‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 18 sur 58 · LETTRE SUR LE DROIT D’ASILE · texte numérisé non relu

LETTRE SUR LE DROIT D’ASILE

Du côté de Thonon, le chemin s’éloigne du rivage ; le pays est plus ouvert, le Jura semble à une portée de voix.

— Quelles sont ces montagnes? demandai-je à im paysan.

— Les montagnes de Saint-Claude.

Nos amis de Quelle y sont en ce moment; avec le télescope on verrait peut-être leurs chalets.

Mes jeimes amies de ^Bruxelles m’écrivaient ;

Saluez pour nous l’horizon de France. Faites-lui comprendre qu’elle devrait nous rappeler tous. Quelles belles vendanges nous ferions alors I

Ces montagnes du département de l’Ain étaient si rapprochées, que leur ombre se projetait sur notre rivage. Le jour on les voyait à la fois à l’horizon et dans l’eau du lac ; le soir leur silhouette se dessinait sur le flot, juste au pied de notre terrksse. Quand on pêchait à la ligne, ce n’était pas le 'poisson qui venait au bout de l’hameçon, mais l’ombre des montagnes de France.

Quelles pensées elles faisaient naître dans un -cœur pénétré d’une ambition sacrée pour son pays ! Imaginez les impressions diverses, contradictoires, de joie, de tristesse,

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UÉMOIMS d’exil

(le douceur, de profonde amertume, de colère, de pitié, d’amour surtout, que l’exilé ressentait dans cette Savoie si Bressanne. La langue, l’accent, le son de voix des femmes, les noms, leâ figures, les habitudes, le patois, le cri dq paysan savoyard: mevi arme! tout lui rappelait Bourg. Que de fois, regardant l’horizon, il murmurait : «Mala Francia!» et il était replongé dans les plus douloureuses réflexions. Comment un peuple spirituel, généreux et brave s’est-il laissé déchoir si vite? C’est le plus étonnant phénomène dans la vie des nations ; on n’avait jamais fait encore cette expérience, qu’un pays peut sombrer, disparaître en une nuit. Et depuis lors, quelle léthargie! Chez tous les peuples, à toutes les époques de l’histoire, on avait vu surgir une de ces âmes capables de témérité sublime, d’un élan, d’un éclat public, qui atteste encore la vie sous une mort apparente. Mais, dans ces années néfastes, plus rien!... Une moitié de la nation engourdie, l’autre n’ayant de force que pour un silencieux martyre. On se laissait empoigner nuitamment, on mourait dans les lointaines solitudes, on languissait dans les cachots, on cassait les pierres sur les grandes routes d’Afrique, on souffrait sans proférer une parole, sans avoir jeté sur la place publique un cri électrique.

Aussi, depuis que la France n’est plus la sentinelle de la justice, l’espérance a abandonné le monde. On ne croit plus à rien; on ne se dit pas que c’est pour avoir essayé à demi la liberté, sans la vouloir sérieusement, qu’elle nous échappe. Dès qu’on aborde un homme aujourd’hui, on sent que la foi n’existe plus.

Le premier jour de notre arrivée à Evian, un jeune démocrate du Chahleds disait à M. Quinet : « A quoi voulezvous qu’on se rattache désormais? On a tout essayé ; le

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