LBS VOISINS DH BONIVARD
commun avec d’autres damnés, sous les yeux, sous les baïonnettes des soldats !
Si vous apprenez qu,’un de vos malheureux frères a réussi à s’évader du bagne de Cayenne dans uue frêle embarcation, mais que pour deux sauvés on a retrouvé trois morts aux bords des marécages, à demi dévorés par les crabes... est-ce une consolation à vos propres maux,.un motif de noble orgueil, un retour sur vous-môme? Direz-vous : moi du moins je suis sous un toit européen, dans un pays enchanteur?
... Non, le paysage ricane, la solitude aussi est peuplée de monstres... Et la foudre du ciel ne délivre pas les hommes de ces monstres dévorants !
Cet hiver fut un désespoir continuel ; une agonie de six mois. Plus de lectures, d'écritures, rien que des rêves funèbres.
Que deviendrait-il, quand je ne serais plus là?
Ces lieux avaient-ils donc un mauvais sort? Comme le prisonnier de Chillou ou n’entrevoyait le ciel que par un soupirail, du fond d’un cachot douloureux. Le ciel ? mais c’est la présence de celui p'our qui l’on tient à la vie ! Excepté les heures où il me lisait quelques pages écrites dans la matinée, tous les moments étaient d’intolérables tortures ravivées par l’isolement et la privation du travail. Avec une plume et de l’encre on n’est jamais seul. Mais l’interdiction absolue de toute occupation est un supplice, un remède pire que le mal.
C’est à ce moment qu’on nous écrivait •: « Que vous êtes heureux, de vous réfugier dans l’idéal, de rêver du ciel, quand sur la terre, tout est si triste I »
MÉMOIRES d’exil
Le désir de survivre, d’échapper aux étreintes d'une atroce maladie, voilà l’idéal auquel on rêvait dans la petite cAamhre de torture.
Dans ce fatal hiver de 1858-59, l’exilé fut dans un si complet abandon qu’il perdait pour ainsi dire l’usage de la parole. Il eut en partage la maladie, la solitude dans l’exil avec tout ce qu’elle entraîne d’inimitiés ouvertes ou cachées... L’idéal, c’est un grand cœur qui le crée en le portant en lui-même, en le mêlant à la vie réelle. La vie n’est pas un livre. Il y a aussi le côté humain, le foyer, la famille qui a ses droits; un cœur palpitant d’angoisse ou de bonheur vient en première ligne, avant toute littérature, avant l’art de bien dire.
Un homme a assez d'énergie pour lutter contre le désespoir, est-ce à dire que sa situation soit à envier ? Attribuezvous sa force à un secours indépendant de sa volonté? la hauteur de l’àme, la sagesse née de l'adversité l’inspirent. La sérénité n’était pas en lui, mais il l’évoquait et cherchait à la dérober au ciel.
Quel allié nous soutint tous deux pendant cet hiver qui nous sembla un siècle? je l’ai dit ailleurs (1): ce fut l’Enchanteur. Sa voix était la seule qui arrivât à mon oreille et ranimât mou courage défaillant.
Jamais écrivain ne fit une action aussi pieuse : pour . sauver l’état moral de la malade il entonne le chant du triomphe... comme on chante dans la forêt sombre pour s’enhar- ^dir... Peu à peu, cette voix qui commençait avec des larmes d’angoisse s’affermit quand il vit l’effet salutaire. Que de fois n’ai-je pas dit adieu à celui qui m’inspirait un si ardent et si déchirant amour de la vie 1 Je ne comprenais
(1^ Mémoires d’exil, 1868, p. 109.