‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 35 sur 58 · DEVOIR DE PIÉTÉ ENVERS SON PARTI · texte numérisé non relu

DEVOIR DE PIÉTÉ ENVERS SON PARTI

distance qui vous sépare de ceux que vous ne voulez pas honorer; votre résistance prouve avec éclat qu’une nature supérieure vous domine, et que pour vous élever à elle si haut, la marche vous serait pénible.

L’amour soulève un monde, il donne des ailes; la transformation de vie n’a pas d’autre secret. Aimez un être supérieur et vous serez son égal. Vous faites du mot égalité le synonyme de haine ; pour nous, il signifie amour.

Pesez ce qu’il faut de constance pour persévérer avec calme dans la lutte, entouré de combattants qui se retournent les uns contre les autres.

On continue la lutte par amour de la liberté, de la vérité, par amour de la cause sacrée. On la continue, mais sans joie, sans espérance personnelle dans les ouvriers de la môme œuvre.

Non, il n’y a pas dans l’Evangile de charité chrétienne comparable à la charité du véritable ami de la liberté. Charité du juste, qui recouvrira d’un voile d’indulgence les fautes des siens et s’efforcera de mettre en lumière le côté noble de leurs actes. Il ne tiendra compte que de leurs aspirations, et les présentera comme des œuvres déjà réalisées. Il espère ainsi attiser la sublime ambition du devoir. Il n’exaltera que leur amour de la liberté, il se taira sur les haines et les divisions. Il louera leur fraternité, il ne parlera pas de celle de Caïn. Il dévorera ses douleurs ; elles sont nombreuses ; ce qui les cause, c'est la désunion des amis de la liberté. Il les servira jusqu’ au bout; il écoutera jusqu’au bout leui's critiques de parti pris, leur manie de nier tout, négation de la lumière elle-même.

Après vingt ans, quand il les verra enfin convertis aux

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idées qu’ils niaient jadis, et pour lesquelles il souffrit, il ne dira pas : N’avais-je pas raison? Il se réjouira en silence de ce progrès, de ce retour à la vérité.

Son abnégation n’est pas de celles qui coûtent peu ; elle ne découle pas de la résignation chrétienne. Non, une âme passionnée, avide de justice, violemment agitée à la vue de l’iniquité, souffre surtout des impuissances de son propre parti. Sa blessure est vive, elle mine sa vie : mais rien ne le fera dévier de la ligne inflexible qu’il s’est tracée. Implacable aux puissants adversaires, ü sera fraternel avec les siens ; il ne se lassera pas de répondre ; >* Le salut est dans l’union; l’ennemi épie chaque brèche où il peut se glisser. Trêve aux divisions. C’est ainsi qu’un parti ressemblerait aux grains de sable sans ciment ; avec cela on ne peut rien bâtir. »

Du fond des oubliettes nous crions : « Amis, soutenezvous, aimez-vous I La vie est courte, le prix du combat est proche. Méritez les bénédictions de l'avenir par votre immense amour de la patrie qui doit vaincre les petites passions. La victoire dépend de vous seuls, de votre alliance fraternelle. Votre union seule fondera la République. »

Nous pensions aussi à la jeunesse des écoles, Quel était en 1860 son idéal politique, moral et religieux?

Il a été longtemps de mode d'adopter des types historiques; Les uns imitent Mirabeau, les autres, Danton ou Robespierre, Saint-Just ou Camille Desmoulins. Personne n’a l’idée de se dire : « Je veux être moi-mômè. »

Laissons ces grandes individualités dans l'arsenal de l’histoire. Ces hommes appartenaient à leur temps, ils ont fait leur œuvre glorieuse ou terrible, faisons la nôtre.

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Eh quoi! toujours des imitations, copier le passé historique? L’eugouemenl ou l’enthousiasme pour telle figure de la Révolution ne trace pas la ligne politique; ce n’est ✓ pas un programme d’avenir, une formule de vie. Le temps a marché. La vraie formule est plus simple ; Servir la liberté, aimer la patrie.

Osez donc être vous-même. Ne sentez-vous pas en vous un cœur qui palpite, qui déborde? Ne vous faites l’esclave ni des vivants, ni des morts. N’empruntez pas xme âme, vivez de la vôtre; suivez voRe conscience, votre instinct.

Si grands que soient les héros de la Révolution, ne calquez pas votre individualité sur un modèle auquel vous conformerez vos actes, vos discours, vos gestes. Tout n’est pas dans le gilet blanc de Robespierre ou dans la crinière de Mirabeau.

Avec le grand but de faire triompher la liberté, votre patriotisme sera une source plus féconde que les contrefaçons perpétuelles d’un passé historique pétrifié.

Est-ce à dire que les grands hommes n’aient rien à nous apprendre ? Nous estimerions-nous leurs égaux, leurs supérieurs? Autre pente dangereuse des esprits infatués, enivrés par le moindre breuvage de liberté après des temps si arides. Inspirons-nous des grands côtés do leurs vies. , Chacune d’elles offre un point culminant, un trait admirable par l’esprit de sacrifice, l’amour intrépide de la liberté, l’héroïsme, l’audace, l’incorruptibilité.

Je voudrais me représenter la situation d’une âme bien née, douée de quelque noblesse, plongée dans une nuit profonde, attirée instinctivement vers la lumière, et cherchant sa voie à tâtons. L’inextinguible désir du jour lui

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tiendra lieu de fil d’Ariane pour échapper aux égarements, aux ténèbres.

Ceux qu’il faut maudire, ce sont les corrupteurs de la jeunesse qui , sous prétexte d'expérience, de bon sens, déflorent un être innocent et pur.

Que d’âmes ce régime a tuées , qui ne ressusciteront jamais 1 En France surtout, où l’esprit est si actif, si ingénieux, s’il se retourne contre lui-même, armé de ses propres dons, il peut devenir un effroyable destructeur. Tout précipite alors le suicide de ses facultés : la gaieté et la hardiesse engendrent le cynisme. La curiosité d’esprit, l’indépendance de la pensée tournent au scepticisme universel. Faute d'un noble emploi dans la vie publique, les plus belles facultés s’atrophient ; toute fleur devient une ronce hérissée de piquants ; plus une goutte d’eau, la source a tari.

Oui, des âmes admirablement douées ont accompli contre elles-mêmes un vrai coup d’État à la suite de l’autre. Avec la même gaieté funèbre que l’on vante chez les hommes du 2 décembre, elles arrachèrent de leur souvenir les principes sacrés qu’elles avaient juré de défendre. Sous prétexte d’ordre, de famille, de religion, elles n’eurent plus d’autre but que ramasser des écus. La rapacité sordide devint l’âme de leur âme, pendant que des paroles toujours enchanteresses contenaient une apparence factice de vie. Les doigts crispés au contact du métal le cherchaient partout convulsivement. Les cœurs ossifiés ressemblèrent bientôt à l’ossuaire de Morat. De chaque pensée autrefois jeune, souriante, il ne restait plus qu’im ricanement de squelette.

Ces âmes mortes ne se plaisaient pas dans leur isolement sépulcral ; elles voulaient projiager autour d’elles leur œu-

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