LES VOISINS DE BONIVARD
une seconde vue où ils m’apparaissaient transfiguré* dans notre solitude désolée.
Aussi quel attendrissement, le jour où nous eûmes leurs premières lettres à Veytaux ! Quand mes jeunes amies surent notre détermination de ne pas revenir à Bruxelles :
« Je me suis senti tout à coup froid au cœur, m’écrivait Time d’elles ; et je n’ai point été réchauffée par les lointains rayons de votre soleil de Montreux. J’ai pleuré toutes mes larmes, et ce n’est qu’au bout de quelques jours que j’ai songé à goûter vos raisons. Je vous aime trop pour vous en vouloir, mais je vous aime trop pour être consolée.
Ne suis-je donc qu’une affreuse égoïste, et ne m’est-il pas permis d’éprouver un terrible déchirement, en perdant une affection comme la vôtre?... Pour moi l’amitié est la fleur de l’exil... C’est elle qui remplace bien des joies qu’pn a ordinairement à mon âge. La conscience du devoir accompli,
' les jouissances que donne le travail, c’est assez pour rendre fort à travers la vie ; est-ce assez pour rendre heureux ?«
Et d’autres : « Nous n’avons pas, pour nous 'dédommager, le soleil d’Italie, les montagnes et les fleurs. Hélas ! sur cette triste terre de Belgique, de douces amitiés se sont épanouies ; où trouver des fleura plus durables, plus fortifiantes?... Ah! ne devenons jamais étrangers les uns a^x autres ! » '
Quelques-uns, revenant en Belgique après une visite à leurs parents de France, nous faisaient part de leurs im- * pressions navrantes : « Nulle part comme en exil on ne se sent vivre par le cœur et par l’âme... Aussi quelle déception de ne plus vous retrouver!... C’est donc notre amitié qui donnait tout ce charme à l’exil!.. . Sans vous, nous sommes désorientés, dépaysés... Sans vous l'exil nous
MÉMOIRES d’exil
semble bien plus froid, bien plus sombre, bien plus vide d'espérance I... Nous étions résignés à votre absence, en vue de votre bonheur, de votre santé, mais vous savoir malheureux et loin de nous, c’est une pensée intolérable. »
Quels accents dans toutes les lettres ! Ecoutez celle-ci :
« O mon cher et vénéré ijiaître, où êtes- vous? Pourquoi nous avez-vous quittés ? Les montagnes de la Suisse sont donc bien belles, bien séduisantes, qu’elles vous captivent au pied des glaciers, pendant que nous regrettons sans cesse votre absence? Pour moi, il ne se passe pas de jours où mon cœur ne dise : Si Quinet était là!... Mon esprit aussi a besoin du vôtre. Je m’étais fait une accoutumance de vous entendre parler, de vous entendre penser. Il me semble que j’hésite sur toutes les questions lorsque je ne puis m’assurer du vrai auprès de vous. Alors, pour tromper ma faiblesse, pour combler ce vide insupportable, je lis, je relis, je médite, je dévore vos livres.
« Mais quoi! J’avais un livre vivant, toujours ouvert, inépuisable. L’amitié en amollissait et réchauffait les pages par sa douce influence, par son souffle chaleureux et divin. Je ne puis m’habituer à un Quinel abstrait, sorte de Kant, de Descartes ou de Hegel, qu’il faudrait se contenter d’admirer. Mais je sens bien qu’il faut que je vous aime, et je vous écris pour vous le dire. »
Cette vie de claustration et de souffrances n’eût pas été possible sans le secours de ces lettres chéries.
Pour y répondre, je cherchai une main, car j’étais hors d’état d’écrire une ligne , ou 'de lire môme une simple adresse.