‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 26 sur 58 · GUERRE D’ITALIE · texte numérisé non relu

GUERRE D’ITALIE

Alors il se passa une chose inouïe. Pendant que les Garibaldiens s’exposaient seuls, poursuivant l’ennemi sur la route de Monza, personne n’arrivait à leur secours. Deux cent mille hommes restent dans l’inaction, l'arme au bras, pendant un mois, attendant vainement une direction, laissant une poignée de volontaires accomplir seuls des prodiges de valem". Quel fut le résultat de cette inaction? Varèse •mis au pillage par Giulay. Mais le héros se retourne, Garibaldi surprend les Autrichiens, il occupe Varèse une seconde fois. Il organise l’armée insurrectionnelle, s’empare de Brescia, Bergame; il est aux portes de Milan... M. de Cavour le supplie de n’y pas entrer, d’en laisser l’honneur à Victor- Emmanuel, de respecter les susceptibilités de son allié.

Ou ne pouvait plus s’intéresser qu’à une seule figure : Garibaldi et ses quatre mille volontaires. C’est à ce chiffre qu’on réduisit les trente mille patriotes. Les généraux, les officiers s’indignaient à la seule pensée d’étre assimilés à un chef de bande, à un condottiere ; le gouvernement issu de décembre haïssait Garibaldi mille fois plus que les Autrichiens; la mort ou la capture du héros n’eùt pas été un deuil. Tdutes les tendresses étaient pour les prisonniers autrichiens ; on leur donnait de l’argent, on les renvoyait à l’empereur d’Autriche, sans échange. En Bretagne, c’est contre les ItaUens que les conscrits voulaient marcher. Cela est si vrai, qu’une personne digne de toute confiance entendit à Culoz, au passage des troupes françaises, ce dialogue entre deux soldats français; — Ali ça! nous allons donner une fameuse raclée à ces gueux de Piémon tais I — L’autre : Que t’es bète ! c’est avec eux qu’on marche contre la Sardaigne !

Ils ignoraient complètement avec qui et pourquoi ils allaient se battre.

MÈMOiaBS d’bxil

Et notre Marseillaise, que devint-elle? Un moment, on .put espérer que le contact d’un peuple renaissant réveillerait notre France. Mais la première ardeur se calma dès que l’orgueü chauvin fut satisfait. Rien ne bougea dans la nation ] ce corps sembla mort.

Au beu de l’élan de la première heure, lettres et journaux avaient une empreinte de flétrissure: le ton de la littérature légère, le chauvinisme de la société du Dix décembre, galanterie et gloutonnerie de caserne; pas un mot sur la liberté, l’indépendance italienne. Des feuilletonistes salariés à la suite de l’état-major se chargeaient d’amuser le public par des peintures de genre, actualités, bons mots de troupiers. La sainte cause qu’on allait défendre, on ne la connaissait pas.

Les correspoAdants des Journaux libéraux furent tous renvoyés; ils s’étaient permis d’affirmer que le chef de l’État s’était tenu dans un grenier pendant la bataille de Magenta.

Nous recevions des épîtres pleines de sensibilité, pleurs et lamentations sur les victimes de la guerre. Hélas ! disionsnous, personne en France n’a eu des larmes pour nos victimes de décembre, nos transportés de Cayenne et de Lambessa. Oui, ces deux noms comme un glas funèbre se mêlent aux cloches qui sonnent à grande volée les Te Deum. Nous aussi, nous n’étions pas insensibles aux doulems des veuves et des orphelins que la guerre a faits ; mais notre pitié était aussi grande pour les femmes qui ont perdu obscurément leurs fils, leurs maris, leurs frères, sur les plages lointaines, pestilentielles, dans les déserts brûlants d’ Afrique, au fond des cachots, sur l^es pontons. Plus les journaux étaient saturés de gloire et retentissants de fan-

OUBRRB D’iTALIB

fares, plus nous nous faisions un devoir de penser à nos morts, de rappeler l’histoire du 2 décembre. Dans notre désert, nous l’eussions racontée aux corbeaux, faute d’hommes qui voulussent l’entendre.

Nous tâchions d’éclairer au moins nos voisines, deux bonnes dames octogénaires qui n’avaient jamais entendu parler du coup d’État. Jamais secret ne fut si bien gardé par trente huit millions d’hommes. Nous étions avec elles sur la terrasse du jardin où s’épanouissaient des rosiers blancs, en face du plus magique paysage ; tout disparaissait ; la nuit funèbre de décembre s’étendait entre nous et l’horizon.

On ne peut soupçonner Edgar Quinet d’indifférence envers cette Italie qu’il a servie quarante ans ; mais il fallait une générosité peu commune pour se réjouir de ces victoires. Comment se dissimuler cette vérité douloureuse : Au moment où la, patrie italienne se r’ ouvre à ses proscrits, les portes de la France se referment à jamais pour nous. En songeant à cet exil consolidé, le déchirement de cœur fut grand.

On était eu mars, et déjà la végétation de mai souriait autour de nous. La fleur des pêchers teignait en rose les espaliers sous nos fenêtres. Une petite pluie fine, ou plutôt uneLumide poussière hâtait l’éclosion des bourgeons : d’abord, les groseilliers, les lilas, enfin ce fut le tour des arbres fruitiers du jardin et du verger.

La fête de la nature commence, tous les oiseaux sont revenus et égaient les airs; bientôt ils n’auront plus besoin de notre pain émietté.

Les rochers deviennent brûlants, l’haleine des fleurs est chaude ; on faucha dès le 21 mars: pauvres myosotis, vous vous êtes trop pressés. Un ciel d’Arabie déploie sa* tente sur nos têtes ; on ne peut sortir que le matin , avant que les rayons de feu rendent insoutenable l’éclat du paysage.

Mais, dans le verger, encore plongées dans l’ombre et dans la rosée parfumée , les fleurs entr’ ouvrent à demi leurs corolles. L’aspect du gazon change tous les huit jours; la couleur régnante est le jaune pâle des primevères, puis c’est un tapis de violettes; le voilà diapré de vingt fleurs diverses : véroniques, esparcettes roses, géraniums lilas, hépatiques bleues, anthyllis, polygala d’un bleu dé-

MàMOIRBS d’bXIL

licat, boules d’or, aspérules odorantes, pâquerettes rosées, saponaires, bugles rampants , plusieurs espèces d(* sauges et (le meuthes sauvages, pervenches, lierres terrestres, S(*rpolets qui nichent dans les crevasses des vieux imirs.

J’ai dit que ce verger, à deux pas de la maison, (Hait une précieuse ressource. Le sentier au-dessus de Chillon se réti'écit de plus en plus entre la paroi à pic de la montagne et les prairies eu pente, ombragées de châtaigniers ; l’été, on y marche sous les épais arceaux de verdure ; en ce moment les feuilles mortes, humides, rendaient le chemin glissant. On arrive ainsi sur un plateau qui confine au bois de Chillon ; le brouillard se déchire et la coupe bleue du Léman apparaît avec ses reflets de lumière féerique. Le vieux donjon amarré comme une barque dans le port ; plus, loin, le petit ilôt aux acacias que Byrou a consacré par un vers du Prisonnier de Chillon Sur la côte de Savoie, les pics sauvages, tourmentés des Dents d’Oche et la noire Chaumenix contrastent avec la Dent du Midi qui se détache sur un (ûel d’azur.

Malgré tout, cette vue calmait le solitaire. « C’est un grand point, disait-il, de se retrouver en face de soimême. »

Il observait la naissance de la lumière ; ellô s’amasse au fond du Valais; de là, elle se répand à flots sur le bassin du lac.

Tous les matins on peut assister à une scène de la création : lutte des nuages et de la lumière, du jour et des ténèbres. Une brume légère flotte sur les eaux ; l’ombre profonde enveloppe les monts. Tout à coup un pur rayon vient dorer les sommets; la lumière gagne, la lumière a triomphé. Les éblouissantes cimes surgissent au-dessus des brouillards, les Alpes de Savoie s’allument. En face, les rochers

PRINTSMPS DB 1859

de Naye se colorent d’un beau rouge ; quelques minutes encore, et le soleil se lève sur notre prairie. Nous l’avons une heure plus tard qu’à Montreux.

Après un rude coup d’aile de la mort, cette renaissance du printemps pénètre le cœur.

Descendons vers Chillon ; les colombes nichent dans les vieilles tours. Assis par groupes au bord de la route, les ouvriers reprennent haleine pendant le travail des mines ; leurs femmes apportent le repas matinal. Un parfum printanier s’exhale des bois encore dépouillés ; les violettes y fleurissent tout l’hiver.

Çà et là reverdit la montagne avec ses alpages semés de roches brunes ; les forêts sont-enoore mortes, mais dans ce tableau ébauché le peintre commence à mettre de la couleur. Peu à peu la verdure gagné, les arbrisseaux bourgeonnent ; les châtaigniers restent seuls inflexibles.

Quel moment, lorsqu’un matin en levant les yeux vers la montagne qui surplombe le verger, nous la vîmes toute blanche. Ce n’était pas de la neige ; mais dans la nuit, les bourgeons s’étaient épanouis : cerisiers, pommiers, poiriers, pruniers, aubépines, fraisiers, tout était en fleur; la neige de fleurs recouvrait la montagne comme le voile blanc de la mariée. Ce sont les noces du printemps ; oui, chaque arbre a revêtu sa couronne d’épousée et suspend ses guirlandes, roses ou blanches. « Que nos amis se hâtent de venir, disais-tu, la neige des fleurs, la neige des cimes va fondre : ils ne la verront pas. »

Remontons les prés qui s’élèvent au-dessus de notre maison, le ravin creusé entre le village et le Sonchaux ; il nous conduit à Chambabo. Les plus magnifi({ues arbres, une vue splendide sur le bout dü lac, sur la plaine* du Valais, où se déroule le Rhône, des masses de verdure touffue

UBMOIRBS d’bXII.

qui descendent vers Chillon, font de cet endroit une retraite ravissante. Tournez vos regards vers filion et les monts de Gaux; ce sont de vastes champs de narcisses que vous apercevez; plus loin, le Oubli, au bonnet phrygien, oppose ses sombres forêts à la jeune verdure des chênes et au vert clair des hêtres qui encadrent les Avents. Du côté du Valais, les créneaux des monts Arvel, hérissés d’aiguilles, de sapins effilés, courent rejoindre la Deut-de- Mordes ; là-bas, tout au bord du lac, les vagues bleues se brisent au pied du château, pressées par l’orage qui s’amasse sur la Deut-du-Midi. ....

Les merles jasent dans les bois, la solitude y est profonde, la petite ferme abandonnée; on se croirait loin, bien loin de Veytaux, et cependant en dix minutes on peut se laisser glisser jusque dans le verger. Aujourd’hui l’on descend de Chambabo par le bois de Chillon ; depuis juin 18Cy, des sentiers artistement dessinés permettent de circuler à

travers ces taillis et fouillis inextricables où l’écureuil seu-

lement jouissait de sa promenade.

Ma petite lectrice sarclait, piochait toute la journée aux vignes, sous un soleil ardent. Rien de plus pénible que ces travaux sur un terrain rocailleux, en pente, exposé à la réverbération des rochers. Quel peuple laborieux ! il change les flancs abruptes en vignobles dorés, son orgueil, sa richesse. Cette petite république est un modèle de culture matérielle et morale, d’honnêteté, de liberté et de paix. Pas de clôture pour séparer les vergers, les vignes, les piltui’ages ; un respect du bien d’autrui, une confiance mutuelle, une alliance intime de voisin à voisin, comme de canton à canton. Et il se trouve de naïfs touristes qui

disent : «Oui, ce pays est très-beau ; mais il y manque une chose. — Et quoi donc? — Un grand-duc. Il serait admirablement logé dans le château de Chillon. «

Allez , essayez de proposer aux paysans vaudojs un prince quelconque !

Souvent l’on établit un parallèle entre le paysan vaudois et le paysan français : la culture très-âvancée de l’im, l’ignorance profonde de l’autre, — lequel des deux est le mieux doué? — Vous le saurez le jour où tout ce qu'on fait depuis trois siècles pour le républicain suisse on l’aura fait pour le serf français. Ce jour-là, il aura le gouvernement de tous par tous, une religion qui l’obUge de savoir lire, écrire, et place l’instruction gratuite et obligatoire parmi ses premiers dogmes.

Il faut l’avouer, le paysan suisse, qui entend si admirablement la liberté pour lui-môme, est parfaitement indifférent à l’esclavage des autres peuples.

Dans ces onze années de vie de village, nous avons eu de nombreuses occasions de vérifier cette indifférence absolue pour la liberté de tous ceux qui ne sont pas nés Suisses. Cela s’appelle de la neutralité.

D’ailleurs partout, en Europe, la conscience humaine est restée de pierre en face des faits les plus révoltants.

On ne saura jamais nos efforts pendant dix-buit ans pour éclairer les aveugles sur les événements qui firent reculer la civilisation.

Chaque fois que nous tentions cette épreuve, les meilleurs détournaient aussitôt l’entretien. A quoi peut tenir cette demi-complicité? Sans doute, ces timides amis de la liberté craignent qu’elle ne puisse s’établir sans le sacrifice des intérêts individuels ; la moindre atteinte à leurs intérêts équivaut pour eux à la mort. La panique d’une baisse

MéMOIRRS D’rXIL

de la Bourse égale la perspective de la guillotine, et celleci. personne n’y croit plus.

Ils prétendent aimer la liberté ! Oui, ils en parlent, mais comme de la vie future. C’est une espérance mêlée de doutes et d’angoisses ; car pour arriver à ces béatitudes, il faut d’abord traverser la mort. Aussi préfêrent-ils ajourner pour nous indéfiniment la liberté jusqu’au jugement dernier.

Que de fois nous abordions ces sujets frémissants avec un libéral, un républicain ! Ou murmurait une vague réponse, un vague assentiment, et vite on passait à autre chose.

Singulière situation, surtout dans une république ; mais il y a ici un fond de dignité humaine, de moralité, un respect pour la pensée, une sévérité de mœurs qui font de ce pays un îlot entouré paç une mer de servitude. L’écume des flots est jetée parfois jusque sur l’altitude des rochers ; mais les flots ne les submergent jamais.

Au printemps, la solitude devint moins profonde; de temps à autre un visiteur franchissait le seuil.

Nous vîmes souvent Mademoiselle* Gaherel de Montreux. Le plus sociable des hommes disait, en la voyant ajjparaître : « La vue d’une femme charmante est toujours un bienfait. »

D’une humeur toujours égale, elle fut la première personne qui nous apprit que , dans ce temps de haine, il restait encore une place à l’amabilité, à la bonne griice et au sourire.

Nous ne laissions échapper aucune occasion d’éclainr sur les faits de décembre, même les étrangers de passage. Touristes ou paysans, jeunes filles et vieillards, nous nous fai-

sions uu devoir de leur apprendre la vérilé. Propagande stérile ; c’est égal, on ne s’en lassait pas.

De bonnes dames lettrées, charitables, restaient parfaitement insensibles aux récits des persécutions et des souffrances contemporaines ; en revanche, elles s’apitoyaient avec érudition sur le martyrologe de Crespin. Sentiment contre nature, qui paraîtrait impossible si nous ne l’avions entendu exprimer cent fois par des personnes d’une haute vertu.

Un événement actuel, palpitant, saignant, n’intéresse pas ; mais si les années, les siècles l'ont fait entrer dans le domaine de l’histoire, alors c’est différent. Cette âme restée froide aux larmes, au sang versé de nos jours, s’émeut philosophiquement, une vieille chronique à la main.

Ce qui fera un jour honte à l’Europe, c’est la complicité du silence au premier moment ; plus tard, la complicité de la calomnie. Lorsque le succès du deux décembre semblait encore douteüx, les journaux se bornaient au silence; quand le triomphe fut assuré, ils ont glorifié, sanctionné le ■ deux décembre comme un acte sauveur ; tandis que les hommes les plus purs, l’honneur de la France, l’élite de la démocratie, étaient dépeints comme des monstres altérés de sang, ou pour le moins des êtres subversifs.

Après tant d’années, on est familiarisé avec la douleur et l’indignation ; mais elles renaissaient aussi vives que le premier jour en voyant les honnêtes gens nier l’emprisonnement en masse des représentants du peuple, le massacre des boulevards, la proscription de tant de milliers de citoyen^ , les transportations à Lambessa et Cayenne , les cachots et visites domiciliaires, enfin tout ce qui vient d’ètre mis en lumière par les récits du coup d’État, mais que personne ne voulait admettre en ce temps -là, lorsque les exilés se consumaient à répandre la vérité.

MÉMOIRES d’exil

Oui, ils se firent un devoir de la proclamer par Ions les moyens en leur puissance ; lettres, conversations, brochures; surtout alors que les fanfares de la guerre, les lauriers d’Italie, après les lauriers de Crimée, étouffaient le souvenir d’une date néfaste. A l’heure de la victoire sur les Autrichiens, ils rappelaient la victoire du 2 décembre, la bataille du boulevard Montmartre; à ceux qui acclament le sauveur des nationalités, nous rappèlionj les clameurs des mourants du 4 décembre 1851.

Si le succès justifie tout, si la guerre à l’étranger efface le renversement de la République, la violation du droit, l’attentat contre l'Assemblée souveraine, l’arrestation et la proscription de cinquante mille Français, les morts de Cayenne et d’Afrique ; si- tout cela est oublié, il n’y a plus dans le monde ni Justice, ni honneur ; c’est l’athéisme qui règne au plus haut des deux.

Si la suppression de la parole, de la pensée, de la liberté individuelle, n’excitent plus l’indignation; si l’espionnage tend à s’infiltrer dans les mœurs publiques ; si l’on s’ac-' coutume à vivre sous la loi des suspects, dans l’abaissement moi’al ; si ce concert de violences et de duplicité ne soulève plus la conscience nationale, la vie n’est plus qu’un rêve de servitude Hans la dégradation, dans le mensonge. Quel immense devoir la France aura envers ellemême; un jour, quand, par miracle, la liberté sera reconquise I Par quels prodiges d’héroïsme, de loyauté et de sagesse le peuple rachètera-t-il sa défaillance de dix-sept ans 1 Oui, vraiment, il faudra dans l’avenir des actions sublimes, surhumaines, pour laver l’ignominie du passé.

Que veulent donc ces gens de la réaction? que leur faut-il?

Eu ce t(Bmps-là. nous vîmes un Français libéral, très-lié avec les sommités politiques parlementaires de l'ancienne monarchie; il nous charma par ses véhémentes indignations contre les hommes et les choses du moment. Il était ulcéré de tout ce qui se passait à Paris, l’accord était parfait entre ses paroles et nos sentiments.

Mais lorsque nous prononçâmes ce mot : 1848. pour démontrer que tant de désastres auraient pu être conjurés si tous les partis s’étaient ralliés franchement à la République, alors ce libéral, poli, aimable, qui avait l’air de s’entendre avec les exilés, entra en fureur et se répandit en imprécations Il fallut lever la séance, trop orageuse. Les voilà

bien ces rétrogrades ! Pourquoi donc médire du régime de décembre?

Un critique bienveillant m’a demandé de faire vibrer davantage la note des misères et des souffrances des exilés. Mais les plaindre n’est pas assez ; ils dédaignent la pitié. Leur fermeté stoïque à supporter les désastres, leurs passions viriles, leur constante revendication du droit, leur fière attitude au milieu de la persécution ou de l’indifférence, commandent plus de respect que de commisération. D’ailleurs, les misères individuelles de chaque pauvre ménage sont-elles plus intéressantes que la vie morale de la proscription, la seule qui puisse être racontée aujourd’hui? Il est facile d’imaginer les sacrifices matériels, en songeant que toutes ces familles arrachées par surprise à leur pays, à leur vocation, tombèrent dans un affreux dénûmeut. Ce côté intime de la vie ne saurait être abordé à présent. Mais quand la mort, hélas ! fait taire les scrupules, il est permis de révéler des situations navrantes qui

lü

MÉMOIRES o’rXIL

ont rempli de compassiou et de respect ceux qui eu furent témoins. Je parlerai plus loin de la famille de M. Duchène, ancien rédacteur en chef du Patriote de Saône-et-Loire, proscrit de décembre. Nous lui devons un pieux souvenir.

Il demeurait au village de Corseaux, dans les environs de Vevey. Il vint nous voh vers Pâques. Cette entrevue fut très- émouvante.

En ces aifreux temps d’espionnage et de délation, chacim se tenait sur ses gardes ; ime même pensée de défiance s’emparait de celui qui abordait un inconnu et de celui qui le recevait.

Lorsque ce digne M. Duchône entra, sa figure exprimait un tel mélange de fierté, de douleui*, d’indignation et de sympathie, que la lutte de tous ces sentiments tumultueux lui ôta la parole. Sans proférer un mot, il tira de sa poche un certificat du canton de Vaud, délivré au directeur de l’institution de jeunes gens qu’il venait de fonder près de Vevey. « On ne saurait trop se prémunir, » dit-il enfin d’une voix étouffée.

Qui pouvait assister à cette scène muette d’une éloquence navrante, sans fondre en larmes ? Un proscrit seul comprendra ce que Je veux dire.

Qu’il faut avoir souffert pour douter de la divination du cœur ! Ne lisions-nous pas sur cette loyale figure, déjà altérée par la maladie, que c’était un martyr de la liberté qui nous tendait la main? Pouvait-on s’y méprendre ? Avant qu’il se fût nommé, Edgar Quinet reconnut le vaillant Journaliste de Saône-et-Loire. Dès lors .ses visites, quoique rares à cause de la distance, furent plus douces. 11 venait à pied de Corseaux.

La mort de sou fils, sa chaleureuse sympathie, augmentèrent notre émotion lorsque nous le revîmes.

PRINTBMPS DE 1859

Non, il n’y a que la France qui produise de ces hommes chez qui la sensibilité et Ja dignité sont égales à l’intelligence et à la passion de la liberté.

L’idéal du joumaUsle républicain existe encore quelque par ten 1869. Je puis vous le dépeindre, nous l’avons vu à l’œuvre, nous le connaissons, nous lisons tous les jours le fruit de son infatigable labeur. Il vit en exil. — Où? — Au centre du foyer de la réaction catholique, cléricale, à Fribourg. Le rédacteur en chef du Confédéré rédige à lui seul cet excellent journal (véritable Moniteur de la proscription) ; il a rendu par là les plus grands services à la conscience humaine, bâillonnée pendant dix-sept ans. Toujours sur la brèche, la religion de la justice et de la vérité a seule soutenu ses forces.

Sans collaborateur, sans ressources, à cet ardent labeur il a perdu la santé. Les offres les plus brillantes, il les a repoussées : on lui assurait dans une autre viUe la direction d’im journal démocratique, à condition qu’il ne continuât pas sa rude guerre au bonapartisme.

Bien entendu, le brave exilé demeura à son poste.

Aux convictions répubbcaines les plus fermes et les plus pures, aux idées les plus sensées, Schmidt réunit eu lui la tradition vivante de 92, incarnée dans les héros populaires d’Erckmann-Chatrian. Il est leur compatriote, fils d’un volontaire de 92, mort en novembre 1862, à Riedesheim, près Mulhouse, à l’âge do quatre-vingt-sept ans, clans la foi de sa jeunesse.

Digilized by GoogI

AIX

Les eaux d’Aix sont souveraines, on n’espérait plus qu’en elles ; juillet vint, nous songeâmes au départ. Mais par quelle voie? Selon les décrets de 1852, le territoire était interdit aux proscrits; l’ancien représentant de l’Ain ne pouvait passer par Culoz, D’ailleurs une barrière morale s’élevait poiur lui à la frontière : il s’était promis de ne remettre les pieds que sur une terre libre, purifiée.

Et puis, comptez-vous pour rien la douleur de repasser ces frontières pour s’en arracher encore? Est-ce ainsi que ^ nous espérions revoir la France, nuitamment, furtivement? Non, à ce prix la guérison serait achetée trop cher. Mieux vaut un long détour par Saint -Léger, Julien, Annecy.

Cette détermination serait comprise par la grande exilée de Coppet... Nous passions en ce moment devant le château ; le regard s’arrête avec respect sur le bosquet où le père et la fille reposent ensemble.

Un moment après nous étions à Genève.’ Les plus beaux quais de Paris transportés sur le lac Léman, en face du Mont Blanc, voilà la cité de Calvin.

• Nous repartons au bout de quelques heures : ce n'est pas la- fatigue de douze heures de voiture par une saison brûlante qui faisait le plus souffrir la malade, mais l’idée de

MBMOIRBS d'bXIL

celte France interdite aux patriotes , par les hommes du coup d'État. Nous voyagions, en évitant le territoire consacré, i\ la manière des j)arias. A minuit haile k Annecy où dort l’un des nôtres, Eugène Sue.... Que le jour était lent à paraître! Enfin il éclaire d’une lueur ardente la verte Savoie, ses chaumines, le lac Bourget, les montagnes du Dauphiné.

Aix est un volcan. Les sources brûlantes qui circulent sous le sol, jointes à la réverbération des montagnes rocheuses formant entonnoir, rendent ce lieu aussi efficace aux malades, qu’intolérable aux gens qui se portent bien; cette année le thermcTmètre marquait 34 degrés à l’ombre.

On ne respirait que le matin avant le lever du soleil, sous le bosquet de platanes devant la maison Durieu. Passé huit heures, la fournaise recommençait; même le soir, quand le soleil disparaissait derrière le mont du Chat, pas un souffle ne venait agiter les larges feuilles des platanes. En s’asseyant sur le banc, l’exilé me dit : « Quel beau feuillage ! Si jamais nous plantons des arbres, souvenons-nous que ce soient des platanes ! »

Il oubliait en ce moment que nous n’aurons probablement jamais un fover, un jardin à nous.

Même au milieu de ce monde élégant d’Aix, nous trouvions moyen de rejoindre dans leurs pâturages nos amis ruminants ; nous errions avec les troupeaux sur les hauteurs. Chaque soir nous montions le long des collines, et là, entre les vignes et les blés mûrs, c’était une fête de guetter le lever de la lune qui apparaissait vers le mont Nivolet. Quant aux réunions du Casino, elles ne nous virent pas une seule fois.

Un des plus grands bienfaits de la Solferine d’Aix, c’est qu’elle rendit la faculté du travail; dès lors, on était

sauvé. Aussi un souvenir de reconnaissance s’attache pour moi à cet horizon si gi’acieux au premier abord et qui finit par devenir tout à fait attachant. Longtemps après les avoir perdus de vue, on rêve au sentier Chaute-Merle,* aux collines de Trézerve, au bois Lamartine, au bassin de verdure qui s'étend vers la vallée des Bauges, à la maison du Diable où l’on domine le charmant petit lac Bourget.

Jamais depuis l’érection de l’Arc de Campanus les thermes d’Aix n’inspirèrent ferveur plus grande à un malade. Ceu.x qui se sont une fois retrempés à cette source y reviennent tous les ans ; la vertu de ces eaux est un article de foi.

Quoi de plus théâtral que la mise en scène des douches écossaises? Cascade glaciale, grêle brûlante, casque et bouclier, Euménides échevelées saisissant le patient, boas de caoutchouc qui se tordent le long des mius, panier fatal suspendu sur la tète infortunée, sablier marquant la dernière minute, maillot des momies, sonnette des Monati qui font penser aux pestiférés de Manzoni. Les scènes de la peste dans les Fiancés reviennent à l’esprit, chaque matin, quand on voit emporter les malades sur une civière et qu’on leur fait traverser la ville pour les porter à l’établissement des bains et de là à leur domicile. C.QS Monati fouillent vos bourses. vos poches ; vous laissez faire, vous êtes emmaillotté; heureusement pe sont de braves et honnêtes savoyards, toujours gais ; Hardi, mes amis ! et ils vous jettent sur le .grabat en riant ; puis discrètement, se payent eux-mêmes sous vos yeux.

Nous étions heureux de nous retrouver en Savoie ; c’était

l’ancienne province française avant que la politique eût

XlèMOIRBS D’rXIL

divisé les hommes en tant de camps différents. La terreur que s’inspirent mutuellement les partis, l’égoïsme des riches, l’envie des pauvres , plaie encore inconnue aux innocents Allobroges.

Faut-il le dire? Après la sévère séquestration de Veytaux, il nous fut doux de revoir des êtres humains ; en une seule journée à Aix, nous eûmes plus de visites que pendant les huit mois passés au village. Plusieurs personnes distinguées d’Aix, le syndic de Chambéry, des hommes politiques, des hommes de lettres, vinrent au devant de l’exilé. Rien de semblable ne lui était arrivé de la part des autorités belges.

Il eut la Joie de retrouver un ancien collègue de la Constituante et un ardent disciple du Collège de France ; MM. Guiter ; âmes fières, d’une exquise loyauté. Le père et le fils demeuraient à la Favorite, près Chambéry.

Plus d’une ancienne amitié fut renouée à Aix.M. Quinet y rencontra aussi une des femmes les plus distinguées de son temps.

Et comment oublierai-je le bon Loup de mer^l Je ne désignerai que sous ce nom cet homme excellent; son langage, la rudesse de ses manières, sa figure elle môme, faisaient croire qu’il avait passé sa vie en voyages aux longs cours.

On est tout étonné de rencontrer chez le peuple le plus

gracieux delà terre de peueils contrastes. En présence de ces

côtés abrupts, hérissés de rocs, inaccessibles, on cherche à les tourner par une pente douce et fleurie ; mais avec notrç bon capitaine c’était peine perdue. On tremblait toutes les fois qu’il ouvrait la bouche, tant ses propos étaient ceux d’un vieux loup de mer. Sur le terrain politique il nous enchantait ; aussi était-ce la personne que nous voyions le plus souvent et avec une sympathie croissante.

Digilized by

AIX

Il avait une façon sommaire, laconique, d’exprimer son opinion sur tel personnage mort -ou vivant; le maximum de l’éloge consistait pour lui, en deux mots : « C’est un bon garçon. » Garibaldi, c’était un brave garçon. — Le général Cavaignac, uir bon garçon ; Washington, un très-bon garçon ; Socrate, un brave et bon garçon.

Qu’il est difficile de garder sa paix I l’importun bourdonnement de la servilité vous atteint partout. Sans chercher les sujets irritants, ils viennent d’eux-mêraes par la fenêtre entr’ouverte. Nous entendions les conversations des baigneurs assemblés au jardin ; ils célébraient le courage, la vertu des hommes du 2 Décembre ; ils vociféraient contre les Rouges, les Républicains, les brigands I D’autres, jaiis faits , enviaient la bonne fortune de M. X. ancien ministre de Louis-Philippe, qui avait eu l’insigne honneur de monter à Culoz dans le wagon impérial.

Un jour nous eûmes la visite d’un jeune homme qui nous fit une peinture ravissante de Lambessa : c’était un endroit enchanteur ; les transportés y vivaient à merveille, bon climat, bon gîte et le reste, que leur manquait-il? la liberté? Ils n’étaient enchaînés que sur parole ; ils avaient promis de ne pas s’évader de ce jardin de délices et les autorités les laissaient libres. Il est vrai qu’on donnait vingt-cinq francs par tête aux Arabes pour chaque proscrit qui tenterait de fuir. Casser des pierres dans un désert brûlant, mais cela n’est pas si pénible qu’on croit; d’ailleurs ce désert se 'transforme -tous les jours, grâce aux puits artésiens. Les Arabes les nomment : puits de la Renaissance.de l’Amitié... Emblème touchant pour ceux qui s’y abreuvent loin de la France.

MÉMOIRES d’exil

Et c’étaient d’honnêtes gens qui débitaient ces belles choses !

On voit par là, que la plupart des hommes naissent faibles et nuis. Iæ souffle surnaturel qui s’élève dans les grands jours les entraîne et les vivifle; mais pendant le calme plat, ils subissentles influences morbides avec l’indolence des leiiipéraments maladifs. Un fléau plus terrible que la peste et le choléra avait entamé rhumanité:

« Ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. « Peu de natures y ont résisté. Nulle indignation contre le crime, on l’avait accepté. Et les femmes n’échappèrent pas à la contagion. Quand ce sont elles qui prouvent l’endurcissement d’une époque, le calice est trop amer.

« Femmes par qui je meurs, vous à qui je pardonne ! » s’écriait l’e:filé en parodiant ce vers, après une visite faite à deux Françaises qui le glacèrent par leur profonde indifférence pour les exilés, et en général pour tout ce qui n’était pas chiffons et sacristie.

Mais de braves compagnons d’exil, frères par la liberté, lui firent connaître à Aix la douceur des sympathies humaines. Un jour qu’il était plus oppressé que de coutume par les conversations bonapartistes qu’on entendait sous les platanes, il vit entrer un ami. Oui, c’est un ami que ce digne M.Coml>iez! Quel abord chaleureux, quelle figure attendrie!

« Je suis heureux de vous revoir! J’ai fait trente lieues pour vous, j’arrive tout exprès du petit Saint-Bernard. Vous êtes en bonne santé, ah I tant mieux! Vous avez encore quarante ans de vie ; vous n’avez pas produit tout ce qui vous reste à produire. Que vous avez travaillé 1 Quelle lumière vous avez répandue autour de vous ! »

Et sa physionomie loyale, enthousiaste réfléchissait les plus nobles émotions. Qu’on me pardonne de citer ces pa-

AIX

rôles ; elles éUient si rares en ce t('raps-là. Il faut l'avouer, chez les hommes de notre rehgion poütique seuls, on ,

trouve de ces élans, de ces amitiés expansives. Béni soit cet homme de cœur! Il nous fitq)asser l’amertume de tout ce que nous entendions de basses flagorneries; car en exil on vit surtout d’indignation. En toutes choses on lit le malheur public; dans tous les entretiens, dans les moindres distractions, oui jusque dans le pli d’un ruban... Des parures? à quoi bon; tant que l’opprobre n’est ças effacé!..

Ils ont oublié là bas; eh bien, nous ruminons le 2 décembre, nous le re.spirons à chaque souffle.

Un soir, nous étions assis sur la colline ; tout à coup la Marseillaise éclate dans le lointain avec un accent que no tre disposition d’esprit rendait encore plus émouvant.... *

Quoi? seraient-ce les troupes françaises?... Non, les Savoisiens ont retenu le chant républicain de 92. Les peuples amis conservaient mieux que la France ses traditions de liberté. « Partant pour la Syrie » n’avait pas encore affadi Aix.

Nouvelle inouïe! la paix est faite, signée, sans que la France en sache rien. « L’empereur d’Autriche cède la Lombardie au chef du gouvernement Français qui l’échange contre la Savoie. Venise et le Quadrilatère demeurent à l’Autriche. »

Vit-on jamais semblable brocantage de peuples?

Une Confédération avec les princes Autrichiens , le roi de Naples, sous la présidence du Pape!... C’est donc pour cela que le sang français a coulé'’ Et Venise, qui n’attendait que le signal de la délivrance, Venise encore une fois sacrifiée!... Et l’Italie, qu’on a juré de délivrer des Alpes à l’Adria-

JrféMOIRBS d’rXIL

lique?... Mais qu'importe un serment de plus ou de moins*? fût-il gravé sur le marbre, il a la môme valeur que celui de 1848, le serment de conserver intacte la République.

La morale éternelle était satisfaite, rien de grand ne devait sortir de là. Juste châtiment pour l’Italie; au dix-neuvième siècle, la conscience publique ne pouvait accepter les conseils de Machiavel : l’Italie libre par le despotisme.

Toujours est-il que le chef de l’armée française s’en retourna un beau matin par le Mont-Cenis qu’il fit échelonner de plusieurs régiments.

Quelle fin I quel dénoûment ! On ne peut se faire une idée de l’agitation des esprits , même dans cette pacifique Savoie. Après Villafranca personne ne voulait plus l’an- ‘ nexion ; l’effervescence fut extrême, la déception universelle, même aux yeux de ceux que Solferino avait réconciliés avec le 2 décembre.

La cession de la Lombardie est un leurre, disaib-on, tant que le quadrilatère reste à l'Autriche. Magenta, comme Solférino,fut une victoire de soldats. Avec une telle armée, rien n’était impossible ; l'attaque de Venise était fixée au 10 juillet. Mais cette explosion de vie qui éclatait partout ne pouvait plaire à l’auteur du coup d’Etat. Le 7 juillet il signe • à Villafranca une suspension d’armes qui stipule expressément la restauration des grands ducs; le 10, il en informe l’armée, par une courte proclamation annonçant son départ; le 1 1 , entrevue avec l’empereur d’Autriche et signature du traité de paix ; le 17, le chef de l’armée française est réinstallé aux Tuileries.

Surprise, stupéfaction de l’armée. Elle se voyait arrêtée brusquement « dans cette voie sacrée des triomphes » qpii lui avait été promise par la fameuse proclamation. Quant à l’Italie, elle cria hautement à la traliison. L’Italie libre des

Alpes à l’Adriatique signifiait ; l’Italie livrée pieds et poings liés à l’Inquisition, à l’étemel étranger.

Les journaux agréables, asservis au mot d’ordre, soutenaient que le programme de Milan était exécuté. Ah ! leur maître fait bien de ne pas même prendre la peine de disculper ses actes, puisqu’ils sont absous d’avance.

Un grido d’orrore retentit des Alpes à l’Adriatique. Le bruit counit que Milan avait proclamé la république. En vingt-quatre heures, toutes les vitrines des librairies et des marchands d’estampes, se couvrirent de photographies d’Orsini.

Mais la France ouvrirait-elle les yeux, elle, qui avait prodigué des millions? Tant d’hommes tués, tant de trésors, tant de larmes, pour aboutir à une entrevue avec l’empereur d’Autriche 1

Si la déception des Italiens fut horrible, encore une fois, la morale éternelle était satisfaite. Non, la nuit du 2 décembre ne devait pas être rachetée par l’aurore de l’Italie. Celte expiation impie eût jeté un doute éternel dans l’âme humaine; aujourd’hui tout rentre dans l’ordre logique, naturel. Avant le traité de Villafranca, on n’osait formuler aucun jugement d’avance : « Les caprices des autocrates déjouent toutes les prévisions, tous les calculs, disait Edgar Quinet. C’est le dernier degré de l’asservissement que d’empêcher la raison humaine de s’exercer et de l’obliger à suspendre ses facultés. La sagesse même n’oserait raisonner en face d’une volonté arbitraire qui a remplacé l’initiative de la nation. Aujourd’hui on reprend le fil historique, qui n’a pas dévié ; le Pape et rUmperew,vaiis contre la Révolution, contre l’esprit humain. »

Hélas ! ces réflexions à quoi servaient-elles ! Les masses ne raisonnent pas. Les uns se réjouiront d’avoir la paix

MÉMOIRES d’exil

pour s’en retourner chez eux; d'autres, parce (ju’elle donne deux départements à la France.

Quant aux morts, inutilement sacrifiés, ils ne se plaindront pas!...

Ames sensibles, c'est maintenant le cas de pleurer les morts, le sang versé 1

Femmes Spartiates , vous vouliez rpie vos fils’revinssent sur ou sous le bouclier, morts ou vainqueurs ; votre viril enthousiasme s’attisait par la liberté ; vos enfants ne combattaient alors que pour l’indépendance de la patrie, non pour les fantaisies du Satrape.

Et vous. Françaises, -qui vous défend d’avoir une Ame, une volonté, une voix libre'? Au lieu de pousser vos maris et vos fils à toutes les servitudes, que ne leur inspirez-vous la fière résistance, la dignité humaine qui sc refuse à marcher comme un troupeau sans .savoir pourquoi"^ Sachez à quelle guerre on pousse vos enfants, vos époux. Guerre de rues! frère contre frère ! Guerre de despote pour occuper le pays et le distraire de ses propres affaires. Expédition du Mexique pour faire crouler uue République et bAtirun trône à un prince autrichien ! Expédition de Rome pour empêcher l’Italie d’être aux Italiens. Vous pleurez après coup si votre fils ne revient pas ; c’est avant la guerre qu’il faut pleurer ou agir.

La femme eu pays libre sait pourquoi on se bal. La paysanne Vaudoise lit son journal en veillant à sa marmite, en allaitant l’enfant. Si c’est pour défencLe son pays que les hommes partent, elle aussi elle tombera sur l'ennemi, et du haut des remparts elle lancera les marmites sur l'agresseur (1).

(1) Comme à l’Escalade de Genève.

Jamais on n’obtiendra d’elle une stupide résignation. En envoyant à la mort ceux qu’elle aime, elle n’obéit qu’à la liberté.

Les Italiens se souvenaient maintenant des avis d’Edgar Quinet ; avant Villafranca il leur écrivait :

« A mesure que la liberté était étouffée en France, j’ai vu les amis de la liberté fermer les yeux à l’évidence, et il m’a été impossible de leur faire voir ce qui était plus clair que le jour. Plus ils étaient frappés, plus ils s’attachaient à voir dans Louis Bonaparte un soutien, un allié caché, involontaire. Jamais, jusqu’à la dernière heure, ils n’ont vu en lui un danger. Et c’est ce qui fait que la liberté est si profondément tombée en France. Eh bien ! c’est au nom de cette expérience que je vous dis, à vous Italiens dignes de ce nom : N'imitez pas cet affreux aveuglement qui laisse les peuples sans estime d’eux-mêmes. »

« Si vous êtes trahis, sachez au moins que vous l’êtes, sauvez au moins la vieille intelligence italienne. Ne niez pas comme les nôtres l’évidence, ne prenez pas votre destructeur pour votre sauveur. Ne laissez pas l’Italie devenir le jouet du 2 décembre. Tout peut se réparer quand on voit le mal. Mais quand on le prend pour le bien, on a en soimême le bourreau. J’ai fait tout ce qui a été en moi depuis le commencement de janvier pour faire pénétrer dans l’opinion et dans la presse européenne un mot de vérité sur cette grande embûche tendue à l’Italie. J’ai trouvé la crédulité aussi grande que je l'avais trouvée avant le 2 décembre, par la même envie de se tromper. Comment nous étonner que l’Europe soit esclav-ie, puisq\i’elle voit tout avec des yeux d’esclave, c’est-à-dire selon que le désire le maître? Vous, Italiens, qui nous avez enseigné la péné-

MàMOIRBS D’BXIL

Iralion politique, rendez à l'Europe la lumière et le bon sens. Vôtre cause est livrée. Ditesque vous savezqu’ elle est livrée. Osez regarder dans l’embûche et montrez que vous la connaissez. Vous ferez preuve ainsi d’une force, d’une énergie d’esprit qui a manqué à tous les autres peuples. Ne croyez pas tout ce que vous désirez. Vous vous montrerez infiniment supérieurs en montrant que vous n’ètes pas dupes. Voilà, je l’avoue, ce que j’attends de cette vigoureuse intelligence italienne. »

C’est aussi à Âix,que nous fîmes la connaissance de l’ami de Garibaldi, du cômpagnon de Silvio Pellico, le patriote George Pallavicino, le martyr du Spielberg.

Il venait presque tous les jours causer avec M. Quinet des événements qui passionnaient les âmes; ses conversations respiraient le patriotisme le plus brûlant. Extrêmement irrité de la situation, il affirmait que les Italiens ne ratifieraient jamais cette paix; on voulait le programme ; affranchissement complet.

Garibaldi, qui avait encore foi dans le roi à cette époque, écrivait : « Sono con Vittor Fmmanuele, conTItalia; il resta lo disprezzo. »

L'enthousiasme de M. Pallavicino pour son ami s’exprimait en termes épiques : « Ce n’est pas l’histoire qui offre des analogies avec cette figure sublime, disait-il. Les héros de l’antiquité sont dépassés. La légende seule nous' montre de ces dompteurs de monstres, des Titans comme Garibaldi. C’est Hercule qui terrasse l’hydre de Lerne, et nettoie les étables d’Augias. »

Pour nous, c’est plutôt Cincinnatus que nous reconnais-

AIX

riions dans le héros qui retournait à sa charrue de Caprera après les combats do Varèse.

M. Quinet avait retrouvé à Aix plusieurs anciens représentants de la Constituante. Toutes les conversations roulaient sur les événements d’Italie. Quelle paix! Nous ne voyons que des gens désespérés; parmi les Italiens, bien, entendu, car les proscrits français prévoyaient depuis longtemps cette issue des choses. Ceux qui furent crédules un moment, apprenaient à cette heure à devenir indulgents pour les fausses espérances et l’étemelle duperie qu’on reproche au peuple. N’ étaient-ils pas aussi complices involontaires par les vœux imprudents formés contre eux-mèmes ?

« Non, vraiment, disait M. Quinet, nous n’avons point désiré cette guerre; nous pensions: quoi qu'il arrive, l’Italie y gagnera quelque chose, parce qu’elle mérite évidemment un sort meilleur. Mais nous ne voulions pas acheter l’indépendance de l’Italie par la perpétuité de la servitude en France. »

Militairement, il déplorait les fautes insignes de cette campagne. «D’immenses moyens, d’innombrables victimes et des résultats illusoires. Au point de vue politique, l’Italie, partagée comme au moyeu âge, les clefs du pays laissées à l’Autriche, le pouvoir temporel du Pape, la suprématie étrangère comme aux plus mauvaises époques. Pour compensation à toutes les espérances trompées, des mots, seulement des mots, voilà ce que toute la population italienne comprend, voit, saisit avec un discernement que l’on ne parvient pas à aveugler. Toute cette nation se sentait livrée, jouée, mais n’en était pas dupe; elle voyait (jue cette tral-

mAmoires d’exil

née de sang aboulissail à un opprobre. Hien n’élail ehangé dans rancienne condition de l’ Italie ; elle a déjà été délivrée cinquante lois de cette manière.

« Au lieu d’amis, ou s’était fait d’irréconciliables ennemis. Après tout, nous avons tremblé qu’on ne créât une dynastie dans la gloire. C’est le contraire. Faut-il s’en désespérer?

« Mais que diront nos Français? Oseront-ils penser? se • permettront-ils de compter leurs morts, de mesurer les résultats? Sont-ils dans l’ivresse? Tous les journaux vont dresser des arcs de triomphe. Ils auront beau faire, le monde ouvrira les yeux.

« Ilélas ! que penserait Maniu?... Et vous. Italiens, que pensez-vous ?

« L'Italie est accablée, nous en souffrons ; mais la conscience humaine est sauvée. Comment a-h-on pu croire que quelque chose de noble sortirait de cette origine? Avouonsle, c’eût été pour des siècles peut-être le renversement de la justice et de la raison. Le deux décembre devait produire Villafranca. Voilà ce qui est conforme à tout ce que nous savons de la nature humaine.

« Une armée admirable, une immense dépense d’hommes et de moyens de toutes sortes, et pour résultat, une illusion couronnée de jésuitisme. Encore une fois, voilà ce qui devait arriver. Toutes les ressources du patriotisme et de l’art militaire moderne, et, pour résultat, les arrangements informes du moyen âge, le duché de Milan, moins ses frontières et ses lignes de défense ; le tout placé sous la présidence de ce pouvoir clérical aussi autrichien que l’Autriche elle-même. L’Autriche maintenue debout dans les positions qui font sa force, et d’où elle sortira au premier moment de trouble. Et la vieille, immuable désolation de Tltalie, dont toutes les espérances sont trahies à la fois, toujours aux

mains ds l'étranf^er, toujours maintenue dans l’incapacité de se protéger elle-même (1).

« Et cet affreux retour vers le passé aboli par la révolution française !... Car depuis 1798 toute guerre avait pour but d’expulser l’Autriche, et l’on revient au hideux partage du seizième siècle. Et Venise ! la clef de l’Italie sur l’Adige qu’on laisse entre les mains des barbares, afin qu’ils n’aient que la peine de revenir quand bon leur semblera. Que dire de tout cela ? Une seule chose ■ « Les morts ont été trompés comme les vivants

Comment les chauvins osaient-ils mettre sur le même pied Villafranca et le traité de Campo-Formio ? Confondant tout : Mantoue et la Terre-Ferme de plus ou de moins, c’étaient pour ces étranges stratégistes la même chose.

(1} Quelle fut la grande ressource du gouvernement français pour calmer les esprits ? On ahurit l’opinion comme de coutume par des notes du Moniteur^ des lettres officielles, circulaires ministérielles, commentaires des feuilles agréables, surtout par un essaim de brochures, par une guerre de plumes.

Les Italiens reprirent la vieille politique de Machiavel et affectèrent de croire à l’impossibilité d’un abandon, lls'projetaient une statue à l'auteur de Villafranca ; seulement ils ne se pressaient pas d’ériger le monument. Leur allié persistait dans sa confédération des princes autrichiens, et écrivait à Victor-Emmanuel ; « Il ne s’agit pas de savoir si j’ai bien ou mal fait de conclure la paix de Villafranca, mais de tirer du traité les conséquences les plus favorables à la pacification de l’Italie. •

La pacification de l’Italie I il s’agissait bien pour les Italiens de faire la paix avec les bourreaux qu’ils avaient chassés avec autant de mépris que d’horreur! Ceux-ci fuyaient emportant les trésors de l’Etat ; or, argent, pierreries, médailles, manuscrits ; ils avaient fait main basse sur les caisses publiques. Le duc de Modène imagina ingénieusement de voler sa propre armée; trompant ses soldats, il les conduisit sur territoire autrichien, où ils furent faits prisonniets ou massacrés. Trait digne de Caligula.

MRMOIRBS D'BXIL

M. Ouinet leur disait : « La rivière du Mincio sera désormais la frontière, selon le traité de Villafranca ; on laisse l’Autriche debout sur les deux rives ; ou lui laisse les têtes de ponts, les forteresses qui commandent cette prétendue frontière. Dans ces conditions, une armée piémontaise derrière le Mincio serait, avant toute hostilité, tournée, débordée sur ses deux ailes par Peschiera et Mantoue. Cette armée, dès le premier jour, ne peut donc que se replier. L’Oglio, l’Adda ne sont pas des lignes de défense, elles n’ont jamais arrêté personne. Cette armée piémontaise, pour trouver un point d’appui, devra se replier jusque derrière le Tessin.

Il entrait ainsi dans les moindres détails de stratégie pour tâcher de rétablir la vérité.

« Conclusion. On a été au-dessous de la fortune. On n’a pas osé se saisir de l’occasion, elle ne se retrouvera plus. Il n’y avait qu’à laisser faire pour arriver à de grandes choses, et l’on s’est obstiné à en faire de petites. Qui eût pu résister au prestige de celui qui eût véritablement affranchi l’Italie? Il nous eût fermé la bouche et nous aurait enterrés vivants, nous et la liberté.

« Et nous avions la simplicité de cœur do souhaiter le triomphe, qui était notre ruine certaine ! Nous avons fait des vœux contre nous-mêmes. Faut-il être désolés qu’ils n’aient pas été entendus?

« Celui qui pouvait nous anéantir pour des générations peut-être, par un seul moment de grandeur, a rejeté cette chance et s’est montré ce qu’il est, et nous reparaissons c que nous sommes. Le dernier chapitre du Prince de Machiavel : Délivrer l’Italie des barbares, n’a pas été réalisé; il ne devait pasd'êlre par cette main.

« Non, non, ne croyez pas que les grandes choses puissent

èlre consommées par de certaines gens. La liberté, la patrie ne peuvent avoir cette origine. Tout était voilé dans les esprits, tout se retrouve. C'est à nous d’accomplir les choses justes, non pas à l’injustice.

« La conscience humaine allait être bouleversée, extirpée pour des siècles, si le mal eût produit le bien. Cela n’a pas été et cela ne sera pas. La justice redevient la justice, et le mal reste le mal. »

Page 1