‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 23 sur 58 · LES VOISINS DE BONIVAED · texte numérisé non relu

LES VOISINS DE BONIVAED

plus rien ; la douleur de le quitter était le seul sentiment distinct démon être. Ces chants de triomphe, cette vision sublime de la justice, cette apothéose de la liberté, réveillèrent un esprit submergé d’angoisse... Ces accents chéris, seuls, pénétraientjusqu’à moi. De la langue parlée, je ne retenais qu’un seul nom ; lui seul ramenait le sourire et le regard dans des yeux abîmés de pleurs. Il me nourrissait de pensées héro'iques et de ce vaste amour pour tout ce qui est divin, immortel.

Alors, en voyant chaque jour, cette affirmation de l’espérance et de la vie, il me sembla que moi aussi je ne pouvais mourir. •

Tant de douleurs ont-elles été stériles? n’ont-elles eu aucun enseignement pour moi?

Est-il effacé du livre de la vie, cet hiver de 18b8-18îi9 ? Non; car ce fut l’apogée de la patiente bonté, de la force d’âme de celui qui supportait un monde de douleurs sur sa poitrine, sans qu’une plainte lui échapp.ât jamais. Et cette fois, c’est sa seconde âme qui souffrait, et lui pour elle. Son élan monta toujours plus haut, plus haut. Il renouvela son serment de ne pas perilre une minute pour le combat de la justice et de la vérité. A chaque souffle et à chaque battement de son cœur répondrait une protestation du droit, la glorification de la liberté, l’inexorable cri vengeur contre le mensonge et l’hypocrisie, J’appel à la vie, à la fierté do l’âme, à la régénération humaine.

D’un bout à l’autre de sou œuvre, cette pensée, cette re- • vendication constante, la remplit toujours ; elle en est l’âme. Sur l’aile aérienne de la poésie, dans les méditations profondes de la philosophie, dans les clairons de la justice politique, l’invocation à la lumière, à la liberté, à l’amour, fut toujours aussi passionnée, aussi invincible en dépit des bâillons.

Loin de nos compagnons d’exil, il pensait à eux, il travaillait pour eux, il les montra à la France comme un groupe sacré oflfert en holocauste pour l’expiation des fautes de tout un^ peuple. Il enchâssa comme une pierre précieuse dans son poëme ces paroles :

« D’autres arriveront, que tu apprendras à connaître dans les mauvais jours. Ils ne suivaient pas le même sentier que toi dans les heures de la jeunesse, mais quand l’adversité viendra, elle vous réunira tous... Regarde comme ils ont la marche fière et comme l’orage n’a pu courber leur tête. Le monde les insulte, parce qu’il les voit désarmés.

« Ils sont seuls, car il leur est interdit de parler. Ils ont tm sceau sur leur houche, mais leur pensée luit sur leur front.

« Vois comme leurs enfants, qui les suivent dans le chemin austère, sont pressés de la faim 1 et comme ils pleurent en marchant. Vois comme leurs femmes travaillent le lin en gémissant dans la nuit pour leur sourire au Jour ! Vois comme on leur refuse un gîte «parce qu’ils veulent faire entrer la justice avec eux, et comme ils sont rejetés de seuil en seuil, sans que personne crie : Pitié I Vois comme ils se nourrissent d’espoir, et sont indulgents au peuple qui les a ouhUés. Tu seras un de ceux-là ! Comme eux, tu vivras d’espérance ; mais tu n’auras pas la même douceur de cœur, et 'ton indulgence ne sera pas aussi grande. »

Nous étions doublement séparés de nos amis. Le silence s’ajoutait à l’éloignement. Plus de correspondances.

Pendant de longues mortelles heures, les yeux fermés, je les voyais passer dans mes demi-rêves;* c’était comme

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