‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 34 sur 58 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

DEVOIR DE Pléxé ENVERS SON PARTI.

Je voudrais qu’une plume plus autorisée que la mienne écrivit un livre, auquel je songeais pendant l’hiver de 1860 : Du Devoir de piété envers son parti.

Ceux qui attaquent un des. leurs dans une cause où le devoir commande la plus stricte alliance pour la défense du droit et de la liberté, ceux-là n’aiment pas la patrie.

Que de fois n’avons-nous pas entendu dire d’un homme qui se sacriCait à la liberté : C’est un ambitieux. — Ambitieux de quoi? De pourrir sur la paille des cachots de Mazas et d’Ajaccio. Pour tout salaire le malheureux recueillait ce mot : l’ambition l’a poussé.

Ambition de perdre sa fortune et sa vie, ambition de susciter contre soi tout un monde d’ennemis, jusque dans son propre parti. Que rêvait-il pour lui-même au jour de la victoire? Heureux de fuir la galère de l’État, il se serait cru payé de quarante ans de sacrifices s’il eût vu des hommes intègres au timon des affaires !... Aujourd’hui, il se repose dans la mort.... enseveli dans l’oubli des siens.

Est-il vrai, comme on le prétend, que l’envie est l’essence de la démocratie?

Nul individu ne doit dépasser la taille des autré^. Tout

UéMOIRBS d'exil

homme qui a une valeur, effarouche, par son indépendance d’esprit, ces étranges théoriciens s’ils ne peuvent faire de lui un instrument, uu esclave. Vieux besoin de tyrannie que le catholicisme leur a transmis à leur insu. Un homme qui n’est pas leur dupe devient gênant, il est soupçonné ; il faut empêcher cet ambitieux de percer la foule.

Tous les grands patriotes ont bu à cette coupe d’amertume avant et après Socrate.

Aujourd’hui, les mœurs radoucies ont changé le supplice. Un ostracisme moral est infligé aux hommes qui ont l’audace de garder une individualité libre, des vues neuves, une fierté qui ne s’incline que devant la raison et le devoir, et no prend pas le mot d’ordre imposé par les confréries politiques et les camaraderies littéraires.

Il est clair qu’un régime de corruption si universelle et si prolongée finirait par entamer jusqu’au parti qui représente la droiture. Les éléments de décomposition morale renfermés dans la démocratie finiraient par l’emporter sur le principe vital. L’envie et la vanité entrent pour les neuf dixièmes dans les sentiments de ces politiques d’occasion. Ceux-là n’attaquent jamais l’adversaire, mais ils condamnent impitoyablement les citoyens intègres de leur parti. Ceux-là se font un devoir de proscrire les noms purs, honorés. Rencontrer ces noms debout, à l’entrée de toutes les routes de l’esprit, cela déplait. Mieux vaut nier une supériorité intellectuelle 'que s’incliner devant elle.

Âh! nous ne sommes pas de ceux-là I Nous aimons, nous admirons tous ceux qui honorent la France par leur caractère, leurs sacrifices ou leur génie.

Comment peuUonètre envieux du mérite d’autrui? Quelle petite âme cela suppose 1 Quand l’année est féconde et que de belle's moissons mültipUent la richesse publique, on s’en

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réjouit. Et dans l’ordre moral, ne serons-nous pas mille fois heureux en voyant des œuvres nouvelles enrichir le domaine de la pensée, des caractères purs et fermes agrandir la cité? Ces belles œuvres, ces vaillantes individualités valent plus que des batailles gagnées. Victoires contre le despotisme et la superstition, triomphe de la lumière, de la tiberté. — Mais cet homme va accaparer à lui seul la popularité, il n’en restera plus pour d’autres. — Eh! qu’importe, si cette popularité profite au pays, réveille les masses, fait trembler la tyrannie. Effaçons-nous de grâce 1 faisons taire un moment notre personnalité.

Soyez tranquille, la vraie valeur n’est pas enfouie longtemps sous le boisseau.

Quoi! la gloire d’autrui m’offusque parce qu’elle diminue celui qui a mes préférences; donc, je la nie? Se faire le centre unique d’une auréole, absorber tous les rayonnements pour un seul, fermer les yeux afin de ne pas voir un autre front éblouissant de génie, une autre renommée ; rien de plus mesquin. La postérité n'en rendra pas moins son verdict, elle se trompe rarement dans sa justice distributive.

Nous honorons le caractère, le talent de Ledru-Rollin, de Louis Blanc ; notre sympathie pour l’un n’exclut pas notre sympathie pour l’autre. Le génie de Victor Hugo rabaisserat-il à nos yeux la gloire littéraire de Lamartine? Dans notre Olympe poétique n’y a-t-il place que pour une seule divinité?

Quant à M. Michelet (amitié sacrée de 1825), il est à peine besoin de le dire, chacune de ses œuvres, chacun de ses succès a toujours été une fête de cœur pour Veytaux.

Celui qui aime la patrie repousse l’étroit esprit de coterie; heureüx de voir le Panthéon natioilal inscrire ces noms aünés, honneur et ornement des lettres. *

Il est vrai, ce sentiment divin de joie que noua inspire une belle action, ou un chef-d’œuvre nouveau, no se donne pas. Il est naturel à ceux qui aiment la justice plus qu’euxmêmes.

La véritable fierté d’âme n’est pas dans l’altitude rogue et hautaine que l’on conserve en présence d’une individualité supérieure. Si l’on s’incline devant elle, c’est qu’elle représente une idée, une vertu. L’admiration qu’inspirent les œuvres d’art n’a pas une autre source. Est-ce la toile peinte, le crayon, la main de l’artiste qu’on adore, ou l’image fixée par le génie et rendue visible? Le trouble sacré qui s’empare d’uii cœur enthousiaste eu présence de la grandeur morale est une attraction vers le beau éternel. Nos yeux sont ravis par la pureté, la perfection d’une statue divine ; comment notre âme ne le serait-elle pas à la vue de la beauté morale ?

Renoncez à admirer Phidias, Raphaël, le Phédon, Épaminondas, passez le niveau égalitaire sur les âmes, abattez la tête de la Vénus de Milo, remplacez-la par une borne de pierre... pourquoi pas? La matière brute n’est-clle pas égale au marbre sculpté? tirée de la même carrière?

L’égalité que je rêve est plus fière que la vôtre. En admirant le héros de Mantinée, le sage des bords de l’Ilissus, je sens que la lumière dont ils rayonnent commence aussi à poindre dans mon âme. Mon enthousiasme est le point de départ d’une ascension progressive de vio morale ; elle ne s’arrêtera pas avant d’avoir atteint le dieu que j’aime. Aimer, c’est s’égaler, s’identifier à un autre.

Votre infériorité se déguise sous le masque d’une fausse dignité, d’une indépendance simulée. Vous sentez trop la

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