‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 4 sur 58 · ET · texte numérisé non relu

ET

démontrer, ce n’est pas trop de quarante mille chaires de prêtres.

On l'a constaté publiquement : jusqu’en 1858, la bourgeoisie ne s’était pas ralliée aux institutions césariennes ; la recrudescence de rigueurs qui frappaient le pays (arrestations nocturnes, transportations, anéantissement de la presse) indisposait les classes les moins avides de liberté. Mais deux mobiles servaient le gouvernement et maintenaient la bourgeoisie dans une attitude passive ; elle profitait, de ce régime pour faire fortune. Tout se bornait à une opposition de salon, petite guerre d’épigrammes et de piqûres d'épingles; quand le Français a ri, il est désarmé.

D’autre part, la rivalité des partis, qui subsistait même au. fond de la mort, prêtait aussi une force au régime. L’horreur, que beaucoup d’hommes professent pour le droit commun, pour la République, les rendait maintenant indulgents au pouvoir qui l’avait détruite. Chacun se résignait, se consolait par l’égalité dans la défaite, par la pensée que la servitude était la même pour tous. Mais s’il est vrai qu’il y a plusieurs France en une seule, laquelle de ces France était vraiment satisfaite ?

L’Europe ajoutait infiniment à l’éclat factice que cherchaient les maîtres nouveaux. Ces potentats étrangers, ces princes de la Sainte-Alliance qui s’aventuraient sur le pavé autrefois brûlant de 1789, de 1830, de 1848, venaient-ils rendre hommage au peuple souverain de ces journées ou bien à la restauration des trônes ?

On les voyait souriants, confiants, aux revues du Champ de Mars; ils n’oubliaient pas même de visiter au Jardin des Plantes la cage des lions prisonniers. Tête basse,

MBMOIRES D’BXIL

ceux-ci fermaient les yeux, affectaient de sommeiller, pour ne pas rencontrer les regards moqueurs, insultants de leurs frères couronnés. Pas un seul ne rugit. Les lions aussi eu avaient perdu l’habitude.

Et cependant, on l’a établi d’une manière irréfutable, malgré les congrès, les expositions, les voyages des empereurs, des rois, de la reine Victoria au tombeau des Invalides; malgré le cliquetis des armes, le retour des armées de Crimée ; malgré les emprunts, les fêtes et les revues ; malgré l’obséquiosité des aristocraties européennes, on ne vit point de conversions. Non, chaque parti gardait dans son camp son personnel intact. Nulle défection éclatante ne porta atteinte à la fidélité des principes ou des affections. La troupe des courtisans cosmopolites se recrutait parmi la finance et la noblesse étrangères. Les colonnes des jouniaux officieux , remplis de détails à la Dangeau, n’inscrivaient jamais un nom qui pût étonner ou affliger les exilés. Les comparses des bals, chasses, concerts, comédies étaient invariaBlement les mêmes.

Dans la balance du despotisme et de l’indifférence publique, les plateaux ne montaient, ne descendaient pas, ils s’équilibraient.

Des faits, dites-vous? Voici ‘ceux de 18o8 : Loi de sûreté, arrestations arbitraires, enlèvements nocturnes, terreur universelle, transportations et exils nouveaux; vide et silence... Voilà ce que fit le godvernement absolu.

Gomment la vie publique pouvait-elle renaître ? comment l’historien futur n’aura-t-il pas quelque difficulté à ressaisir la physionomie de la France pendant ces années? EUe ressemblait au détenu mis au secret, condamné à l’inaction.

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