LES VOISINS DB BONIVARD
Mon dessein n’est pas d’apitoyer le lecteur par le récit de souffrances de Veytaux. 11 est certain qu’elles paraîtraient bien peu de chose, si on les comparait aux tortures des transportés de Cayenne et de Lambessa.
Peut-être aux yeux des âmes poétiques est-ce même un privilège enviable que de se sentir mourir en face d’un beau paysage, dans une contrée célébrée par tout l’univers. . '
Tel n’est pas l’avis de celui qui est dans l’angoisse. La mort est amère partout, quand on est attaché à la vie par les plus fortes racines , non-seulement de tendresse, mais par l’espoir de voir le jour de la revendication. Combien d’existences minées ne se soutiennent que par ce mobile tout-puissant qui est l’âme même de la justice 1
La plus simple commisération fera comprendre que l’exilé était fort à plaindre dans cette profonde solitude, dans ce hameau perdu, avec une malade dont l’état le désespérait, séparé de tous les humains; et, cela à vyic époque, où le mot d’ordre était : expulsez! expulsons!
Notre propriétaire n’habitait que l’été une aile de sa maison de campagne; elle nous quitta peu de jours après notre installation et nous demeurâmes absolument seuls
dans l’habitation sombre, glacée, avec une vieille servante si lugubre de figure et de paroles, qu’en la voyant au chevet du lit la malade songeait aux Parques de Michel- Ange. Laquelle? Était-ce la bonne fileuse? les jours étaient-ils comptés? le fil serait-il bientôt coupé par les ciseaux inexorables?
Oui toute plainte est étouffée en songeant à’ceux qui ont tant souffert, et pourtant, nous aussi, nous avons eu notre part de douleur.
Nous savions que d’autres amis de la liberté enduraient au même moment mort et martyre sur des parages lointains ou dans les cachots de Mazas. Mais cette image du droit supplicié n’est pas im adoucissement et ne diminue pas la part qui revient à chacun. L’exemple d’un malheur noblement supporté par des âmes viriles est fortifiant pour celui qui se trouve à l’abri. Dans le silence du cabinet, au coin du feu, avec un livre qui dépeint ces luttes cruelles et le courage des hommes stoïques, renseignement’ est salutaire. Mais quand on fait partie de la tribu persécutée, on n’éprouve aucune consolation à apprendre que tel représentant, les menottes aux mains, vient de traverser Marseille ou Toulon, en compagnie de forçats; que telautreadû revêtir le vêlement infâme ; qu’il a trempé ses lèvres à la même écueUe (pie l’assassin épileptique ; qu’il languit dans le fort avec la tourbe immonde des repris de justice ; qu’il meurt d’une lente agonie sur les pontons de Brest, qu’il est en partance pour Lambessa ou Cayenne ; qu’il est arrivé à sa destination et casse des pierres sous le soleil dévorant ; que tant de vaillants lutteurs riches ou pauvres, propriétaires ou laboureurs, au lieu de trouver le soir la joyeuse dînée de famille, n’auront plus désormais que l’horrijile gamelle en