OMBRE DES MONTAGNES DE FRANCE
senliment moral, pour sauvegarder les droits sacrés de la pensée?
Il faut le dire : en 1858, France, Russie, Autriche, ne pouvaient rien se reprocher l’une à l’autre ; même tempérament politique et moral. La libre Belgique, qui n’avait point à redouter les rigueurs de son gouvernement, se mit au niveau de ses voisins, par pure courtoisie.
Le Congrès se dispersa sans avoir prononcé une parole, sur la question de l’indépendance des écrivains. Selon l’expression dû président de ce Congrès : o Après l’illustre Scribe, on tira l’échelle. »
Du reste, comment s’attendre à une courageuse revendication dans le pionde littéraire, quand une nation de trentesix millions d’hommes était indifférente à sa défaite?
Nous comptions en ce temps-là plus de trente écrivains proscrits, menacés de l’exil dans l’exil aussitôt qu’ils parlaient au nom de la justice et de la liberté.
Ceci était écrit, il y a onze ans. Aujourd’hui la voix de la plupart de ces écrivains n’est plus comprimée seulement par les gouvernements ; elle l’est aussi par la mort : Charras, Flocon, Eugène Sue, Ribeyrolles, Jacques, Montanelli, Manin, Cattaneo, Pauline Roland... morts en exil.
Et pourtant elle demeure debout l’indestructible espé rance!... Jurons-nous après ces cruelles disparitions de travailler avec énergie en souvenir de ceux qui ne verront pas le réveil.
Voici la lettre qu’Edgar Quinet écrivit en septembre 1 858, à propos du congrès de la propriété litléraire :
MKMOIRKS d’exil
LE DROIT d'asile
« Le congrès de la propriété littéraire peut rendre de véritables services aux écrivains, et, par eux, à l’intelligence, à la société ; mais il conduirait à des résultats tout contraires, dans un cas spécial sur lequel je veux appeler votre attention. Ce cas serait celui oü, concentrant vos travaux ur la question fiscale, 'vous laisseriez dans l’ombre comme un hors d’œuvre d’autres questions qui seules peuvent l’éclairer et servir à la résoudre.
« Je suppose que vous ayez garanti, par les plus sages dispositions, la propriété de l’écrivain; je dis que vous n’auz rien fait pour lui, et même que vous pourriez aggraver ' sa condition et la rendre intolérable, si vous borniez votre examen à ses seuls intérêts matériels.
« En effet, de tous les sujets de discussion, la propriété littéraire est celui qui montre avec la plus grande évidence la vérité suivante : autant l’économie politique est un instrument admirable quand on l’unit à d’autres éléments, autant il peut être fécond en désastres quand on le sépare des lois de l’ordre moral.
« Quoi que vous puissiez faire, imaginer, pour étendre, développer, agrandir la vie littéraire, intellectuelle, vous n’échapperez pas à cette question, sans laquelle les autres ne sont vraiment qu’un leurre :
« L’écrivain peut-il écrire t Le penseur peut-il penser? y a-t-il pour lui en Europe un point, un refuge assuré, où il puisse se recueillir et produire avec sécurité? Si, au contraire, cela n’est pas, si cette nouveauté tend à s’établir en Europe, que l’écrivain rejeté , proscrit d’un lieu, l’est eu même temps de tous .les autres ; si aucune garantie ne le couvre là où il se réfugie ; s’il est à la discrétion de qui—
LS DROIT d’aSILK
conque veut le rejeter encore ; si le continent le repousse, si la terre lui manque sous les pieds, s’il n’est pas sûr d’un seul jour, de se retrouver à la même place le lendemain, si l’ancien droit d'asile immémorial tend à s’effacer ; si, en un mot, il lui devient impossible de vivre, comment pensera-til? S’il ne peut penser, comment produira-t-il? Et s41 ne peut produire, que lui servent les lois, sans doute excellentes, que vous allez préparer sur la production intellectuelle?
« Toutes ces choses se lient d’une manière indissoluble. N’espérez pas les désunir.
a Vous savez comment, dans le passé et dans les temps même considérés comme nés de la barbarie, la production littéraire a pu s’accroître malgré les incidents et les bouleversements politiques. Le droit d’asile était tenu alors pour sérieux, et il réparait au profit de l’humanité les injustices locales. Dante , proscrit de Florence , avait l’Italie et le monde pour refuge assuré. Au seizième siècle , la Saint- Barthélemy elle- même ne put interrompre la vie littéraire, morale, intellectuelle de l’Europe; car ceux qui échappèrent à cette journée, se trouvèrent en sûreté dès qu’ils eurent mis le pied sur une terre étrangère. Ils écrivirent à Bâle, à Zurich, à Heidelberg, ce qu’ils ne pouvaient plus écrire dans leur pays. Sous le coup saignant de la Saint-Barthélemy, les lettres continuèrent de vivre comme en pleine paix. Même hospitalité au dix-septième siècle. Les deux ou trois |cent mille proscrits de Louis XIV se sentirent libres dès qu’ils eurent échappé à sa main.
« Bayle suivit le chemin de Descartes, et il continua en pleine sécurité dans les Pays-Bas ce qu’il avait commencé en France. Avant lui, les Espagnols proscrits par Philippe II avaient été recueillis en France et y étaient restés inviolables. Au dix-huitième siècle, le droit sacré d’asile lût encore
178 MÉMOIRES d’exil
augmenté; Voltaire, exilé, put rester au seuil de la France, «l ndée oe vint à personne qu’il pût en être expulsé ou arraché. Frédéric otFrail un asile à Jean-Jacques Rousseau. Bruxelles avait déjà recueilli Jean-Bajitiste et n’avait pas songé à l’interner.
« Voilà comment, dans les temps qui nous ont précédé, la vie intellectuelle de l’Europe a pu continuer sans dommage, en dépit des violences des politiques et des proscriptions. L’écrivain, le poète, le penseur, rejeté de son pays par la violence, trouvait l’Europe et l’humanité pour l’accueillir. Il gardait la sérénité nécessaire aux travaux de l’esprit ; car le monde entier semblait veiller sur lui ; chacun se disait que la main du pouvoir étranger ne devait pas s’étendre sur lui par delà les frontières.
« Il retrouvait un toit, un foyer, d’où il ne craignait pas d’être chassé; si son pays lui était fermé, l’humanité, ou du moins l’Europe, lui était ouverte. Dans son adversité, son esprit pouvait grandir encore.
« Au lieu de cette assurance, de ce terrain ferme d’une hospitalité inviolée, si Dante, si les proscrits du seizième siècle, si Robert Languet, si Descartes ( et pour mêler les petits aux grands), Giordano Bruno , Campanella, Saint- Evreraont, Bayle, .Turieu, Antonio Ferez, J. -B. Rousseau, Jean-Jacques, Voltaire, eussent été rejetés de frontières en frontières , s’ils eussent senti à chaque pas que le sol manquait sous leurs pieds, s’ils n'eussent pas eu une seule heure assurée, si aucune garantie légale, aucune tradition, ne les eût protégés et couverts, si, à la place de la loi, l’usage au moins, le respect humain, ne les eût défendus, s’ils eussent été abandonnés à une tempête saùs trêve, est-il bien sûr que, dans cette instabilité, ils eussent trouvé le repos, l’équilibre nécessaire pour produire de grandes choses?
BigrttTdTDy Goôgle
LE DROIT d’asile
« Auriez-vous aujourd’hui leurs œuvres? et que leur eût servi , )e vous prie, de voir leur propriété littéraire assurée par des règlements parfaits, 's’il leur eût été impossible de rien produire ? .
a Sans doute, il peut y avoir des esprits doués d’une trempe extraordinaire , énergique (notre temps en a vu de ce nombre) ; ceux-là, dans la situation que je viens de dépeindre, placés au ban de l'Europe, sans nul recours, ne sachant pas si l’air qu’ils respirent aujourd’hui ne leur sera pas refusé ce soir, ont su, dans une situation qui eût pu paraître accablante à d’autres, se recueillir, se posséder assez sur cette planche tremblante de l’abîme, pour produire des œuvres savantes, érudites ou inspirées. .
« Cela s’est vu et se verra encore.
a Mais qui peut compter sur dç pareils efforts? est-il bien sûr que tous les hommes dont j’ai prononcé les noms tout à l’heure en eussent été capables ? Sans les offenser, il est permis d’en douter, au moins pour quelques-uns.
« S’ils reparaissaient dans le monde, un grand changement les frapperait. Ces garanties qu’ils ont trouvées dans leur temps, ils ne les trouveraient plus dans le nôtre. Ce droit d’asile qui les a couverts, qui leur a permis d’être ce qu’ils furent, ils le chercheraient en vain ; et qui sait si on ne leur ferait pas un crime de l’invoquer? Vainement ils seraient éloignés par l’exil du pouvoir qui le leur a infligé, l’exil ne les affranchirait pas ; ils trouveraient un autre exil dans l’exil. La main qui les a frappés s’étendrait sur eux à travers les frontières, les peuples, les gouvernements étrangers. Le même silence leur serait imposé. Car ce droit d’asile qui a fait si longtemps l’honneur de l’Europe disparaît chaque jour ; bientôt il n’en restera plus aucune trace. C’est là le changemen qui mérite plus que
ns UéMOIRBS d’bxil
tout autre d’occuper les pensées des amis de l’humanité.
€ Le droit d’asile n’a plus de garantie ; être exilé d’un lieu, c’est être exilé de tous les autres ; perdre la cité, c’est être mis au ban de l’Europe entière. Voilà la nouveauté qui s’introduit chaque jour dans les faits, et par les faits, dans les mœurs, les usages; si bien qu’une chose si monstrueuse semble déjà ne plus faire impression sur personne, ni sur celui qui la subit, ni sur celui qui la commande, ni sur celui qui n’en est que le témoin. Elle tend à changer nonseulement le droit public européen, mais les mœurs, mais les âmes qu’elle a déjà remplies d’une dureté aveugle qui eût été incompréhensible à nos ancêtres. Pour nous en tenir à la question qui nous occupe, elle change surtout entièrement la condition de l’écrivain.
« Rejeté de votre pays par un événement politique quelconque, j’ai dit que vous êtes rejeté de tous les autres ; car suivant le droit nouveau, il ne suffit plus pour trouver une sûreté dans le naufrage de respecter les lois du pays où vous êtes ; il faut encore que vous ne déplaisiez à personne dans le monde. Si au loin, par delà les frontières, il y a une volonté, une seule, qui demande que vous soyez rejeté dans le gouffre, tenez pour certain que vous le serez, sans merci ni miséricorde. La main qui vous a frappé une fois, vous atteint, s’il lui plaît, au bout de l’Europe. Tous les rangs s’ouvrent avec complaisance pour lui faire place.
« Dans cette condition toute nouvelle de l’écrivain, je demande à une assemblée d’hommes équitables, s’il n’y a rien autre chose à faire pour lui que de lui assurer sa propriété littéraire. Qui ne voit que si son âme ne lui appartient pas, c’est codifier la propriété littéraire du néant?
t L’ouvrage est consacré, mais l’ouvrieaf devient impossible.
LB DROIT d’aSILH
« On assure la propriété littéraire, mais le littérateur est supprimé et avec lui la littérature.
« Si l’écrivain n’a plus un point où il peut exister, la production n’est-elle pas impossible ? Et vous lui assurez la propriété de cet impossible.
« On voit par là qu’en isolant la question fiscale des lois do l’ordre moral, on arrive à un résultat monstrueux : un état parfait de la propriété intellectuelle et une situation absolument désespérée pour l’écrivain, pour le penseur.
« On organise la richesse et l’on obtient le dernier terme de l’indigence littéraire ; on réglemente la propriété intellectuelle, et l’on a pour résultat la ruine de l’esprit humain. On démontrerait à l’écrivain que nulle législation, dans aucun temps, ne lui a été plus favorable ; seulement il ne lui serait plus possible d’écrire.
« On aurait ainsi garanti la production, mais on aurait anéanti le producteur avant même qu’il pût produire.
« Il y aurait de très-belles lois sur la vente des livres, mais il n’y aurait plus de livres possibles.
« Il ne faut pas laisser usurper à notre siècle une facile renommée de* justice, d’équité, de bonté morale, s’il ne fait rien pour la confirmer par ses actes ; cela ne manquerait pas d’arriver, en supposant que l’on s’accordât pour se taire sur les maux réels, cuisants, dont le spectacle n’échappe aux regards de personne. Je n’imaginerais rien de plus effrayant pour l’avenir que le libre concours d’un grand nombre d’ honnêtes gens qui auraient pour but le progrès de 1 espèce humaine, et qui, systématiquement ou complaisamment, garderaient le silence sur le fond des choses, sur les cruautés et les barbaries de notre temps.
R Ce silence, je l’avoue, me remplirait de crainte, non pour moi, mais pour l’avenir réservé à l’Europe, et 1 aggraverait
immanquablemeut la situation que l’on prétend guérir. On aurait de nombreux congrès de bienfaisance par lesquels la conscience des meilleurs se cronait acquittée. Et comme dans ces assemblées pas une parole ne serait prononcée sur la plaie saignante, visible, de notre époque, les maux les plus réels passeraient bientôtpour chimériques. Les barbaries du temps oubliées reparaîtraient sous la feinte civilisation de l’Europe. Ou glisserait vers les cruautés, les enlèvements d’hommes, les proscriptions des âges que l’on croyait ne plus revoir; et dans le même moment, on porterait aux cieux la douceur de notre siècle, ses lumières, ses progrès, sa mansuétude. Défiez-vous de la barbarie couverte par la rhétorique.
« 11 est certain du moins que l’on tirerait avantage de ces apparences, contre quiconque oserait se plaindre. On démontrerait à l’écrivain que nulle législation, dans aucun temps, ne lui est plus favorable ; seulement, il ne lui serait plus possible d’écrire.
« Faut-il expliquer ceci par un exemple ? il est bien près de moi. Il y a eu un temps où tous mes ouvrages étaient contrefaits à l’étranger. Aujourd’hui cela est cîiangé. Dirat-on que j’y ai gagné quelque chose ? Mettrai-je en balance le temps où je pouvais écrire et celui où je ne le peux plus? où chaque parole est un motif de crainte, où la pensée, pour se faud jour, doit être détournée, torturée, enfermée, presque anéantie? Ma propriété, me dites-vous, est consacrée I Quelle raillerie ! Reprenez ma propriété et rendez-moi ce que j’ai perdu, le droit de respirer et de vivre dans un pays quelconque, sous la garantie des lois.
O Encore un coup, en quoi cela importe-t-il, si ma pensée même la plus tempérée ne peut plus se produire, si sur sept manuscrits, il y eu a gix qui ne peuvent voir le jom, si pres-
LE DROIT d'asile
que tous les sujets sont interdits, si, pour prendre le langage de l’économie politique, la’ matière même de l’ouvrage, je veux dire la dignité humaine, l’énergie morale, l’indépendance de l’esprit, sont choses prohibées.
« Là, vous dis-je, est la question. Et ce que j’avance pour moi, il n’est pas ùn écrivain qui ne le confirme pour son compte.
« Car ici la matière de l’œuvre, c’est la pensée. L’instrument du travail, c’est la liberté garantie. Elle est aussi l’atelier; que devient l’ouvrage quand l’atèlier a disparu ?
« Voulez-vous donc ne pas tomber dans les extrémités que je viens de montrer, ne séparez pas ce qui ne peut être séparé.
« Si vous faites des vœux pour que la propriété littéraire soit respectée, faites-en aussi pour que l’écrivain le soit dans son existence, dans sa dignité, dans sa liberté morale. Vous voulez l’ouvrage, pensez donc aussi un peu à l’ouvrier.
« Demandez, car vous le pouvez, qu’il ne soit pas rejeté de beu en lieu, sans délit, sans recours, sans opposition.
« Que si sa patrie lui est ôtée, qu’il trouve au moins un point solide à l’étranger, tant qu'il n’en violera pas les lois.
« Qu’il ne suffise pas d’un mot, d’un caprice, pour le repousser dans l’abime.
. « Que le mot hideux d’expulsion, qui en ce moment déshonore l’Europe (et ce serait une terre maudite s’il n’était effacé !) ne soit pas ajouté arbitrairement à l’exil!
« Que le droit international de proscription, ne s’ajoute pas au droit international de propriété littéraire.
« Que l'on ne se fasse pas un jeu de la vie de l’écrivain ;
MéMOIRBS d’exil
læ
qu’on ne le rejette pas de frontières en frontières, comme un ballon gonflé !
« Est-ce trop demander, que la sécurité, l’asile, l’hospitalité, l’humanité du seizième, du dix-septième siècle?
O Vous êtes libres, vous pouvez parler; dites ce qu’il ne m’est pas permis de dire, que l’esprit humain périt , si le droit d’asile est remplacé par le droit d’expulsion, si de pareilles choses continuent à se consommer sans qu’ime seule voix s’élève contre elles.
« n ne s’agit pas là d’une question politique locale, particulière, à laquelle vous devez naturellement rester étrangers. 11 s’agit de la pensée môme, sans laquelle la propriété littéraire ne peut être qu’un leurre. Il s’agit d’une cause générale, humaine, criante, qui vous enveloppe et que vous ne pouvez pas ne pas voir.
« Au milieu de vos nobles rêves sur la félicité et l’humanité du dix-neuvième siècle, pardonnez-moi si je vous rappelle des plaies profondes, nouvelles. Ces barbaries ont été inconnues dans le passé qui n’a rien soupçonné de semblable.
« Tâchons de ne pas les léguer à l’avenir.
« On pourrait de cette question particulière s’élever à une plus générale et montrer comment par le seul côté fiscal, économique, il est impossible de résoudre les questions du monde social. Car lorsque l’on croit avoir tout concilié, tout satisfait, l’offre, la demande, la marchandise, la matière, la production, le marché, on finit par trouver l’homme, la nature humaine dont on ne s’est pas occupé, et tout est à recommencer. Cette rencontre imprévue renverse le calcul. »
LA COMÈTE UE 1iio8.
C’est le 1 s septembre au soir, que nous aperçûmes pour la première fois la magnifique comète. Elle eut sur nous une influence bénie. Il fallait la voir par une nuit sereine scintillante d’étoiles, se mirer dans le lac, y tracer un large sillon de feu d’une rive à l’autre 1 II me semblait parfois que nos yeux seuls la trouvaient si belle, si étincelante, qu’elle était là pour consoler le coeur du proscrit, pour l’élever au-dessus des temps, vers ces régions, où un monde en formation cherche à se constituer dans quelque parage obscur des deux. Belle comète, que nous annonces-tu ? Est-ce une promesse de réveil, une espérance ? es-tu seulemefit l’image de la liberté un moment apparue et qui s’est engouffrée dans je ne sais quelles profondeurs de l’espace ? Reviendra-t-elle ? Et quand ?
Dans quel ravissement nous passions nos soirées ! Radieuse sur le firmament étoilé , elle poursuivait son cours en projetant sur le lac une traînée de feu. L’éclat en était si vif, qu’on eût dit l’éruption d’un volcan ; mêmes gerbes enflammées, même scintillement ; tout le lac, du golfe d’Amphion jusqu’à RoUe, en était éclairé.
Ce spectacle sublime eût suffi à lui seul pour nous fixer
MliMOIRES d'exil
(leux mois au bord du Léman ; nulle part, ûous n’eussions joui ainsi de cette céleste apparition.
Et quel cadre pour une étoile naissante ! à l’horizon la France, la solitude, le recueillement, un lac d’azur, second ciel, aussi brillant, aussi pur que l’autre, miroir lumineux où se réfléchit l’essaim des astres, la nébuleuse incandescente.
Elle marchait avec une. rapidité foudroyante ; la voilà au-dessus de Morges ; quinze jours après, au-dessus de Genève. Longtemps elle sembla immobile, parce qu’elle venait directement à nous, des profondeurs incommensurables ; tel le fanal d’un bateau qui arrive en’ ligne droite semble stationnaire dans l’obscurité quand il est en face de nous ; mais s’il vient à tourner, à décrire une courbe, on s’aperçoit de sa marche, de sa vitesse, on voit la Ivimière fuir et disparaître. La comète se précipitait maintenant vers le couchant, continuant son voyagede soleils en soleils, à l’infini !
Les pensées qu’elle faisait naître, la grande lecture du système du monde de I.aplaco, cette Genèse des soleils, mé ditation de l’infini qui préoccupait mon mari depuis quelque temps, imprimait un caractère grave à tous les entretiens : « Ce n'est pas d'un coup, mais lentement que s’est constituée Ja certitude scientifique qui remplace aujourd’hui tant d’hypothèses écroulées. Chacun y apporta une idée qui enrichit peu à peu le trésor des observations. Parmi les beaux génies qui ont consacré leur vie à l’astronomie, les uns ont eu la gloire de découvrir des lois, les lois de l’infini; d’autres se sont rendus utiles par leurs calculs, les recherches, les critiques.
« Il en est de même dans le monde des lettres. Il est donné à peu d’élus de posséder la puissance créatrice; les décou-
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LA COMÈTE DE 18i58
laô
vertes de leur génie sont aussi dos étoiles inconnues aperçues dans la profondeur des deux ; vérités philosophiques, historiques, déterminées avec la même précision mathématique. Le penseur, le poëte, fait aussi surgir des ^créations du fond d’un firmament invisible et les appelle au jour, à la réalité. »
On dit de la comète: elle se lève à sept heures. Illusion ; elle est là sur le firmament, la lumière du jour l’éclipse;ainsi souvent la vie diminue l’éclat dont brillé le génie ; mais dans les ténèbres de la mort, il scintille, il règne comme l’étoile sur le firmament sombre.
Le Système du monde de Laplace confirme ce que dit l’auteur de Vllistoire de mes Idées : « Qu’il faut une grande puissance d’imagination pour les mathématiques transcendantes. « Comment n’en serait-il pas ainsi? Quelle plus haute inspiration que l’idée de la Lumière, de l’Harmonie, de l’Infini, de l’Eternel!
Que d’inspiration dans cette seule expression de Laplace: «t II y a à parier l’infini contre un, que telle vérité, telle « hypothèse est désormais démontrée. »
L’union idéale des esprits, vainement rêvée, on pourrait la croire accomplie par les sciences mathématiques ; puisque les vérités y sont rigoureusement démontrées, les dissensions paraissent impossibles. •
Après une contemplation de ce genre, on entend sourdre des sources neuves dans l’esprit. Mille idées luisent dans le clair-obscur, au milieu de la paix, de la solitude, si nécessaires à la pensée. Elle fuit, elle se retire comme les oiseaux, dans je ne sais quel bois sacré, lorsque tout est tumulte, agitation dans notre for intérieur. Le silence qui
succède au bruit ne rassure pas immédiatement ces divins hôtes effarouchés ; ils ne reviennent pas à tire d’aile. Longtemps ils se font attendre et vous mettent à l’épreuve jusqu’à ce que le recueillement devienne profond et sûr ; alors seulement ils arrivent, timidement et peu à peu ils font entendre leur voix.
Un événemem- des plus heureux vint augmenter nos satisfactions d’Eviau. Le colonel Charras s’allia à la famille Kestner et devint le beau-frère de "'''ictor Chauffour. Les fiançailles de Mademoiselle Mathilde Kestner et du colonel eurent lieu le 7 septembre. C’était une des choses que nous avions vivement souhaitées. Ils méritaient tous deux les témoignages de sympathie qui affluaient vers eux. Le bonheur intime le plus idéal arrivait à l’heureux Charras dans la suave figure de cette Jeune fille ; elle réunissait les dons qui transforment l’existence en féerie. Sa famille mit aussi toute son âme à embellir la vie du grand proscrit. Que nous en étions heureux pour Charras 1 « Le voilà retiré du sépulcre de l’exil ! » disions-nous.
Riche et noble nature, pleine d’élan, de franchise et d’héroïsme, au-dessus des mesquines rivalités de personnes, joies expansives, haines vigoureuses, c’était un caractère unique ; un cordial tout-puissant qui remontait et soutenait les défaillants. Ce que nous pensons de lui, est vrai, pour elle aussi, car ces deux âmes furent une, par l’amour de la liberté et le courage stoïque.
Le mariage fut célébré à Zurich le 28 octobre. A notre grand regret, il nous fut impossible d’y assister et de répondre à l’appel de ces excellents amis. Le colonel écrivait :
LA COMBTB DB 1858
« Nous avons été tous bien désappointés en apprenant que vous ne pouviez démarrer de votre port sur le lac de Genève, Parmi mes amis, vous étiez un de ceux que j’aurais voulu voir de préférence s’asseoir au banquet qui nous a réunis aux accents de notre vieille et fière Marseillaise. Le petit feu de joie que vous avez allumé là-bas, là-bas, n’a pas été une compensation à votre absence et à celle de Madame Quinet. Nous vous adressons du fond de notre infini bonheur toutes nos amitiés et nous- souhaitons vous rencontrer quand reviendront les beaux jours. »
D’autres consolations nous arrivèrent à Amphion, éclairées par la belle comète. Écho des affections que la patrie renferme pour Edgar Quinet, Auguste Dufour lui écrivait : « Il n’y a pas dans cette France dont l’ombre vient chaque soir se prolonger sur vous, il n’y a pas un homme de cœur et d’intelligence, qui ne se souvienne du noble banni et qui ne porte son exil avec douleur... Ah 1 le jour où vous nous serez rendu, ce jour là '^illuminerai, et ma fille n’éteindra pas les lampions, comme vous avez éteint ceux de la Restauration. »
Allusion à un trait d’enfance, raconté dans V Histoire de mes idées.
Le silence de la presse sur ce livre si intime qui renfermait son cœur, lui eût été cruel ; se voir étouffé, cela ressemble trop à la mort ; cette douleur lui fut épargnée.
Au premier moment, V Histoire de mes Idées fut jugée sur son titre; on la prit pom- un traité de métaphysique, on
MÉMOIRES d’exil
disserta sur le moi et le non-moi; on en rendit compte sans l’avoir lu.
Mais le public sentit bien vite qu’une âme vivante était dans ces pages et le succès fut universel. L’ami du collège de Lyon, M. Jules Jaiiin, lui écrivait : a Sois heureux, ton Uvre partage les honneurs de la popularité avec les lettres de la duchesse Hélène d’Orléans. »
Nous eûmes la surprise de trouver la plus délicate appréciation dans l'Indépendance belge (journal inaccessible aux proscrits en ce temps-là). Ce qui nous touchait, c’était l’hommage rendu non pas à l'homme seulement, mais au drapeau qu’il porte. Forcer un Journal adversaire à parler des exilés, lui faire dire qu’il comprend le légitime orgueil que ressent un parti en comptant dans ses rangs des caractères qui ne se démentent jamais, entendre ces mots antiques:
Impavidum ferlent ruintc,
c’était le triomphe d’une noble idée.
Le grand peintre Gleyre venait d’arriver à Lausanne. Tous les journaux du canton de Vaud racontaient les fêtes que ses concitoyens donnaient eu sou honneur ; il les enthousiasmait par ses tableaux d’histoire nationale : la bataille de Divicon, et la sublime figure de Davel ressuscitée, réhabilitée par un cœur de patriote.
Qui peut contempler froidement ce tableau où l’artiste a mis son orgueil sacré? Jeanne d’Arc est sœur de Davel, libérateur de sa patrie.
Et ces fiers Romains sous les Fourches Caudines! ils font penser à un autre peuple qui aurait aussi besoin d’un tableau expiatoire; on le verrrait sous le joug, écrasé, mais frémissant encore dans quelques groupes isolés.
Edgar Quinet connaissait et aimait M. Gleyre depuis 1831 , son succès lui causait une vive joie; il lui écrivit aussitôt : « J’ai assisté à vos commencements à Rome ; je pressentais dès lors votre pure renommée. J6uissez-en, elle fait l’ornement d’un peuple libre. »
Ces effusions d’amitié étaient douces; mais pour un ami qu’on retrouvait, combien d’autres ensevelis dans le silence * comme dans la mort I S’ils faisaient partie de cette pléiade d’écrivains dont les livres remplacent les lettres, avec quelle ardente affection l’exilé cherchait à se les procurer pour deviner au moins par leurs œuvres les événements de leur vie. Ces souvenirs étaient vivants dans sa solitude. Comme il se rejetait avec force aux temps de sou enseignement à Lyon et à Paris, où il vit tant de brillants écrivains à leur début. Le monde ne les connaissait pas encore; depuis lors ils ont marché à grands pas ; et lui qui fut le premier à les deviner, à les encourager, de loin il applaudissait du fond de l’exil et il se réjouissait qu’aucune amertume ne troublât pour eux les succès littéraires.
« Les exilés ne peuvent oublier. Dans leur situation, le passé ne s’éteint jamais, .il se réveille à chaque pas. Il leur est difficile de former de nouvelles amitiés, ils vivent surtout des anciennes ; leurs âmes sont trop roidies par la souffrance, par la résistance, par l’indignation ; elles perdent la faculté de se fondre, de se mêler entr’elles. »
C’est ce qu’écrivait Edgar Quinet à un de ses anciens amis, M. Victor de Laprade qui venait de publier un beau volume.
Dans le voisinage de Meillerie, en face de la ville de Julie, c’était l’occasion ou jamais de faire la conn»’''sance
de la Nouvelle Héloïse, livre grand et terrible, émouvant par la passion si vraie, si forte de Saint-Preux, livre immortel malgré les passages déclamatoires où la langue est surannée et l’esprit trop subtil. Il y manque un certain souffle de poésie et la précision dans les paysages ; on ne saurait peindre un tableau avec les descriptions de Saint- Preux.
Mais quel sentiment de la nature, quelle ricbesse de vues nouvelles, d’observations, de style surtout ! En quoi consiste le génie de Rousseau? dans le style.
Notre émotion grandissait, elle envahit, elle domina toute critique. Julie, Saint-Preux vivent encore, ils hantent ces bois... ils sont là, vers ces rochers de Meillerie ou de Cbillon...
Irons-nous jusqu’au bout? Si le cœur d’airain du captif de Sainte-Hélène s’émut au point de ne pouvoir continuer cette lecture, serons-nous plus insensibles ? On veillait jusqu’à minuit, tour à touç charmés et indignés, oui indignés d’une situation si fausse, si dangereuse, si contraire à la nature humaine et présentée par le génie comme un acte de sagesse et de courage. Aspirations généreuses, paroles fières, pourquoi ne sont-elles pas soutenues par la vie, par les afctes, qui seuls donnent l'autorité suprême ?
Journée claire et sereine ; le Jaman et le Moléson saupoudrés de neige, nous promettent le beau temps pour les vendanges. On fait d’abord la cueillette des noix. La campagne est si animée ! Au bord de la route, dans les vergers, sur la montagne, les voix s’appellent, se répondent à travers les arbres ; le Savoyard a la réplique vive et narquoise.
Des chars regorgeant de vendanges, traînés par des
bœufs, sillonnent la route. Debout près des cuves, les vignerons font résonner les bois de leurs chants, de leiirs propos joyeux. Femmes et jeimes filles suivent à pied, portant sur leurs têtes les paniers avec les vivres et les bouteilles. La douce châtaigne cuite sous la cendre, arrosée de moût, fera le régal du festin.
Ailleurs,, le char dételé devant l’enclos, supporte l’immense cuve où l’on broie le raisin. Couchés à l’ombre, dans l'herbe, les bœufs ruminent et se reposent.
Gaiement on aide à cueillir le raisin. Voyez ces jeunes filles, sur les arbres perchées, un panier au bras; elles ramassent les grappes de la vigne en crosse ; les beaux chasselats mûrissent entre les poires dorées, les figues succulentes. C’est le jardin d’Alcinoüs.
Pendant notre séjour à Amphion, nous pressentions déjà l’annexion ; la Savoie suivait le mouvement d’attraction qui l’unit à la Bresse. On n’y étudiait que l’histoire de France, littérature française ; tous les journaux étaient français. Le moindre fait arrivé en France y é{ait aussitôt connu, tandis qu’on ignorait complètement ce qui se passait à Turin . Le lien avec le Piémont n’avait aucune raison d’être.
La partie la plus éclairée de la Savoie, eût désiré l’annexion à la Suisse, mais l’instinct du terroir et le catholicisme la poussaient entre les bras de la France.
Cruelle vérité, la France était représentée par l’ultramontanisme ; en revanche, c’était le roi de Sardaigne qui représentait la liberté !
Dans les temps de marasme, la vraie place de l’écrivain
MÉMOIRES d’exil
est à la campagne. Tous les hommes du dix-huitième siècle qui ont laissé une œuvre féconde y ont vécu : Voltaire à Feruey, Montesquieu à la Brède, Buflon à Monhar, Rous seau, toujours à la campagne.
Il est bon de se retremper dans la solitude ; l’esprit est comme l’électricité ; il lui faut un isoloir, sans quoi il perd . sa vertu. Il se dissipe, il s’évapore.
Et que d’agitations stériles on s’épargne loin des villes ! On ne dépense plus son activité, son énergie en paroles qu’emporte le vent.
Les jours de pluie surtout vous apprennent si vous êtes fait pour les champs. Une averse vous surprend en pleiile montagne, vous cherchez un refuge dans le bois de châtaigniers; le bruit des gouttes d’eau sur les larges feuilles rompt le silence qu’on est venu chercher au loin. Si la pluie persiste, le feu de sarment remidace le soleil.
C’est alors qu’on travaille avec fruit. La bise ébranle la maison, on ne peut faire un pas sur la route ; mais les voix et les chants rustiques dominent l'orage, et l’on ressent une paix délicieuse. L'ouragan se déchaîne sur le lac; qu’il était beau pendant ces tempêtes d’équinoxe ! Il se donnait des airs de petite mer en furie. Sans quitter la cheminée, sans nous approcher de la fenêtre, nous avions un incomparable spectacle. Peu à peu nous inclinions à l’idée de passer l’hiver dans ces parages.
Le monde était si triste ; jamais il ne traversa vide pareil. Seule, la triomphante comète éclairait les ténèbres! AJi! si c’était la comète de la justice ! répétions-nous.
Le lac se calmait, sa lièvre cessait ; on voyait les cailloux sous la vague transparente, et dans le pur miroir, l’astre errant déployait de nouveau sa chevelure de lumière.
Huit heures de voilure, pour passer quelques moments avec l’exilé, les senlimeuts les plus droits, un esprit éclairé, voilà ce qui nous toucha fort dans la première visite que nous fit, àEvian, M. Bétaut, le savant Helléniste de Genève : «Vous êtes impatiemment attendu chez nous, » disait-il.
En effet, depuis qu’on savait M. Quinet dans le voisinage, il reçut de Genève et de Montreux les invitations les plus aimables.
Nous ne connaissions pas assez Genève, ni le Canton de Vaud. Eu France, on conserve longtemps et obstinément les préjugés accrédités comme des traditions classiques. De même qu’au théâtre il faut toujours dans un drame un tyran, un amoureux, une amoureuse, de même ou immobilise chez les peuples étrangers certains types auxquels ou rapporte tout. Pour bien des gens, la Suisse (eu 18ü8), c’était encore le pays des mercenaires, des goitreux, la république bourgeoise, la raideur calviniste ; on ne sortait pas de là. Ou ignorait la haute culture d’esprit du peuple le plus policé de l’Europe, pépinière de professeurs, d’institutrices, vaste maison d’éducation du monde entier. Le respect pour l’intelligeuce est la seule royauté que l’on y subisse.
Nous aussi, en ce temps-là, nous n’espérions rien de la Suisse ; nous mettions les choses au pis. Ce que nous lui demandions, c’était un climat plus doux, et surtout la langue française.
En dehors de ces deux souhaits , tout ce qui arriva, fut par surcroît. Prenant les hommes pour ce qu’ils sont, M. Quinet ne s’attendait à rien de bon. C’est à cette philosophie et aux rudes leçons de l’exil que nous devons tant d’heureuses surprises à chaque pas, en avançant sur le sol vaudois et genevois.
MÉMOIRES d’exil
Notre absence prolonj^ée alarmait l’affeclion de nos amis, ils pressentaient la séparation : « Ne vous aventurez pas en Suisse, à 1 entrée de l’hiver, nous écrivait-on. Revenez à des amitiés qui sont à vous, à la vie, à la mort. »•
D’autres voix nous conseillaient d’essayer le doux climat de la Provence suisse; les coteaux soleillés de Clarens et de Montreux souriaient sur l’autre rive pendant que la bise déchaînée sous nos fenêtres d’Amphion rappelait les terribles enfants du Nord que la Belgi(|ue porte dans ses flancs.
Indécis , combattus en sens contraire , nous nous supposions à cette heure à Bruxelles, dans nos chambres mal closes, devant un feu de charbon, pour toute promenade le pavé des rues boueuses et neigeuses, ou bien les collines d’argile, au-dessus de Saint-Josse-ten-Noode, accablés de maux névralgiques. Si quelqu’un nous disait tout à coup : Je vous transporterai, en un clin d’œil, au bord du lac Léman, dans une retraite abritée des vents, où fleurit le laurier-rose, l’olivier, le grenadier, où un beau feu de hêtre pétille dans la cheminée, lequel des deux séjours préférezvous? Hésiterions-nous?... Peut-être... Mais la meilleure des raisons pour rester ici, c’est que nous y sommes.
D’autre part, il était dur de nous séparer de nos chers compagnons ! Est-il bien, est-il sage de nous établir dans le canton de Vaud?... Ab ! qu’il est difficile de savoir ce qu’il faut faire, et que l’homme arraché à son foyer est semblable à la feuille tourmentée, chassée par l’orage, tournoyant sous la bise.
Les motifs de santé l’emportèrent. Rude moment quand il fallut écrire cos mots : « Nous ne reviendrons pas cet hiver. »
Là. comète de 1858
Nous ne croyions qu’à une séparation momentanée.
« Faites que du moins elle serve à votre bonheur! » répondaient nos amis.
Avec une sollicitude fraternelle, les uns se chargèrent d’inspecter la petite maison vide de ses maîtres ; d’autres envoyèrent aux voyageurs tout ce qui pouvait les prémunir contre l’hiver, car ils étaient partis d’un pied léger pour trois mois d’été. Que de soins, de bontés ! M. et Madame Songeon voulurent bien s’occuper de nos divers intérêts de la rue Traversière... Nous leur gardons un souvenir de gratitude affectueuse.
La veille de notre départ d’Évian fut pleine de tristesse. ^ Nous quittions cette bonne Savoie à regret. Était-ce pressentiment qu’elle nous serait fermée et que notre étape sur la rive vaudoise se prolongerait indéfiniment ’?
Chers jours de paix d’Amphion, de quelle rude année vous avez été suivis !
La dernière soirée, la bise fut terrible, insensée ; elle sifflait, rugissait, pleurait. La voix de Louise ne dominait plus l’orage ; depuis qu’elle savait notre départ, elle ne faisait plus trembler les arceaux des vieux châtaigniers avec sa chanson de contrebandier :
Brave capitaine, revenant de guerre.
Cherchant ses amours,
Les a tant cherchées Qu'il les a trouvées Dedans une tour,
Dites-moi, princesse, qui vous a fait mettre Dedans cette tour ?
— C’est mon tendre père qui m'y a fait mettre.
Par rapport à vous.
d’ÉVIAN a MONTREUX
Le 26 octobre nous quittâmes Amphion. bise, qui avait hurlé toute la nuit comme une troupe de louveteaux, s'apaisa vers le jour ; un soleil éclatant perça les brouillards, le Ghablais semblait nous dire : Ne quittez pas ma rive hospitalière.
Tout le monde a célébré les beautés de la Suisse : pas un coin du lac, pas une cascade qui n’ait été dessinée, admü’ée. Notre pauvre Savoie, personne n’en parle. Qui a jamais décrit cette charmante route d’Évian à Villeneuve, resserrée entre le lac et la montagne, surplombée de rochers à pic, ombragée de bois de châtaigniers? Après le hameau de Grand-r Rive et de la Tour- Ronde, peu d’habitations ; une carrière de pierre dans les contre-forts des dents d’Oche, exploitée par des ouvriers qui travaillaient sur des échelles à des hauteurs effrayantes, voilà ce que nous trouvâmes avant Meillerie.
Ce paysage, immortalisé par Rousseau, vous laisse une impression des plus vives : des rochers menaçants s’avancent en saillie sur la route sinueuse et semblent l’inter- . cepter. Au Bouveret, le fond du théâtre s’entrouvre et les Alpes neigeuses du Valais, tous les glaciers du mont Saint- Bernard apparaissent dans leurs manteaux d’hermine.
' MÉMOIRES d’exil
Sur la côte vaudoise, une ceinture de villes, villages, maisons do campagne, vieux chôteaux enfouis dans la verdure, se déroule jusqu’à Genève ; guirlande de pierre enlacée à la guirlande de fleurs..
Rien de plus brillant que ce paysage d’automue, entrevu par une belle soirée d’octobre. Ces teintes si richement nuancées, ce feuillage couleur d’or, de pourpre, de rose ; la montagne, couverte d’une végétation éblouissante et comme enflammée ; cette splendeur de la nature au moment où l’horizon est en feu, ^appelle que l’automne aussi, pareil au soleil cochant, jette sur la terre ses derniers rayons. L’automue, saison do mélancolie, réveille dans l’àme le sentiment si triste que l’année va finir, qu’une année de plus nous est retranchée ; à nous, si passionnément attachés à la terre, nous qui trouvons la vie si belle malgré l’exil, nous qui voudrions éterniser chaque heure vécue ensemble.
Dieu même, dit-on, ne peut rappeler les jours écoulés I et pourtant je voudrais parcourir éternellement avec toi les sentiers que nous avons suivis...
On voyait le globe de feu se précipiter dans le lac, il allait disparaitre derrière les Alpes de Savoie.
Dans leur course à travers l’immensité, les astres reviennent sur leurs jias, ils recommencent le passé en continuant leur voie infinie. N’en serait-il pas ainsi des destinées humaines? n’accom2)lissons-nous pas une 'évolution éternelle qui renouvellera dans une spirale infinie tous les moments
de la vie que nous aimerions immortaliser? Nous recom-
mencerous l’existence, nous retrouverons les jours qui ne sont plus, mais à un degré supérieur de l’ellipse céleste. .Je revivrai avec toi chaque heure écoulée. Avec le même bonheur, la môme unité de coeur ai d’àme, fusion de deux êtres en un seul.
d’ÉVIAN a MONTREUX 199
Voici la porte de Scex, arcade aux vieilles murailles qui relie le donjon, aux rocs à pic de la montagne et ferme le passage du Rhône ; une barrière infranchissable intercepte la route quand la porte est verrouillée. L’étroit passage fermé pendant la nuit est flanqué de travaux de fortifications qui protègent la vallée du côté de la Savoie ; de l’autre, s’étend le lac. On quitte ici fe, route du Simplon ; elle se bifurque : nous passons le pont du Rhône, la porte est à peine entrebâillée.
Le voilà, ce fleuve chéri, ce beau Rliône, compagnon de ta jeunesse ; ce fleuve qui devient plus loin le génie même de la France :
Tu Marcellus eris.
Il ne charrie pas des eaux bourbeuses, comme dit Rousseau ; même avant de se jeter dans le lac sa couleur est azurée.
Laissant derrière nous le panorama grandiose des Alpes valaisannes, et suivant la courbe du livage, nous louchons Villeneuve, qui remplace Port-Valais depuis que les eaux se sont retirées. Si le calcul de Lyell est exact, dans vingt mille ans tout le bassin du Léman appartiendra à la culture. Qui vivra verra.
Heureusement le miroir des eaux reluit encore pendant que nous traversons prairies, vergei’s, vignobles, sur ces rives enchanteresses. Le bateau à vapeur lance encore sa colonne de fumée. De l’embarcadère on a le plus merveilleux tableau ; la Dent du Midi, recouverte de neige, ferme le Valais; les noires Alpes de Savoie s’abaissent vers la pointe de terre qui nous cache Évian. Sur un angle de rochers flotte le fantôme de la Dame du Lac; sur l’alpe s’abritent les villages comme des nids d’oiseaux dans la ver-
URMOIRES d’bXIL
dure des monts ; plus haut, le Cubli, les rochers de Naye, la Dent de Jaman, s’élancent vers le ciel.
En ce temps-là, on n’avait pas encore abattu les beaux noyers qui ombrageaient la route de Villeneuve à Montreux, ils plongeaient leurs branches dans le lac ; depuis, ils sont tombés sous la hache pour faire place aux rails du chemin de fer. Par malheur, la vigne envahit tout ; les bois de hêtres et de tilleuls entre Veytaux et la Printanière sont menacés à leur tour.
Nous passons devant Ghillon, sans nous douter que Bonivard devienjjra pendant onze ans notre plus proche voisin ; un peu plus loin dans un pli de la montagne apparaît un petit hameau : Veytaux.
Mais notre point de mire, c’était Montreux, là haut sur la colline escarpée, exposé au soleil comme une fleur exotique.
C’est bien aussi une population exotique qui afflue dans les pensions et les hôtels ; toutes les nations s’y donnent rendez-vous ; caravansérail où vous rencontrez moins d’indigènes que d’étrangers ; ils y forment de vastes phalanstères, les xuis attirés par le climat, les autres par la beauté du pays.
Le moment critique fut cette première soirée dans le salon où se pressaient des baronnes russes, des cha-noinesses allemandes, des miss et de vieux Genevoi;;. Gomment se faire à la régularité d’une vie de pension? Les libres habitants des airs s’habitueront-ils à une volière dorée. Pauvres outlaw sortant du fond des boisi un siècle les
séparait de la vie mondaine La terreur qui s’empaia
d’eux à l’idée d’affronter une société élégante, leur flt com-»
d’kVIAN a MONTREUX
prendre qu'ils avaient pris à jamais le pli de la solitude, le goût de la vie sauvage. Quelle plaisante épouvante à la vue d une porte qui s’ouvre, d’une belle dame qui apparaît en toilette merveilleuse. Le silence si cher, il faut le rompre; et comment retrouver le jargon vide et brillant des salons? Ils s’exagéraient leur dénuement, leurs habitudes rustiques, leur langage savoyard greffé sur le saint-gallois du moyenâge, leurs costumes campagnards; enfin tout ce contraste de la vie alpestre dans la vie d’exil, avec la contrainte des salons, leur causa un fou rire qui noya un peu la terreim.
Une lueur de joie, la dernière de cette année, éclaira pour l’exilé le ciel d’automne. Il revit son ami Gleyre. Ce qu’il ressentit fut si profond, que je ne puis songer sans émotion à sa physionomie , à l’accent , au cri du cœur qui résumait tout le bonheur passé, toute l’amertume du présent. Cette vue inattendue, le lendemain de son arrivée à Montreux, lui causa une de ces joies douloureuses qui se réfléchissent dans les traits, dans la voix ; elle ne saurait être plus vive, si on nous annonçait que la France nous est rendue. Que de sentiments comprimés firent explosion en un moment I moi seule, je le devinais. Sans doute, son amitié pour le grand artiste fut pour beaucoup dans ces sentiments tumultueux, mais il y avait autre chose, bien plus encore !
Il y avait mille souvenirs de jeunesse qui formaient un cortège au peintre des Illusions ; deux années passées ensemble en Italie, alors que tous deux au début de leur carrière ignoraient leur destinée ; tout ce passé ressuscitait avec la grande vie de l’art; Rome antique et son soleil.
MÉMOIRES d’exil
Paris et la liberté dont les i-ayous ardents réchauffaient alors les cœurs.
M. Gleyre avait eu un élan spontané des plus charmants ; en recevant à Lausanne la lettre de M. Quinet, il s’était jeté dans un batelet et avait traversé le lac jusqu’à Evian ; là il apprit le départ pour Montreux ; reprenant sa barque, l’enfant du lac le traversa une seconde fois pour* aborder à Montreux.
C’était plus qu’il n’en fallait pour toucher un cœur aimant ! O Gleyre I mon cher Gleyre ! n cet accent vibre encore à mes oreilles. Cette âme passionnée, qui sait se contenir si bien, se trahit à ce cri. Jamais je ne lui avais entendu cette voix émue.
Il n’y a pas de paroles qui, valent un simple mouvement de bœur. Nous verrons toujours M. Gleyre dans sa harque traversant deux fois le lac pour retrouver son ami.
Il n’est pas Français, mais il venait de Paris ; il nous semblait que la patrie tendait ses bras au proscrit.
Ce grand artiste dont chaque œuvre étend la renommée est en même temps un caractère, un de ces hommes rares, dont les convictions politiques suffiraient pour détruire la fâcheuse alliance des mots : art et scepticisme. Depuis dix-huit ans n’a-t-on pas excusé toutes les défaillances morales par cette expression consacrée : nature d’artiste?
Bénie soit cette rencontre qui rendit à l’exilé une de ces heures qu’il n’est donné de vivre qu’à Paris : causeries sur l’art, graves entretiens sur la France, puis, par moments, éclaircies de gaieté dans un noir horizon... Il avouait que la situation était horrible, mais il croyait apercevoir des symptômes de réveil... Onze ans ont passé là dessus.
Par sa physionomie, ses gestes expressifs, le peintre illus-
o’éviAN A MONTREUX
trait ses récits comme par autant de vignettes. En deux mots, par la seule physionomie, il faisait un portrait frappant de ressemblance; d’un simple geste, il peignait ces prétendants qui attendent qu’on leur porte les clés des villes sur un plat d’argent. Ce talent d’imifation fit revivre maint personnage, mainte scène de Rome, entr’autres l’aventure nocturne à minuit sous les fenêtres d’un sculpteur Romain qui venait d’achever un médaillon d’Edgar Quinet. Avec ses trois amis Gleyre, Chenavard, Storelli, il frappait à coups redoublés à la porte, réclamant avec acharnement : le médaillon I le médaillon !
L’artiste assurait que les années avaient glissé sur l’exilé sans y laisser de traces ; « Si je vous avais rencontré, j’aurais dit voilà le frère cadet de M. Quinet..»
Nous arrivions en Suisse au moment où les mesures prises au sujet des proscrits français et des réfugiés italiens venaient de produire une lutte enti'e le gouvernement fédéral et le conseil d’État de Genève.
Dès 1852, l’Autriche et le gouvernement du deux Décembre réclamèrent contre le séjom’ des proscrits dans les villes frontières ; l’ancien citoyen de Thurgovie prétendait même se réserver la haute main dans la police des étrangers. Le conseil fédéral expulsa Eugène Sue et Flocon, interna ceux des proscrits dont la présence sur les frontières risquait de fournir de nouveaux sujets de plainte. Les autorités cantonales ne s’empressaient pas de déférer immédiatement aux arrêtés de Berne ; ceux-ci n’en eurent pas moins leurs effets.
Après le 14 janvier, de nouvelles notes, plus acharnées, dénonçaient au gouvernement ‘fédéral les exilés français
et italiens. Genève répondit qu’on ne connaissait pas un seul réfugié sous le coup d’une condamnation, et que la société italienne de secours mutuels ne s’occupait que de charité. Le conseil fédéral délégua deux membres pour faire exécuter l’arrêt; Genève expulsa les proscrits français. En octobre, ces deux délégués revinrent pour exécuter de vive force la dissolution de la sôciété de secours mutuels et l’expulsion des membres italiens.
Dans le canton de Vaud, les esprits étaient encore émus de ce conflit et frappés de la solidarité qu’on cherchait à établir entre les exilés du deux Décembre et les patriotes Italiens.
L’arrivée à Veytaux d’Edgar Quinet coïncidait fortuitement avec ces mesures de rigueur prises contre la proscription.
C’est la disposition sereine de l’âme qui embellit la nature; le plus merveilleux paysage disparaît si qn ne porte en soi un cœur tranquille.
Le lac Léman nous fut bientôt voilé par de graves soucis, plus noirs, plus épais que les brouillards qui descendent en ce moment sur la Dent du Midi.
On avait exploré inutilement tous les environs de Villeneuve à Montreux et Clarens. Les habitations privées y sont fort rares même aujourd’hui; mais dans l’automne de 1858, il n’y en avait absolument qu’une seule à louer, et ce fut dans le hameau de Veytaux; nous l’arrêtâmes sur-le-champ.
Il en était temps; un hiver précoce, inusité, succéda subitement aux beaux jours ; la neige tomba abondamment, et on n’était qu’au 3 1 octobre ; il n’y a pas de pays au
d’ÉVIAN a MONTREUX
monde où la Iransitiou soit si brusque ; de la canicule on passe à l’hiver ; plus tard l'équilibre se fait.
Le sort en est jeté, nous visTons à Veytaux! disions-nous en sortant de l’appartement que nous venions de louer. Il nous convenait sous le rapport de la tranquillité exigée par le travail; il nous convenait surtout par ce motif impérieux : il* n’y en avait pas d’autre.
Deux pièces très-sombres au rez-de-chaussée donnaient sur un'e terrasse ombragée d’arbres toujours verts. Au premier étage, plusieurs cellules de cénobites, une vue incomparable : le lac , avec son encadrement d’Alpes neigeuses ; le château de Chillon à nos pieds.
Il fut convenu que l’installation aurait lieu immédiatement. Mon mari était pris d’une fièvre de travail, il errait comme une âme en peine dans les corridors de la pension pour se recueillir.
Je m’endormais avec la douce pensée (ju’il serait casé le lenJfeinain... lorsqu’on heurta à la porte. C’était un message, un avis anonyme des plus singuliers :
« Que l’exil4 ne se hasarde pas à mettre les pieds dans le village de Veytaux; il n’y serait pas reçu. On le soupçonne de conspiration avec les réfugiés italiens du voisinage. Le bail de la nouvelle demeure est rompu. On conseille à M. Quinet de partir sans délai. »
La personne vénérable dont nous avions loué l’appartement nous inspirait trop de confiance pour admettre un 'refus. Comment douter de la parole donnée? Mais, après tant d’iniquités de la part des gouvernements et des individus, pendant ces longues années," on pouvait s’attendre aux choses les plus invraisemblables. Tout était permis envers des exilés. Ne les avait-on pas mis au ban de
MÉMOIRES d’exil
l’espèce humaine? Envers eux y avait- il une foi jurée?
Ames indignées, apaisez-vous avec les divines pensées renfermées dans les belles œuvres 1 Voilà le manuel de force et de vertu qui rend l’équilibre.
Après le trouble de la veüle, le poète se réveille aussi serein, aussi inspiré qu’aux jours heureux de la jeunesse. Accoudé à une petite table , tournant le dos au splendide paysage, il écrit d’une haleine la page la plus sainte de sonpoëme :1e séjour dansl’Eden. L’innocence, l’amour, la félicité, avant la chute de l’homme, s’harmonisent dans un chant de paix.’ Et cet hymne paradisiaque jaillissait d’une âme qui venait de recevoir un coup très-douloureux, au moment où l’écrivain ne savait plus où reposer sa tête. Cette .i.atinée d’inspiration succédait à une de ces heures où se révèle la noirceur comme un gouffre subitement entrouvert sous vos pas.
Cette puissance d’abslra :tion me semblait un vrai phénomène intellectuel.
Onze années, desévénemt nts divers, nous séparent de ce 1er novembre. Au momen où j’écris ces lignes, l’auteur de la Création vient de ressusciter le passé lacustre. Mais je sais que l’imagination seule n’est pas ici l’unique créatrice. De ses fenêtres , la vue plonge sur l’étendue des eaux. Sans doute les faits scientifiques ont reconstruit ce passé de pierre, mais le cœur en a retrouvé des notes si vibrantes, si émues, qu’en relisant ces pages , je me souviens involontairement de ce jour de 1838.
Si l’on savait l’amère impression de l’exilé en abordant
‘ d’bVIAN a MONTREUX
ce coin de terre!... Lui aussi il arrivait, battu de la tempête, persécuté par les oiseaux de proie et les perfides carnassiers; il aperçoit ce lac tranquille aux eaux bleues, il se dit : « Ici je planterai ma tente, ici je trouverai la paix. »
Eb bien, non. Cet abri te sera disputé. On veut t’ arracher de ce toit que tu viens de découvrir sous le feuillage empourpré de l'automne. Va plus loin, reprends ton bâton de pèlerin, va errer loin d’ici. Fuis, éloigne-toi. On croit à tes sympathies pour des patriotes italiens. — Quels Italiens? Les mineurs de la grand’route qui fout sauter le roc de Ghillon? Des complots? des périls pour la Suisse? La présence de l’écrivain proscrit serait redoutable à ce pays lettré?
Eh quoi? ce pays chrétien nous renverrait inhumainement sur les grands chemins à l’entrée de l’hiver? Non, cela n’est pas possible. Dans tous les cas, nous voulons entendre, nous voulons voir de nos yeux jusqu’où l’endurcissement des hommes peut atteindre. Subissons l’épreuve jusqu’au bout; allons frapper à la maison de Veytaux, en dépit de l’avis formel qu’elle nous est fermée à jamais.
Le temps était très-rigoureux, la neige tombait à gros flocons, un blanc linceul recouvrait les collines, les ravins, qui séparent Montreux de Veytaux. O belle nature des Alpes 1 que tu étais loin de notre esprit, et que ce mot si juste nous revenait : « J’aime mieux mes Vosges I » J’aimais mieux notre pauvre Bruxelles, notre rue Traversière, et les solides amitiés, plus chaudes que le plus doux climat du monde.
Il faisait nuit ; d’une main décidée on agite la sonnette. La porte s’ouvrira-t^elle?
MÉMOIRES d’exil
Oui, elle s’ouvre, et ce n’est pas pour nous repousser. Les figures sont avenantes : « On vous attend, le feu est préparé ; madame vous prie de partager sou souper. »
Eu effet, im feu joyeux brillait dans cette pièce, qui devint, pendant dix ans, le cabinet de travail. La bonne chaleur du foyer nous ranima ; mais combien plus cette preuve éclatante, que la calomnie, la pusillanimité n’avaient pas entamé le brave village de Veytaux, et que ces libres citoyens, ces honnêtes vignerons ne manqueraient pas aux saintes lois de l’hospitalité, sans lesquelles le monde retomberait dans la barbarie. La propriétaire avait résisté aux insinuations, aux injonctions.
Je regardai la pendule (style de l’empire) ; elle marquait sept heures. Le foyer de l’exilé est assuré, il reposera cette nuit sous ce toit, qu’une main ennemie ne peut plus lui ravir. Nous restâmes maîtres du terrain, et cette fois, on échappa au piège des méchants.
Pauvres habitants lacustres, je pense encore à vous; votre première nuit dans la cabane de chaume, bâtie sur pilotis, abritée contre les loups et les om's sangaiinaires, ne fut pas plus paisible que cette nuit de novembre pour le proscrit.
Mais tant d’anxiétés, le froid précoce dans ces montagnes, firent éclater la grave maladie qui assombrit tout notre hiver. Oui, dès le lendemain la maladie s’installa pour une année sous ce nouveau toit d’exil.