois? 11 suffit que leur père leur dit lin jour ; « Regardez bien l’eau, elle est profonde. N’y
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MÉMOIHIiS d'KXIX,
tombez pas, car persorme ne vous en tirera. » Dès lors les petits exilés furent d’une prudence parfaite.
Patients à tous les maux, ils n’en accusaient qu’un seul homme. Un rhume, mie entorse, un coup de canif, tout cela, c’était la faute à
Leur père, esprit vigoureux, nature sans apprêt, a conservé la jeunesse de l’ûme et ne croit pas déroger à sa dignité, ni au principe de l’égalité en admirant ce qui est digne d’admiration. Quelle faculté d’enthousiasme pour les actions sublimes de l’hisloire ! Avec ses hautes qualités, avec un caractère fait pour les plus grandes missions de la République, il maniait à merveille la plaisanterie fine et légère. Les conversations n’étaient pas toujours sombres. Le savant jurisconsulte ne parlait pas toujours du 2 décembre devant le Code pénal. Ou riait quelquefois sous le tilleul. Est-il possible qu’on lui ait fait Jadis une réputation de jacobinisme forcené? Certainement c’est l’esprit le plus progressif, le moins systématique, le moins doctrinaire du parti républicain. Ce caractère d’airain a assez de souplesse d’intelligence, pour accepter les besoins nouveaux du temps, qui ne s'arrête jamais.
Je ne puis omettre un trait de Marguerite que nous racontait sou père : elle avait trois ans, lorsqu’elle s’avisa un jour de faire la provision de pain de toute la famille. Dans la crainte qu’on n'eu manquât, cette petite héroïne de l’amour filial s’eu allait seule chez le boulanger, acheter le hrod ; et lorsqu’on était mortellemenfinquiet de sa disparition, on la voyait arriver portant dans ses petits bras un pain plus gros qu’elle. En sorte que la domestique passait sa journée à rapporter des pains à la boulangère, la priant de refuser net à l’enfant. Mais la petite n’en voulait pas démordre ; elle faisait à elle seule à la porte du boulanger plus de bruit que les dix mille
LE TILLEUL d'eGOEUHL 145
femmes de Paris sous les fenêtres du boulanger de Versailles.
On pourrait écrire celte légende sur le proscrit : « Il était né pauvre, mais le ciel lui avait donné une petite fille qui à l’âge de trois ans le nourrissait abondamment. Inspirée par im dévouement qui rappelle le miracle si louchant du corbeau d’Elie, la petite enfant apportait à chaque instant du jour à son père des pains de quatre livresque celuici ne mangeait pas complètement, quoiqu’il s’efforçât d’honorer la précoce piété de Marguerite. »
Notre ami ajoutait : « Combien de légèndes de saints dont le fond est moins vrai et moins sérieux que cette anec- ’dote I »
Le matin, on travaillait, mais après? bon Dieu, on avait le temps de courir jusqu’au soir sous les allées ombreuses de la forêt, ou dans les prairies vers Baden, où fleurissent les plus beaux asters et des œillets rouges sauvages.
On commençait déjà à vendanger ; couchés sur les foins odorants, on regardait les lointains bleuâtres, les travaux de la campagne, en devisant de l’avenir et du passé.
Quels entretiens, pendant que les enfants cherchaient des mûres dans le hois! De l’avenir de la Révolution, d'une République toute dans l’intérêt du peuple, mais non pas livrée à la merci du hasard.
De la souveraineté populaire, sur laquelle on répand des doctrines dénaturées. Il y a des droits humains qu’on ne peut ahéner, même en vertu de la volonté des masses : un peuple n’a pas le droit de se suicider.
Ne plus souffrir que tout soit perpétuellement remis en question. Si la Uberté revient par miracle, c’est bien la dernière fois que les destinées de la France seront entre vos mains; si vous les perdez de nouveau ce sera irrévocable.
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uéMOIRES d'exil
Ceux qui nous accusent de vouloir une justice aveugle sont des ennemis cachés de la liberté.
L’univers civil et moraine sera pas régénéré par la violence; une noire réaction, une tyrannie effrénée suivent ces essais de justice sommaire. La. voie du salut est dans de libres institutions, loyalement, sévèrement observées par chaque citoyen ; plénitude de liberté, mais liberté humaine; elle a fondé ailleurs des républiques plemes de vitaUté. Le sang versé, la saignée est ime médication de l’ancien régime.
La vraie civilisation cherche à multipUer la vie, à l’épanouir, à enrichir le sang des peuples, par le bien-être et par la liberté.
La situation n’a jamais été plus grave. Cherchons les vrais moyens de régénération, ceux qui rendront aux Français le courage d’esprit et l’enthousiasme, le bon sens et l’héroïsme. On a voulu établir la démocratie césarienne, en confondant à dessein les intérêts populaires et ceux du despotisme. La Russie et la vieille Autriche frayèrent cette voie.
On parlait aussi des idées chimériques, systèmes, utopies. Au milieu de la grande expansion de l’esprit humain vers toutes les branches des connaissances, il y a place pour toutes les recherches, pour tous les essais, bégayements, tâtonnements ; chacun de ces efforts a son utilité. Mais ces paradoxes seront-ils érigés en lois applicables aux sociétés modernes, de préférence aux idées libératrices qui sont l’honneur des républiques les plus prospères?
Nous nous disions eucoreqUe l'exil a Ceci de bon : la fraternité de tant d’hommes éprouvés. Si chacun était resté
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LE TILLEUL d’bGOBÜHL
dans son coin, jamais ces liens impérissables ne se seraient formés ; la grande famille, à la conscience inflexible, ne serait pas fondée.
Jadis, la fédération créa la France nouvelle de 1792. Puissions-nous laisser un exemple semblable par la fédération de l’exil, tous unis par un môme élan, im même serment I
La vue du champ de bataille où Masséna illustra son nom, n’était pas sans mélancolie; elle inspira à l'exilé une page que je retrouve :
« Penser ! agir I qu’est-ce que le premier en comparaison du second? Le rêve, à la place de la réalité.
Un nom remplit tout cet horizon, chaque objet le renvoie.
« Pourquoi cela ? Parce que celui qui le portait n’a pas laissé son projet dans le fond de son âme ; il ne s’est pas contenté de le faire retentir à ses oreilles, en syllabes, en paroles cadencées ; il l’a fait sortir de la nuit de sa pensée ; il a eu une heure d'action. Oui, une heure, et cette heure lui a rapporté l’immortalité.
« Une pensée entrevue, un ordre rapide doimé, et plus rapidement transmis, une parole, un geste, un regard qui montre le lieu du passage, une armée qui obéit; et pour ce moment vme immortalité glorieuse, une patrie recoimaissante, l’acclamation du monde.
« Que n’ai-je rencontré un moment semblable I Au lieu de cela de longs jours, des mois, des années consumées dans le labeur de la pensée, courbé par la méditation, pâli dans les contemplations, dans l’attente; Moi aussi, j’ai eu mes instants inspirés ! mais mes projets ne sont pas sortis
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de l’enceinte de mon esprit, des limites de la parole; et cette vie, qu’a-t-elle produit ? l’oubli, au lieu des souvenirs impérissables qu’un moment, im éclair dans l’acüon eût suscités peut-être. »
J’ai voulu faire revivre, ces belles heures, lorsque nos regards erraient sur celle plaine immorlalisée par les combattants de la liberté. Tout était paix, grandeur dans cet horizon!... Les exilés se demandaient : Et nous, trouverons-nous enfin la paix, après cette bataille sans nom, qui dure depuis que nous sommes au monde?
La vue du champ de bataille nous donna \m moment la pensée de nous fixer à Eggbuhl. Nous aurions pu acquérir l’une des maisonnettes avec un bout de jardin pour six müle francs. La propriété entière allait être morcelée, vendue ; la bonne mère de famille se fixait en ville pour l’éducation des enfants.
Le voisinage de M. Dufraisse, le beau tilleul, c’était une grande tentation. Un simple oui, et en vingt -quatre heures, cet eden de verdure pouvait être à nous. Mais l’obstacle invincible, c’est l’allemand. Mon mari tenait à vivre dans un pays de langue française, au milieu d’une population parlant français. De tout ce que l’exilé a perdu, de cette patrie si chère, qu’on ne reverra peut-être jamais, le dernier lien, c’est la douce langue. Même dans des bouches étrangères , à Bruxelles, en pays de Vaud, elle résonne comme une voix de la terre natale .
C’est à l’amour, de la langue française que le tilleul d’Eggbuhl fut sacrifié.
Notre ami, à qui nous confiâmes nos projets de la Suisse française, nous y encourageait fortement ;
LB TILLEUL D’bOGBUHL
A votre place, nous disait-il, je n’hésiterais pas. Non, il ne faut pas vous fixer sur la côte catholique de Savoie ; il iaut préférer à cette terre papale et monarchique le sol anti-papal et républicain des Yaudois. Estroe que ce vieux nom hérétique ne dit rien à vos cœurs?
C’est Ainsi que peu à peu nos idées se tournèrent vers la Suisse française, et que nos vagues intentions devinrent une réalité. Au lieu de rentrer en Belgique, on mit le cap sur le lac Léman.
Une pensée nous serrait le cœur : ne plus revoir Bruxelles ! Pour le moment, nous n’avions encore rien arrêté, sinon d’essayer les eaux d’Evian,