XIII
PÈLERINS d’exil.
Voici les vacances de septembre, le mois des voyages. Nos amis de France viendront-ils?
Au moment oü nous étions impatients de connaître la décision de notre colonie de Bruxelles, le üdèle Colard tombe à Veytaux, de je ne sais quel glacier. Il nous donna les premières nouvelles : tous les proscrits d’Angleterre restent à leur poste; à Bruxelles, la plupart de nos amis ; à Zurich, à Genève aussi on prolonge Texil. Colard nous apprit l’effet salutaire des protestations sur l’opinion publique : « J’étais dans un café à Berne; des officiers discutaient les lettres de Hugo, Charras, Louis Blanc, Quinet, et, d’une voix unanime, s’écriaient : Il est très-bon que ces noms protestent. »
Le lendemain, l’exilé eut la joie de revoir l’auteur de V Histoire parlementaire, M. Duvergier de Ilauranne, accompagné de ses deux fils. 11 habitait pendant l’été le bois de Cery, près Lausanne : « J’ai lu votre belle lettre, et je viens vous en remercier, dit-il en entrant. C’est un grand sacrifice que vous faites là. Mais ce n’est qu^au prix des grands sacrifices qu’on accomplit les grandes choses. »
On ne reverra peut-être jamais des hommes d’une urbanité aussi exquise.
MÉMOIRES d’exil
Une autre visite fut celle d’un homme important par l’influence qu’il exerce sur la littérature contemporaine. Sa tristesse, sa colère, son attendrissement l’honoraient infmir ment. Dès qu’il revit Edgar Quinet , il se mit à pleurer. Que de choses dans ces larmes !... Elles venaient d’un cœur ami; mais il y avait aussi le respect des lettres; le sentiment profond de l’exil. Retrouver l’écrivain dans la solitude, loin du brillant cénacle d’autrefois, c’était fait pour émouvoir un cœur de bronze : « Quand j’approchais de votre demeure, je n’étais plus maître de mon émotion, » disait-il.
Nous le félicitions de ce que son œuvre seule était restée debout, comme une puissance de l’esprit au milieu de la ruine publique; mais lui, d’une voix étouffée : « Non, non, nous sommes bien bas... c’est autre chose (ju il nous faut. Une Revue, ce n’est que du papier. »
Je n’oublierai jamais ce moment dans la bibliothèque, lorsque cet ancien ami, si froid en apparence, se jeta dans les bras de l’exilé. Voir pleurer un tel homme sur la déchéance du pays, l’entendre souhaiter ardemment un régime de liberté (quand tant d’autres se contentaient des lauriers d’Italie) et déclarer qu’il ne s’agissait pas de littérature, quel résumé éloquent de la situation !
D’autres visiteurs nous arrivèrent : MM. Courmeaux, Marlet, exilés. Magne, qui fut emprisonné dix ans à Belle- Isle, puis en Corse; libre de vivre en France, il se résignait à l’exil volontaire.
Un autre jour, deux jeunes Parisiens. Des siècles séparaient l’ancien professeur du Collège de France de cette ardente génération qui l’acclamait dans ses cours. Les deux visiteurs représentaient l’espoir de l’avenir.. Autrefois ils
PKI-KIUNS d’eXII.
eussent paru peut-être un peu légers; mais en tenant compte des mœurs nouvelles, ils étaient des foudres de guerre, puisqu’ils venaient chez un exilé. Leurs intentions étaient excellentes ; ils voulaient fonder unê Revue. Hélas! ils s’aperçurent bientôt qu’une petite chainede sûreté leur liait les mains. Lorsqu’ils s’adressèrent au sous-chef do division pour obtenir l’autorisation : « Une Revue? s’écria le fonctionnaire; pourquoi faire? N’avez-vous pas une maîtresse à mener à- la Maison dorée? ne placerez-vous pas mieux vos fonds, puisque vous en avez? »
Ils ne se rebutèrent pas et finirent par découvrir un imprimeur, mais sansprotes ni caractères typographiques. On leur adjoignit des collaborateurs anonymes, dont la moitié se trouva être des hommes de police. Ces futurs directeurs de journaux n’avaient pas même entendu parlêr de la protestation des proscrits.
La visite d’un vieux proscrit des vallées vaudoises fut une de ces heureuses diversions vivement appréciées. Il venait de Guernesey.
Ame candide, son esprit, sa figure gardent l’empreinte d’une double persécution religieuse et politique. Les troubadours revivent aussi dans cette figure originale ; vrai poète du douzième siècle égaré dans notre époque. Et quelle activité incessante de cœur, d’intelligence I Esquissant les paysages, les portraits d’amis, improvisant des vers, des articles de journaux, guérissant les malafies, prêchant les incrédules, raillant les fanatiques, pansant les éclopés et les bêles; à la fois pasteur, poète, médecin, vétérinaire, journaliste, peintre, glanant partout des fleurs et des pensées. Hans le sentier où vous vous promenez avec lui, il inter-
MFMOIRRS d’exil
rompt tout à coup son interlocuteur : « Ah ! vous avez fait un vers sans le savoir, » et il hurine dans son carnet :
La France ést un enfer... pourtant c’est la patrie!
Ce même automne, M. Cliassin vint passer quelques jours à Veytaux ; il était à l’avant-garde de la jeunesse restée fidèle aux traditions du Collège de France. C’était, non pas un inconnu pour nous, mais uu vieil ami, bien que nous le vissions pour la première fois. Sa haine du despotisme, sou ardeur républicaine, son activité, le livre qu’il venait d’écrire (1), furent le lien de notre solide amitié. Il repartit emportant le premier volume manuscrit de Merlin.
A quels embarras n’était-on pas exposé, à quelle lutte entre les sentiments affectueux et le devoir que l’exil impose à la conscience ! On pouvait se trouver parfois dans la douloureuse nécessité derefuserlamainà tel camarade d'enfance, à telle personne qui conservait en commun avec vous les plus chers souvenirs. Un de nos amis nous racontait qu’il reçut un soir la visite d’un de ses anciens compagnons de jeunesse, très-aimable homme occupant dans la magistratiu^ line haute position qui le plaçait dans une attitude nécessairement hostile à l’exilé.
Il se jeta à son cou avant qu’on eût seulement recouvré ses esprits ; il parlait avec émotion , avec feu de tant de choses aimées, du foyer maternel... La soirée se passa ainsi. La femme du proscrit t^it approcher avec anxiété l’heure du •
(1) Edgar Quine*, sa Vie et sofi Œuvre.
PKLKRINS D’BXIL
repas. Comment ne pas y convier un ancien ami?... Et comment rompre le pain d’exil avec celui qui avait peut-être signé des condamnations contre nos frères en proscription?...
Il fallait parler, en avoir le cœur net. Ou annonce : « Madame est servie. » Et elle, tremblante, s’adressant à ce magistrat, ' à ce juge ; « Uites-moi, Monsieur, sur l’honneur, avez-vous jamais jugé un procès politique? Avez-vous condamné mi proscrit? — Jamais, Madame, Je vous le jure ! »
Joyeusement elle prit son bras, et l’on passa dans la salle à manger
Autre visite d’un provincial. Celui-ci expliquait l’exil volontaire par la cherté des loyers à Paris 1
Le monde de province, quels déserts, tjuelles steppes on y découvrait encore en 1 839 1 Je comprends maintenant l’air découragé, énervé des femmes d’exilés, quand elles revenaient à Bruxelles après une visite faite à leurs parents, en province. L’esprit arriéré, traditionnel y forme des couches épaisses, comme la croûte du globe est formée par les alluvious, les dépôts, les bouleversements de chaque révolution géologique. Ainsi la réaction grossit tous les ans, de siècle en siècle. C’est une végétation parasite qui tire sa force de chaque événement; insurrection, contre-révolution, tout sert à propager l’esprit rétrograde. Plus Paris s’éclaire, s’embellit, s’émancipe, plus l’esprit de province s’enlaidit, se renfonce dans le passé. Cet esprit provincial séculaire est consolidé par la liberté autant que par le despotisme : par la liberté, parce qu’elle effraie des esprits pétrifiés dans l’égoïsme et les préjdgés ; par le despotisme, parce qu’il comble les vœux de tranquillité béate du bourgeois provincial.
MÉMOIRES d’exil
Les notions les plus élémentaires de la vie politique des peuples libres sont abhorées à l’égal des doctrines subver- • sives : parlementarisme , liberté de la presse semblent à l’esprit provincial des utopies aussi impraticables que les ‘théories de la République de Platon. Pour l’esprit de province , le catholicisme n’est jamais assez catholique , la royauté assez royaliste, le despotisme asse4 despote, l’ordre public assez garanti, la famille, la religion, la propriété assez sauvegardées. La langue de la liberté y est dédaignée, inconnue, plus oubliée que l’ancien celte ou le druidisme. On ne se comprend plus (1).
Et ([ue dire de cette terrible église lyonnaise ! Les omnibus • emportaient chaque jour des milliers de pèlerins qui allaient se confesser au curé d’Ars. La canonisation de ce saint était demandée, attendue comme une dette nationale. Le régime des prêtres et des évêques était aussi indispensable à la sécurité provinciale <]ue les gendarmes; l’esprit est là toujours ey étal de siège.
C’était le temps des vendanges; à Vcytaux, elles ne ressemblent guère aux joyeuses tètes païennes d’Evian. Ici, en pays protestant, ou dirait les lugubres funérailles de la vigne. Les vignerons vaudois portent au pressoir, au cuvier la hotte de raisin aussi gravement, silencieusement que s’ils enterraient un des leurs.
Ai chants, ni rires, ni cris joyeux; (juche différence avec le Chr.blais!
Ce moment de l’année était beau, et nos visiteurs de France ne cessaient de s'extasier sur le lac, les montagnes.
(1) Écrit eu 18^9.
PBLKRINS d’exil
Je connais une exilée qui n'a jamais toléré qu’on fit en sa présence l’éloge du paysage lorsqu’elle sentait que c’était à dessein pour se débarrasser des souvenirs :
« Quoil disait-elle, sommes-nous des touristes qui habitent la Suisse par amour de la nature alpestre? En effet, nous voyageons, depuis dix-huit ans, loin de notre pays; mais cette excursion, dans une nuit d’hiver, nous inspire moins d’amour pour la belle nature que de haine pour la cause infernale qui nous mit en main le bâton de voyage. »
Non, l’homme ne peut jouir de rien là où la liberté n’existe pas pour lui. Plus la nature est belle, plus elle semble une insulte à l’âme indignée, dans un temps d’universelle servitude. L’impassibilité, le caractère immuable de ces montagnes irritent, lorsque les sentiments les plus tumultueux bouleversent le cœur ; il semble que la nature vous jette un déû. La liberté est morte et la terre conserve ses sourires, elle a encore des fêtes 1 Peu nous importe ce splendide paysage quand notre cause chérie est perdue. Que ces montagnes s’ébranlent sur leur base, que les eaux de la mer et des lacs recouvrent la terre dépouillée, que l’amer océan soit en harmonie avec le désert moral... s’il est vrai que toute vie est éteinte dans les âmes I Quelle longue attente ! Toujours le succès impie insulte à la création, toujours les âmes criminelles commandent à l’univers ; toujours les peuples ignorants et crédules , les hommes de bien impuissants, le génie, la vertu paralysés par le mensonge victorieux.
Voici deux amis de la liberté en face l’un do l'autre, après des années de séparation. Que résultera-t-il de tant d’idées lumineuses, de nobles paroles, de sentiments héroïques? N’est-ce qu’un simple échange de regrets rétros-
MéMOIBBS d’exil
peclifs, d’amères récriminations, craintes de l’avenir, imprécations contre le présent?
Cette réflexion se présentait à moi pour la centième fois pendant la visite d’un des plus ardents patriotes italiens, un des Triumvirs romains.
Dams cette conversation, Edgar Quinet scrutant la politique secrète de l’allié de Victor Emmanuel : « Il n’a jamais voulu l’affaiblissement de la Papauté; mads les Italiens étant déterminés à se défendre à tout prix, il leur donnait des, mots, des promesses. Il est le premier despote de notre temps qui ait compris qu’il est aisé de conduire les hommes par des mots. Les autres pouvoirs, sincères, naïfs dans Taurbitraire, se raidissaient contre les exigences des mots réclamés par le peuple ; voilà pourquoi üs furent renversés. Que demandait-on avant 1830? un mot ; le retrait des ordonnances. La Restauration a refusé, elle a péri. Que demandait-on à M. Guizot? un mot : la Réforme. Il l’a refusé; Louis-Philippe s'est perdu.
f Aujourd’hui on connaît le peuple; on lui accorde tous les mots imaginables, mais on se réserve la chose : le pouvoir. Souveradneté du peuple, suffrage universel, affranchissement des nationalités, à chaque symptôme de mécontentement on ajoute un mot à ce dictionnaire mensonger de la liberté.
€ Voilà le système que l’on conseille au Pape. Mais le Pape, timide ou sincère, refuse môme des concessions apparentes ; sa véracité honorable peut bien un jour ou l'autre le précipiter du Vatican. »
Toutes les prédictions d’Edgar Quinet s’étaient vérifiées. Il en est une que je veux rappeler ; vers ce temps, il prédisait : le pape Napoléon.
- Di^itized
PÈLERINS d’exil
- Un Bonaparte venait d’entrer dans les ordres ; d’abbé à cardinal il n’y a pas loin. Pourquoi ne succéderait-il pas à Pie IX ? Iinagine-t-on la fascination et la compression du .monde césarien sous ce despotisme papal et bonapartiste?
Après le départ de Garibaldi, l’Italie retombait en pleine réaction; en France, les vieux partis applaudissaient en voyant l’esprit de la révolution italienne se fausser, s’éteindre.
Comment s’avouer qu’il y a des gens plus bonapartistes que le gouvernement de Décembre? Celui-ci pouvait être poussé à des alliances d’idées dans l’intérêt de sa conservation; mais des voltairiens qui se croient très-habiles en s’alliant au pape, au clergé, raffermissent le règne du despotismo dans sa double nature temporelle et spirituelle.
L’ancien Triumvir de la République romaine do 1849 était accompagné de sa jeune femme, anglaise de naissance, italienne de cœur et d’esprit. C’était la femme aimante qui s’identUie avec son mari dans les plus lointaines origines du passé : même patrie, même race, même dieu. Il n’en existe pas d’autres pour la femme dans une sainte union ; elle adore la patrie de son mari qui a remplacé son pays natal. La loi est ici d’accord avec l’amour. « Tu ne serviras qu’un seul Dieu. »
Quaud un Fiançais conserve scs dons innés, il loüche à la perfection, il réunit tout : esprit, cœur, bon sens, naturel, grâce, conversation abondante comme un clair ruisseau où le flot succède au flot et se joue entre les fleui's; et quel
MEMOIRES D’BXIL
talout de rendre amueaules les affaires les plus épineuses !
Notre ami a le même âge qu’Edgar Quinet ; proGl pur et fin; ses yeux d’un bleu limpide, brillant, prennent tout à coup une singulière expression de résolution, d’audace, de fierté qui éclaire cette figure habituellement douce, réservée. Il est de ceux qui non-seulement racontent leur pièce, mais la jouent.
Et quelle sûreté de coup d’œil politique! C’est peut-être le seul de nos amis qui n’ait pas eu im instant foi dans le réveil de la France, pendant dix-huit ans. Le jour où il y croira, la liberté ne tardera pas.
Ce qui augmentait notre joie de le revoir, c’était la gratitude pour cette incomparable amitié si active, qui considérait nos affaires comme siennes, qui nous cachait les obstacles, les découragements, qui nous a fait aimer jusqu’aux chiffres, tant il y mit d’esprit et de grâce.
Son visage, plus que ses paroles, nous apprit qu’il ne fallait pas se faire illusion sur la France. Il la croyait perdue ; le désespoir et l’indignation se disputaient son âme.
Une pluie battante nous retint trois jours au logis; douze heures de conversations passaient trop vite, tant le cœur y trouvait de charme. Vint l’heure du départ.
Nous l’accompagnâmes à Vernex, le lac était horriblement agité par les vents d’équinoxe. Le batelet qui le transportait jusqu’au bateau à vapeur semblait submergé par les vagues; il y disparaissait. Mais l’enfant des mers, qui a fait ses preuves à Brest, à Cherbourg, riait de nos inquiétudes et de loin nous faisait des signes d’adieu.
Toutes les visites n’étaient pas si intimes; nous eûmes
PÈLERINS d’exil
encore celle de deux hommes politiques, braves cœurs, mais qui à leur insu nous firent bien du mal.
Véritablement, ils nous donnèrent l’avant-goùt de la mort, par leurs récits sur la France : l’avilissement du peuple, son hébètement, son ingratitude, la « démoralisation de la démocratie ». Ils nous faisaient le tableau de Paris, de notre Paris libre, démoli, bouleversé, les casernes dans tous les grands centres, le quartier latin disparu sous de grandes voies stratégiques, la jeunesse des Écoles indifférente, l'espionnage.la délation entrés dans les mœurs de la moitié des Parisiens... enfin ime vision de Sodome et Gomorrhe.
Ah ! si vous saviez le mal affreux que vous nous faites en parlant ainsi de la France ! Est-ce là le souffle que vous nous apportez de la patrie? Autant vaut le souffle du tombeau.
L’effrayant accord entre les récits de tant de personnes si diverses d’âge, d’opinion, de tempérament, no permettait presque plus d’espérance. Ceux qui vivent en France sont tellement accoutumés aux horreurs devenues choses normales, qu’ils en parlent le sourire sur les lèvres, avec une placidité, une tranquillité incroyable. Mais notre cœur n’a pas vieilli d’une heure depuis le 2 décembre ; nous qui sommes toujours au lendemain de celte nuit funèbre, notre douleur est d’hier.
. Je sortais défaillante de ces entretiens funèbres où apparaissait l’image d’un enfer vicié et dégoûtant. On eût crié grâce ! l’air manquait. Je souffrais doublement, sentant le déchirement de l’exilé. Il ne disait rien, il écoutait silencieux. calme en apparence ; mais je le voyais pâlir et s'assombrir, à mesure qu’un détail infernal succédait à un autre dans ce lugubre récit des outrages faits à l’humanité.
MÉMOIRBS d’exil
Nos pau\T6s hôtes ignoraient de quelle main sûre, avec quelle jirôcision ils sapaient les derniers fondements sur lesquels s’appuyaient nos frêles espérances. A mesure ([u’un appui s’écroulait, l’àme se réfugiait dans un autre ; mais aussitôt la suite de ces récits vous forçait à abandonner ce recoin d’espérance, et il se faisait une ruine générale dans l’âme navrée.
Le peuple criait d’une môme haleine : vive César et vive la liberté!
Les ouvriers disaient : « Que voulez-vous, ce sont des canailles , mais il y a de l’ouvrage. »
Les démocrates les plus ardents ignoraient la vie et la mort de leurs anciens amis : Ah! vraiment, Baune vit encore? Et Dufraisse, il est mort celui-là, n’est-ce pas? Gomment vaRibeyrollcs? Et Bqvignier, il est très-bien, n’est-ce pas?
Quoi! ils ne savent pas, ils ne cherchent pas à savoir? ils ne gardent pas une pensée à leurs anciens représentants qui se sont immolés au devoir?
La jeunesse est comme l’enfance : insensible et cruelle pai‘ légèreté. Je veux bien qu’une partie de ce qu’on nous disait sur la France fût vrai; vérité terrible qui faisait mourir dix fois en une heure. Mais ce qu’il y a de plus cruel, c’est la persistance à ne vous montrer que la face hideuse des choses, l’obstination à éteindre toute lueur d’espoir, la manie de rire en proférant les paroles de désespoir.
Est-ce un rire Shakespearien? Un simple rictus? Malgré ce tic, les malheurs de la patrie sont vivement ressentis par ces coeurs fidèles à la liberté. Y a-t-il une impression plus poignante que d’entendre l’énumération des symptômes d’agonie, que de voir procéder à l’autopsie d’un cadavre par des gens (jui éclatent de rire?
PBLBRINS d’exil
:oi
Esl-ce légèreté française ou plutôt effort suprême pour surnager au naufrage, à l’aide de la gaieté?
Ceux qui nous faisaient ce tableau affreux de la France accumulaient preuve sur preuve pour nous démontrer qu’il n’y a plus en France, ni honneur ni courage, ni sentiment humain ; que tout y est mort, ou avili, que pas une des couches de la société n’a échappé à la contagion morbide.
Eh bien I non, cela n’est pas \Tai, disions-nous. Ce sont les exilés qui défendront le peuple contre ses propres accusations. Non, le peuple n’est pas irrévocablement perdu, ni avili, ni mort, ni enterré.
Qu’est-ce que le peuple? L’universalité des citoyens d’un môme pays. Après l’amère expérience . on peut ajouter ; Ce n’est pas seulement l’identité de race et de langue qui constitue les citoyens en corps de nation ; ce sont les opinions identiques, la même foi politique, le même instinct de justice et de liberté. Les groupes d’élite forment la partie demeurée vivante d’une nation. Ces groupes sont le levain du peuple ; ils donnent l’âme aux masses passives. Tant que ce levain subsiste, on sent un peuple ; si on l’en extirpe, il reste une chose inerte que les despotes peuvent piétiner à leur gré. Ceux qui imprimaient le mouvement aux masses, les initiateurs, en ont été extirpés, depuis dix-huit ans ; cinquante mille citoyens intelligents, actifs ont peuplé les chemins de l’exil, les déserts d’Afrique et de Cayenne ; voilà le levain du peuple.
Nous prenions aussi la défense des jeunes gens des Écoles; nous affirmions qu’il y a parmi eux des individus, des caractères, des volontés isolées ; et, comme dans la vie pniverselle, ils deviendront les types d’une espèce nouvelle.
MéMOIRBS d'bXIL
Mais de là, passer à un autre extrême, affirmer qu’il n’y eut jamais jeunesse plus ferme, plus unie, plus riche d’idées , c’était aller un peu loin dans ses fantaisies. C’était devancer 18<19 où des espérances de ce genre sont mieux fondées, l^es ennemis de l’ancien profes.seur du Collège de France répandaient le bruit qu’il était sévère pour les jeunes générations. Il aurait eu le droit de l'être et il les défendait toujours.
Rappelez-vous les Écoles de 1830 et de 1848; ce sont elles qui ont fait les deux révolutions. — Les temps sont difficiles? — Ils l’étaient aussi pour vos devanciers. Alors aussi les bastilles étaient imprenables, la force armée et le despotisme invincibles. Rappelez-vous les généreuses témérités de l’École Polytechnique sous la Restauration ; et vous osez écrii'e ces mots : « Nos burgraves nous abandonnent ? »
Eu effet, ils vous abandonnent ; depuis 1851, ils perdent leur temps à Londres, à Guemesey, en Belgique, en Suisse et plus loin. Par leurs actes, leurs écrits, ils s’efforcent de sauver la conscience humaine, la pure tradition de liberté, de civilisation ; ils souffrent, ils travaillent, ils meurent pour vous.
L’exil volontaire, protestation éloquente, n’est-ce donc rien?
Les génératioils nouvelles en 1859!... On ne demandait pas mieux que d’y croire ! C’étaient les voyageurs venus de France qui cherchaient à briser notre espoir, jurant que tout était fini : « La jeunesse est pire que les hommes d’âge mûr, » disaient-ils. Pas un seul pèlerin d’exil qui n’ait tenu ce langage désolant.
Ce fut une année dure. Jamais le ricanement ne devint à ce point une mode, même à l’étranger. La presse soi-disant
PBLBHINS D’BXIL
libre, affectait l’aimable étourderie de la bohème du 2 décembre, le rire parisien, en parlant de choses faites pour arracher des larmes.
Dans l’antiquité, les pauvres esclaves torturés essayaient aussi de mourir avec grâce. Veut-on persuader au monde qu’on est libre, parfaitement libre, supérieur aux petites entraves qui gênent un peu les mouvements? La gaieté cynique dédaigne ces vieux préjugés, patrie, honneur, liberté. Tout cela vaut à peine un bon mot, une saillie.
Ceux qui ricanent agréablement en public n’oublient pas leurs affaires privées et savent fort bien se ménager les puissants du jour, les faveurs du moindre sous-chef de division. Ils ne reconnaissent qu’un dieu : celui delà Bourse; coupons de rentes, actions industrielles.
Ils vous disent nettement ; Pourquoi rester en exil ? Par ostentation. Ou bien encore : La vie est à bon marché en Belgique ; le beau paysage vous a fixés en Suisse.
Plaignons les esprits peu clairvoyants qui acceptent ces insinuations. Les sophistes et les faux amis se permettent seuls d’interpréter ainsi l’exil volontaire.
Qu’ils n’espèrent pas se grandir eux-mêmes en dénaturant les sentiments patriotiques d’hommes tels que Barbés, Baune, Louis Blanc, Charras, Dufraisse, Flocon, Hugo, Ledru-Rollin, Madier-Montjau, Félix Pyat, Schœlcher, Edgar Quinet, et tant d’autres que je ne puis tous nommer ici.
S’il est sous le ciel une créature indigne du nom d’homme, c’est le calomniateur du proscrit. Calomniateur déguisé sous le faux nom d’ami de la liberté, il cherche à mots cou-
MÉMOIRKS d’exil
verts à ternir ou amoindrir des actions qui servent la liberté et la moralité humaine. Trop habile et trop haineux pour éclater en injures, il glisse à demi-voix dos demi-critiques, toujours sous forme d’une innocente obsjjvation. C’est ainsi que d’impcrceplibles infusoires se glissent à travers portes et fenêtres closes et corrompent l’atmosphère.