‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 17 sur 58 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

AMPHION

Je ne puis dire ce que noûs ressentîmes lorsque , à la portière du wagon, nous aperçûmes au loin une nappe d’eau brillante... le lac de Sienne. Pourquoi ces eaux miroitant au soleil couchant, ce paysage tranquille, parlaient-ils de 1^ patrie ? Il y a si longtemps que nous en sommes absents !

. Tout ce qui la rappelle de près ou de loin, oui, le moindre rapprochement fait battre le cœur. Mille pensées se confondaient en une seule : Rousseau, le proscrit, père de la liberté... la France.

Ètait-ce seulement le souvenir de la vie errante de Rous-' seau qui agitait le cœur? Ici, aux confins de la Suisse allemande et de la Suisse française, je sentais l’exilé sur le seuil d’une nouvelle destinée. L’inconnu s’ouvrait devant nous, le pressentiment d’une vie toute différente, la séparation de nos amis, ces vagues et confuses images de l’avenir indécis, voilé, mais que je sentais, se pressaient tumultueusement dans mon âme et s’exhalaient par un élan vers celui qu’on invoque à l’heure de la tristesse : Protégez-lel Rendez-lui sa route facile, rendez-lui les jours de paix de Linthal et d’Eggbuhl.

Le 4 septembre, le soleil se lève déjà brûlant, mais la brise du lac est fraîche', bientôt le froid devient si vif,

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qu’on a peine à se tenir sur le pont du petit bateau à vapeur, surchargé de voyageurs.

Le lac de Sienne est encadré à droite par des montagnes couvertes d’arbres jusqu’à mi-côte, plus bas des vignes; sur la rive des maisons éparses* à gauche plaines ondulées et collines.

L’ile de Saint-Pierre et le petit îlot s’élèvent en forme dô bouclier ; la principale hauteiu’ est à l’est, la ligne redescend à l’orient et se prolonge en s’abaissant jusqu’au niveau de l’eau; à l’est, des rochers blanchâtres. La petite ilô (des lapins) toute boisée, est rasante, près de la grande, attachée comme une chaloupe. Pour aborder i’ile Saint-Pierre, il faut s’embarquer à Gleresse ou à Neuville.

^ En approchant nous vîmes qu’elle est très-ombragée; cette forêt, cette masse de verdure était vraiment faite pour Rousseau; et me montrant l’ile, tu me dis : «Une pa-. rôle a immortalisé ce coin de terre. Que serait-ce de plus, si une bataille y eût décidé du monde? Ainsi ime pensée, une image, un accent, un certain rhythme suffisent?... »

• La présence d’une horde de dames rudes et frivoles chassa toutes les rêveries qu’inspire l’ile de Rousseau. Une vieille Tarlare en costume national berçait l’héritier de ces princesses qui allaient vendanger sous le doux ciel de Glarens.

Comment passerons-nous du lac de Sienne dans le lac de Neuchâtel? Traversera-t^on en omnibus l’isthme qui les sépare? tout le monde est intrigué, on se précipite à la proue.

Ce spectacle était curieux ; le lac de Sienne expire sur une plage basse, couverte de roseaux; le bateau enfile une étroite ruelle ; la toute petite rivière la Thièle relie les deux lacs. On avance à grand’ peine, le lit est si peu profond que la

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roue broie autant de sable que d’eau. Les roseaux, les saules malingres entre lesquels on navigue, protègent mal contre les dards du soleil : on avait enlevé la tente. Le lac de Neuchâtel, étant plus haut de niveau, c’est une véritable ascension; chacun s’évertue comme la mouche du coche. Une mer de roseaux nous entoure... Puis, un coup de théâtre : le bateau vogue victorieusement sur la vaste nappe azimée, étincelante, du lac de Neuchâtel. Aussitôt un vent frais s’élève ; la chaîne des Alpes, du mont Rose à la Jungfrau, dessine à l’horizon ses dômes de neige.

Voici la ville habitée par un de nos plus cjiers amis. Victor Versigny ; mais il est absent, la création des chemins de fer suisses l’appelle ailleurs.

On passe sur un bateau plus grand, et désormais Vious croyons toucher la rive française : matelots, ouvriers, passagers, tout le monde parle la langue des exilés de Louis XIV. Nulle part la France de la Révocation ne s’est conservée aussi vivante que dans le canton de Neuchâtel.

Amx)ns-nous im regard ému pour le modeste village de Boudry, le berceau de Marat? « Épargnez ma sensiMliU I » A Yverdun, les voyageurs campent pendant quatre heures en plein soleil, comme aux bords du Sacramento : tous les convois étaient confisqués au profit du roi des Belges.

Après la France, nul lieu sur la terre ne me causa un attendrissement aussi doux que le lac Léman, vu pour la première fois dans la matinée du 5 septembre 1858. Nous étions là en face de ces eaux b\eues, de ces montagnes légèrement voilées, vaporeuses, sur lesquelles flotte je ne sais quelle magie. Ce lac réunit à tous les genre? dô beauté visible, ce charme inexprimable qui saisit le coSur

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et l’imagination; les plus beaux génies de la terre semblent avoir choisi ces bords pour leur rendez-vous éternel. Le golfe mystérieux de Chilien était caché par des nuages bronzés.

Cette contemplation silencieuse est tellement absorbante, que nous quitterons Lausanne, sans avoir vu autre chose, que le paysage en face de nos fenêtres.

Ce fut une des consolations de l’exil que de retrouver une contrée française, oui, française par les grands exilés du seizième et du dix-septième siècle.

Un souvenir plus intime, celui de ta mère élevée dans ce pays, augmentait l’intérêt qu’il nous inspire. Je rêvais aussi au premier voyage de l’adolescent autour du lac. Qui me rendra ce fragment perdu, ces pages printanières qui racontaient la course pédestre de 1823?

Nous savions que Lausanne renfermait un de nos vaillants proscrits, ancien représentant du peuple. Allons à sa recherche ; il nous faut un témoin de ces belles beurres qui partage notre émotion.

Nous le ramenons triomphalement à l’hôtel, comme si nous avions conquis la pàtrie elle-même.

Il n’est pas bon qpie l’homme soit seul; cela est vrai, s'irlout de l’exilé ; la torpeur, le marasme s’emparent de lui ; y.:.inui douloureux, amer, le ronge loin des siens et tourne à la nostalgie sombre. Elle est empreinte dans ses paroles, dans sa figure : « J’ai horreur de ces montagnes , de ce lac, de la Suisse, de la terre entière I » disait notre ami. A toute chose belle que je lui faisais remarquer, il répondait : « Qu’est-ce que cela me fait ? — Mais voyez donc ces lueurs éclatantes sur les monts neigeux ? — Qu’est-ce que cela

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me fait ? — Et ces rochers de Meillerie qui blanchissent au bout du lac....

— Laissez donc I nous sommes comme des malades qui se retournent dans leur lit et n’y trouvent pas de repos. Après deux ans, on veut s’en aller d’un lieu dans un autre ; on n’est bien nulle part. Tout cela peut être très-beau, mais, voyez-vous, j’aime mieux mes Vosges.

Il avait raison. Que de fois, depuis onze ans, à toutes les exclamations importunes des touristes qui nous félicitent d'habiter le pays de Julie, de Saint-Preux, moi aussi Je réponds : « Qu’est-ce que cela nous fait? Nous aimons mieux nos Vosges. »

Et iP était seul celui-là ! L’exil dans la solitude absolue. Toute chose se présente alors par son mauvais côté ; ce n’est pas de parti pris, mais on ne peut penser qu’à la cause première du désastre.

Nous essayâmes de chasser pour un montent la noire mélancolie de notre ami, en l’entraînant sur la splendide terrasse de Mont-Benon. Soirée vraiment féerique; le lac bleu comme une mer d’Orient était silloimé de blanches voiles et de bateaux à vapeur avec leur traînée de fumée. Aux pieds des Alpes de Savoie, Evian, Amphion, et là-bas dans un clair-obscur les montagnes qui abritent Chillon.... Veytaux, nom encore inconnu pour nous. Les figures de la Nouvelle Héloïse flottaient sur les rochers de Meillerie, sur les collines de Clarens... Puissance immortelle du génie I elle embellit la beauté; grâce à l’éloquence de la passion. Rousseau a fait autant pour ce paysage, que la nature ellemême.

Au grand Pont', jeté sur le profond ravin qui sépare les collines de Saint-François et Saint- Laurent, la vue plonge dans des abîmes de verdure; une rivière les traverse. Des

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jardins, des villas, toute une ville souterraine; on dirait qu’elle a glissé du haut de la montagne ; partout des arbres, des fleurs; de plus pittoresque. — Non, il faudrait jeter tout Lausanne dans ce gouffre, aplanir, niveler la ville, et la rendre propre au camionnage, objecta notre Alceste.

La nuit vint; un orage s’amassait et rayait de lignes de feu les montagnes du Valais; les éclairs sillonnaient le lac : — Bab I ce sont des fusées du Casino I disait-il en tournant le dos au paysage.

En revanche, comme on s’entendait sur l’horreur qu’inspirait un autre spectacle, plus éloigné, Æais toujours présent par sa hideuse influence !

Le jour se levait à peine, lorsque le bateau qui fait le trajet entre Evian et Ouchy nous prit à bord. La pluie voilait les montagnes, mais le lac conservait sa couleur et sa transparence de pierre fine.

Nous le traversons en ligne droite; à mesure que le rivage se rapproche, nos appréhensions de Verviers se renouvellent : gendarmes, exhibition de passeports, difficultés, peut-être refus de nous laisser aborder.

« Votre passeport. Monsieur I » Il y avait de quoi faire chavirer la barque, tant de menaces étaient renfermées dans le ton. Mais les gendarmes piémontais ne nous jetèrent pas à l’eau. Ils ne dirent pas même comme à Blankenberg : « Vos figures éloignent les baigneurs. » L’bospitabté de la Savoie fut douce et bonne.

Trois vigoureux Savoyards s’emparent de nos effets : « Hardi, mes amis 1 » et par une pluie battante, nous les suivons dans la longue rue d’ Evian.

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Dès les premiers pas, la Savoie nous prit par sa simplicité, sa bonhomie, sa jovialité. On avait l’illusion d’être en Bresse ; même langue, même accent, même patois. Nous fûmes surpris du grand nombre de charmantes figures souriant sous leurs petits bonnets et leurs gracieux chaperons.

Le bonheur rend fataliste ; après les merveilleuses découvertes de Linthal et d’Eggbubl, pourquoi n’aurait-on pas la même chance à Evian? Malgré la pluie, nous nous aventurons sur la grand’route de Thonon, en quête d’un abri, sans indication, sans autre guide que le désir de trouver hors de la ville une retraite ombragée. Un mot de M. Valerio nous était resté : les plus beaux ombrages sont du côté d’Amphion. ,

Que le pays nous parut beau ! à droite le lac, à perte de

vue, couronné des sommets crénelés du Jura, à gauche des

bosquets de châtaigniers où les abeilles vont butiner le miel blanc ; plus haut, les collines du Ghablais qui montent en gradins vers les dents d’Oche. Nous marchions depuis une demi-heure, sans rencontrer personne ; quelques dogues de mauvaise mine erraient sur la chaussée détrempée.... lorsque nous aperçûmes tout au bord du lac un toit à demi caché dans les arhres. Une porte grillée s’ouvre au milieu de la haie d’aubépine ; une arcade de verdure formée de vigne et de rosiers descend jusque sur la plage. Là s’élève une maisonnette à galerie circulaire, soutenue de colonnes où s’enroulent des festons de fleurs. Les branches de figuiers, de mûriers, de rosiers montent vers les fenêtres; des châtaigniers centenaires ombragent cette habitation entourée par un immense jardin où les roses s’entrelacent à la vigne en crosse.

C’est la demeure de la félicité, pensions-nous, mais pour qui est-elle faite ? . ,

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Une gentille Sÿ.voyarde, au franc parler, nous fait voir la maison ; libre d’hier seulement, on la louerait à moitié prix , car la saison des bains est déjà très-avancée. La décoration splendide, c’est le lac éblouissant de lumière avec ses vagues bleu sombre qui se heurtent sur la grève au pied de la galerie ; on y est comme à bord d’un bateau amarré dans le port. .Une fontaine ombragée joint son murmure au bruissement des flots. ... Eh ! quoi ? de ce rêve, on pourrait faire une réalité?

La brave fille, pressée d’annoncer à ses maîtres de nouveaux locataires, marchait d’un pas I.... Enfin, le cottage est à nous pour deux mois, au prix d’une mauvaise chambre d’hôtel.

Plus de repos, qu’on n'y soit installé. On fait quelques achats dans la bonne petite ville d’Evian. Les habitants y sont d’une cordialité, d’une politesse qui rappelle l’ancienne France; les femmes avenantes, les hommes obligeants, quittent le seuil des boutiques pour vous donner une indication. Nous découvrons un excellent cabinet de lecture et parmi les journaux savoisiens un compte-rendu de l’^ffstoire de mes Idées, qui a l’air de souhaiter la bienvenue à l’exilé.

Pourtant nous avions hâte de prendre possession de la Châtaigneraie d’A.mphion. Si nous ne la retrouvions plus ! si nous allions nous réveiller en chemin de fer ou en bateau?

Le lendemain matin, en ouvrant les yeux dans une jolie chambre aux contrevents verts, en écoutant le chant de contralto de Louise la Savoyarde, le voyageur, las de sa vie errante, adressa un hymne à la Savoie.

La veille, on avait vu les choses à la hâte. Maintenant, par un soleil éclatant qui éclaire les moindres détails, tout

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parut trop beau à des gens accoutumés au campement, au hangar de Linthal.

Qu’arec de l’or, jeté à pleines mains, on se procure des fantaisies, c’est tout simple; mais avec les plus modestes ressources, quelle bonne fortime pour l’exilé !

Cet exilé n’est pas un inconnu à Evian ; la première personne qu’il vit, le docteur Duprat, lui dit : « Je suis un de vos plus anciens auditeurs; j’ai suivi vos cours de Lyon, Vous trouverez ici votre nom partout, vos livres dans toutes les bibliothèques. »

Et un autre démocrate savoisien : « J’ai dévoré tout ce que vous avez écrit contre Rome; vous voyez, en pleine Savoie, un adversaire de l’ultramontanisme, aussi décidé que vous. »

Et notre propriétaire : « Je suis tout heureuse d’avoir M. Quinet sous mon toit. »

Comment n’aurions-nous pas été reconnaissants, surtout en nous rappelant la boulangère de Blankenberg qui nous pria de décamper lorsqu’elle sut queM, Quinet était un proscrit? Il faudrait être blasé, pour ne pas jouir d’un accueil si différent ; les douches glacées que les proscrits ont reçues en Belgique et ailleurs, ne les ont pas rendus insensibles aux bons procédés. Un jour, la France aura peine à croire aux traitements qui leur ont été infligés ; on les niera ; mais, s’il est beau de pardonner, il- est inutile d’oublier.

— Vous maudissez donc l’Europe entière, excepté un seul coin de terre? — Nous ne maudissons que l’influence morbide qui a perverti les meilleurs instincts de l’humanité; nous nous réjouissons chaque fois que des natures droites savent y résister. Nous bénissons la Belgique où nos plus chères amitiés se sont formées. Faut-il bénir le 2 Dé-

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cembre qui nous y a jetés tous ensemble et qui fut le lien de ces affections?

Le luxe de notre demeure, c’était la longue galerie couverte, suspendue sur le lac. Mon mari s’y tenait toute la journée ; il y courait dès le matin pour s’assurer si le panorama enchanté ne nous avait pas été volé pendant la nuit ; il tendait les bras vers les montagnes de Gex et n’avait peur que d’une chose : leur disparition.

Le temps fut magnifique tout ce mois de septembre et d’octobre, le ciel d’un bleu pur; le miroir du lac aussi brillant que le ciel, bleu comme la Méditerranée, nous enveloppant de toutes parts. Quel silence ! on n’entendait que le clapotement des vagues expirant sur la grève ; en face de nous, les montagnes de France; sur l’autre rive, Lausanne, dont on voyait le soir les lumières. Pour tout mouvement, dans ce tableau tranquille, quelque voile de pêcheur qui passe et repasse, rasant de si près le rivage que l’ombre se projetait sur notre livre quand on lisait sur la galerie. Pas un souffle dans l’air ; nos châtaigniers ne remuaient pas une feuille, les eaux étaient d’une transparence d’émeraude et de saphir. Tout à coup elles s’agitent, s’inquiètent comme une âme en peine ; je ne sais quel orage intérieur tourmentait la pauvre âme du lac.

Ce sont les seiches, dit-on, et la pression atmosphérique produit ce phénomène ; je ne tenterai pas l’explication. Le bruit de cette masse d’eau qui bat le rivage ressemble au bruit des lavandières. Mais le lac n’est pas toujours agité; vers le milieu du jour, il réfléchit le ciel, ou le ciel le réfléchit. car ils sont aussi azurés l’un que l’autre. Comme la mer, il porte à la rêverie, tandis que la montagne redouble

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l’élan, l’énergie de la vie, le désir des ascensions infinies.

Isulle part les couchers de soleil , ne sont aussi beaux qu’à Evian. Quand il plongeait derrière le Jura, nous nous acheminions vers une pointe de terre qui s’avance dans le lac comme une jetée.

C’est là que nous allions admirer cette splendeur ; les dents d’Oche s’empourpraient, les rochers de Meillerie prenaient des reflets dorés ; on ne se lassait pas de contempler ces magnifiques teintes roses, puis rouges -de feu, noyées dans une auréole. Les Alpes de Fribourg, les cimes de Naye et Jaman au-dqssus de Montreux s’embrasaient à le\ir tour, leurs neiges brillaient au milieu des lueurs de l’incendie. Le Jura s’enveloppait d’une brume bleuâtre, les nacelles des pêcheurs erraient balancées par la lame ; on respirait une paix inconnue.

Des cris perçants retentissent : « C’est une pauvre

femme qui a le noir désespoir, dit la Savoyarde ; elle crie ainsi depuis deux ans. » Elle nous montrait au bout de la jetée xme maison à tourelles habitée par un proscrit. Baissant la voix : « C’en est un aussi, qui n’a pas \z. permission de rentrer en France; il ne veut voir personne. »

On les retrouve donc partout, disséminés sur la terre !

Louise, la fille des bois, par ses chansons rustiques et par ses saillies, chassait les tristes pensées. Cette bergère avait l’esprit d’un gamin de Paris ; gaieté inépuisable, réplique vive, originale, piquante; sa'voLx si rude avec les hommes s’adoucissait singulièrement, lorsqu’elle parlait à ses vaches, aux oiseaux, aux pigeons. Dès cinq heures du matin ses chants sonores retentissaient dans les vignes, à l’étable, partout; on devait l’entendre d’une rive à l’autre ; chants, à

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gorge déployée, où l’on sentait une bonne conscience. Avec cela un air fier, sauvage, innocent, malgré le ton goguenard. Une force de cariatide, elle portait avec légèreté des fardeaux énormes. Quelle travailleuse I et c’est pour autrui que cette brave fille mène cette vie ; le travail est sa plus grande joie. Elle sème, elle fauche, elle cultive à elle seule le. jardin, elle garde les bêtes, elle chante toute la journée ; rien ne lasse sa bonne humem*. Et une agilité, une pétulance I elle va, elle vole. — Vous avez donc des ailes? — . Les voilà 1 et elle secouait ses basquines. a On dit que je suis brune, que je suis noire, .je n’en suis pas fâchée, c’est un teint qui se maintient. » Elle voulait nous garder pendant l’hiver ; « On fera tout pour vous, disait-elle ; on vous aime et on recherche le plaisir de vous voir. »

A ses gaietés échevelées, succédait parfois ime morne tristesse; cela durait un éclair ; elle courait à confesse, tout était dit, la voilà de nouveau joyeuse.

Mélange de bigoterie et de gaillardise, un jour elle nous dit gravement : « De mon corps, je m’en moque; mais mon âme, je ne puis la donner, elle ne m’appartient pas. •

Un matin, elle nous causa une vive alerte. Nous entendons un bruit inaccoutumé, des pas pesants sur l’escalier ; la porte s’ouvre avec fracas; Louise, hors d’haleine, se précipite dans nos bras, comme une biche traquée par les chasseurs : • Les gendarmes ! les gendarmes 1 » et tout bas elle ajoute : « Ne soufflez mot, laissez-moi faire I •

Presque aussitôt tricornes et baudriers apparaissent sur le seuil. Que devions-nous penser? On le devine.

Alors, se retournant avec un aplomb superbe et sans leur donner le temps de faire une question : « Je vous trouve bien hardis de venir importuner Monsieur et Madame jusque dans leur appartement. Vous ferez tort au pays, vous éloi-

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gnerez les étrangers. Est-il croyable que des personnes si respectables cachent des marchandises de contrebande ? Il n’y a rien ici, vous dis-je : laissez-nous tranquilles, faitesmoi le plaisir de filer vite. »

Les bons gendarmes s’excusent, saluent jusqu’à terre et se retirent. A peine ont-ils tourné le dos, Louise se tord de rire; et ouvrant les armoires, découvrant les tables, elle montre à nos yeux ébahis des pains de sucre, des sacs de café qu’elle avait empilés à notre insu, un vrai magasin d’épicerie.

Ce n’est pas tout ; nous conduisant devant la façade de la maison : « Voyez-vous ces gerbes, ce blé de Turquie, ces haricots qui sèchent au soleil et qui tapissent le mur? devinez im peu ce que j’ai caché là dedans. Un tas de belles marchandises c’est drôle, n’est-ce pas ? »

Stupéfaits de son audace, nous déclarâmes que nous ne pouvions vivre au milieu de cette contrebande. — Soyez tranquille, dans quelques heures d’ici, il n’y en aura plus trace, tout sera rentré en ville. — Et comment cela? — C’est bien simple ; on a un double fond à la brande, on remplit le dessus d’un peu de lait, et bravement on S3 présente au bureau d’octroi. '

Elle nous révéla ainsi le commerce actif de contrebande établi en ce temps-là sur la côte du Chablais et l’intérêt passionné que les filles du pays y prenaient comme à la chose du monde la plus naturelle, la plus régulière, la plus divertissante. De leur côté, les gendarmes sardes y mettaient une certaine complaisance. Comment s’expliquer autrement l’assurance narquoise avec laquelle on les aifiontait ? L’annexion française a mis fin à ces mœurs et à la joyeuse vie des contrebandiers.

Louise, c’était la fée rustique des bois d’Amphion. Mais

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le service de la maisou se faisait par une vénérad)le servante de curé, si bien façonnée par soixante ans de service clérical, qu’elle en garda l'habitude avec ses nouveaux maîtres. Elle ne manquait jamais de dire avec sa révérence savoyarde, en entr’ouvrant la porte : « Monsieur le curé est servi. »

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