DEVOIR DB PIÉTÉ ENVERS SON PARTI
vre de destruction, travaillant sur le môme plan que la vie qui appelle la vie.
Oui, je crois à Satan ; il habite ces esprits ennemis de la jeunesse. Il la guette pour en faire sa proie, il veut la façonner à l’image de sa propre décrépitude, il veut lui révéler le côté hideux de l’existence, afin de lui inspirer l’horreur de vivre et changer en malédiction les hymnes matinales. C’est un crime sans nom que rien ne peut expier : t Je n’ai pas été heureux, je ne veux pas que tu le sois. Fleur charmante qui tournes instinctivement ta corolle vers la lumière, je ferai la nuit autour de toi ; je te renfermerai dans un noir caveau, où la couleur, la vie, abandonnent la pauvre plante. Et quand tu seras flétrie, je te dirai en ricanant : Où donc est ton soleil ? »
Quelles sont les croyances religieuses des jeunes gens ? Les meilleurs les ont rejetées en bloc, par horreur du catholicisme et du despotisme clérical.
Le déisme de Voltaire lui-même est devenu une vieillerie. La féconde nouveauté, c’est le néant, le nihilisme.
Est-ce là, vraiment, le dernier mot du progrès ? Non. Après cette table rase, l’équilibre se fera. La réaction d’ aujourd’hui est une vengeance logique contre le jésuitisme, ce véritable inventeur de l’athéisme. Le divin flottera toujours sur l’esprit humain, comme le souffle créateur sur * les eaux.
Dieu est tombé en discrédit, mais c’est une réaction justifiée par le spectacle de tant de jiarjures et d’apostasies.
L’homme renie aujourd’hui les espérances divines, car le jargon religieux sert depuis des siècles à tous les bourreaux de riiuuianité.
xéMOIRBS d’bXIL
Les préceptes évangéliques, proférés par des Judas Iscariotes, n’ont pas fait crouler les deux; mais ils ont ébranlé la terre ; ils en ont arraché les racines de toute foi dans une justice céleste.
Brûlés, pendus, écartelés, roués, torturés, bâillonnés, fusillés, sabrés, empalés, étranglés, emprisonnés, déportés, exilés au nom de la religion, de la morale et de l’ordre, les innombrables victimes, dans un moment de fureur et de révolte, essayent d’abolir Dieu et la morale pour se faire des jours plus tranquilles sur une terre satimée de leur sang et de leurs larmes.
LES TRAVAUX ET LES JOURS
Le vieil Hésiode nous aida aussi à traverser ce neuvième hiver d’exil. Ne vivions-nous pas un peu de sa propre vie, comme lui, enfouis dans le village d’Âscra? Mais il était au pied de l’Hélicon.
Homme des champs, prêtre des muses, il connut la persécution, il souffrit par la basse envie. En le voyant si indigné, si amer contre la corruption de sou temps, on se demande : est-ce une loi de l’humanité? Quand sortirat-on de cet âge de fer? S\ir le vieux tronc pourri des nations, il est temps que* s’élancent de jeunes arbres vigoureux, d’une essence plus noble.
Écoutez ses plaintes : « Plût aux dieux que je ne vécusse pas au milieu de cette génération I Que ne suis-je mort avant I Que ne puis-je nadtre après I... On ne respecte ni la foi des serments, ni la justice... Le méchant outrage le mortel vertueux par des discours pleins d’astuce» auxquels il joint le parjure... Une ville entière est punie à cause d’un seul homme qui commet des crimes... ».
Il dit encore : • Grave bien ces conseils au fond de ton âme : que l'envie, joyeuse des maux d’autrui, ne te détourne pas du travail. »
Puis il dépeint le vfllage qu’il habite : « Misérable Ascra I
MàMOIRBS o'bXIL
brûlant eu été, trop froid en hiver, incommode toujours ! »
Le sort en est jeté, noiis nous enracinons à Veylauxl... Puisqu’il n’y a pas d'espoir de reconstruire notre foyer de Paris (1), il est temps de recouvrer les précieuses caisses confiées à des mains sûres dans les jours affreux de décembre 1851. Après le départ du proscrit, j’y avais entassé à la hâte manuscrits, correspondances, papiers de famille, tout le passé d’Edgar Quinet, le passé de la France libre.
Lorsqu’il reçut ces caisses, il n’osait les ouvTir. « Il me semble que ces années s’envoleraient à jamaiâ si je soulevais le couvercle, » disait-il.
Le même ami charitable qui transporta de Veytaux à Paris ces trésors, prit la peine de rapporter aussi d’autres souvenirs : les portraits et gravures encadrées qui ornaient la maison de la rue Montparnasse. La triste et sombre glacière de Veytaux en fut réchauffée, éclairée, moins étrangère. Les deux dessins représentant Gertines furent suspendus des deux côtés de la cheminée, avec les portraits de nos morts bien-aimés. A l’endroit le plus obscur du salon, près de la table de travail d’Edgar Quinet, planait l’Aiurore du Guide, qu’il voyait déjà enfant, au-dessus du lit de sa mère, à Bourg, à CharoUes. Le Mariage de la Vierge, de Raphaël; im médaillon de Savonarole, la Joconde, une vue des ruines d’Athènes (dessinée par M. de Valmy, qui visitait la Grèce en même temps que le philhellène de 1829), les médaillons des trois professeurs du CoUégc de France, les trois frères tel était le reflet de la patrie qui vint illuminer Vey-
(1) Ces pages (latent de janvier 1860. Depuis les élections du 24 mtd 1869, l’espérance de revoir Paris ne semble plus une extravagance.
LKS TaA.VAUX BT LES JOUES
taux. Une araignée de France monta aussi vers nous, du fond d’une caisse.
Le mois de janvier fut pris par le travail de classification des papiers renfermés dans ces malles. Les révolutions géologiques du globe peuvent seules déplacer ainsi les couches naturelles, les stratifications. Quelle tâche de ranger par ordre chronologique, par branches spéciales, les innombrables pages empilées à la hâte ; lettres de 1814 à 181)1, ouvrages ébauchés ou achevés, leçons du Collège de France, discours politiques, brochures de toutes les époques, quarante ans de labeurs.
Parmi les manuscrits inédits se trouvaient plusieurs ouvrages qui n'ont pas encore été publiés jusqu’à cette heure : Histoire de la conscience humaine. — L'Homme moral au moyen ge. — L'Amour mystique. — Le Livre de l'Imitation. — Froissard. — Résumé de l’Essai sur l'histoire de France. — La Lecture. — Héloïse et Abeilard. — Bossuet. — Des institutions religieuses dans leur rapport avec les institutions politiques ; (premier germe du Génie des religions). »
Entre les milliers de lettres de personnages illustres ou obscurs qui s’adressaient au professeur du Collège de France, nous découvrîmes une petite écriture fine, \m autographe du prisonnier de Ham, chaleureuse adhésion à la religion de justice et de liberté prôchée par Edgar Quinet à Paris , jusqu'au 2 décembre. Dans cette lettre se trouve cette phrase :
« Il n’y a rien à craindre pour la liberté tant que la France possède dans sou sein des hommes tels que vous, qui rappellent aux peuples leurs droits et leurs devoirs. »
MBMOIRBS d'exil
Une lettre de Béranger vint aussi nous rappeler les beaux jours de 1845 :
Voici ce qu’il pensait de l’enseignement et de la direction qu’Edgar Quinet scelle aujourd’hui volontiers de l’exil :
a Cher et éloquent professeur,
a Combien le vieux chansonnier doit vous remercier d’avoir placé son nom dans vos leçons immortelles! J’attendais la dernière pour vous dire tout ce que je trouve d’utile et de grand dans ce cours, où la philosophie s’applique enfin à faire la leçon aux peuples. Il ne suffisait pas de tout le talent dont vous avez déjà donné tant de preuves pour vulgariser d’aussi grandes idées que celles dont vous vous êtes fait l’interprète ; il fallait autant de courage que de conviction.
« Mesurez votre gloire aux cris de fureur que vous avez fait pousser. Oh 1 qu’il y a longtemps que je demandais à la philosophie ce qui vient d’être pour vous un triomphe ! Les lettres vous ont une grande obligation; car vous en relevez le ministère, à une époque où tant d’écrivains semblent se faire un jeu de méconnaître ce qu’il y a d’élevé dans leur Diission. Pouviez-vous mieux faire pour atteindre le but de votre enseignement?
Après avoir remué tant d’idées fécondes, prenez un peu de repos ; tout fort et jeime que vous êtes, il doit vous être nécessaire. A des hommes comme vous, les pensées viennent dans le sommeil, et ils ont des ennemis poui- les réveiller à temps.
« Je n’aurais pas moins été vous voler quelques minutes de ce repos, si j’habitais Paris. Moi qui n’éprouve guère que la lassitude de ne rien faire, je me suis confiné à la campagne pour quelques moisi Je ne puis donc ([ue vous en-
LRS TRAVAUX KT LES JOURS
voyer mes remerdments et mes lémoi^'iiag-os de reconnaissauce pour tout ce qu’il y a de consolant dans vos admirables paroles pour de vieux patriotes comme moi.
« Adieu, illustre professeur.
c Béranger. >
/Que d’événements, de personnes, de souvenirs défilaient devant nos yeux pendant que nous remuions ces portefeuilles, ces cartons! Des plus lointaines régions du passé surgissaient des figures voilées, à demi-effacées, jamais oubliées, les premiers amis à qui l’écrivain adolescent lisait ses travaux : MM. de Gérando, le baron Massias, l’excellent sir P. Smith, un peu son parent par madame de Saint- Edme.
Après le groupe sacré du foyer paternel, l’exilé revoyait avec attendrissement les amis de Bourgogne, de Saint- Point, M. de Lamartine et ses nièces qui déjà devinaient le jeune poète. Puis apparaissait le monde enchanté de l’Allemagne, années de travail et de passion, le pittoresque Heidelberg avec ses amitiés sérieuses de l’Université, et le chœur mélodieux et poétique des jeunes filles chantant dans les ruines du château. Puis à son retour de Morée (voyage seniblable à une épopée de Byron), la vie brillante et mondaine de Paris, de 1830 à 1839, tout le cortège des amis, dont il n’était pas encore séparé par l’abîme de la politique ou de la mort... Et pour ne parler que des morts : Armand Carrel. Arÿ Scheffer, Ballanche, Fauriel, Ampère, Magnin, Tocqueville, Heine, Génin , Géruzez, Sainte- Beuve...
Le salon de Madame Récamier, où il reçut un si aimable accueil do M. de Chateaubriand et de la reine de beauté.
MÉMOIRES d'bXIL
dès 1829, avant la lutte contre le catholicisme. Plus tard, la vie de Lyon, ce cours, où il avait pour disciples et amis MM. de Laprade, Saint -Bonnet ; enfin les temps du (Collège de France, que j’ai rappelés ailleurs (1) ; les amitiés chaleureuses de cette époque. Avant tout, M. Michelet ; les Mickievicz , les Geoffroy Sairit-IIilaire ; MM. Henri Martin, Fabas, M. et Madame de Gérando, le duc et la duchesse d’Elchingen, M. Saint-René-Taillandier.
Puis la Révolution de février... Puis l’exil, mon domaine à moi. Je suis identifiée à l’exil. Mon bonheur intime est né dans ces jours de ruine et de deuil où le proscrit n’eut plus d’autre patrie qu’une âme toute à lui.
Ce qui faisait ma force et ma joie, c’était de voir à chaque page mou écriture entrelacée à la sienne dans les manuscrits, depuis 1851. Non, il ne faut rien détruire de ces innombrables copies, ébauches, notes, projets, qui remplissent vingt caisses, — toute notre maison ; — elles témoignent de la vie d’exil laborieuse, de la conscience toujours en éveil, des infatigables travaux de mon maître.
Que d'idées et de sentiments que le monde ne connaît pas ! Quelle ardeur, quelle persévérance dans cette lutte de quarante ans pour la vérité, la liberté ! Affaires, plaisirs, fortune, consolations, il n'en connut pas d’autres que le combat du bon droit et l’effort passionné pour réveiller l'âme humaine. J’ose dire que personne n’y a consacré à ce point sa vie.
Un mot aujourd’hui dans la bouche de tous, un mot effacé de la langue humaine depuis le 2 décembre, où le retrouvez-vous pendant ces dix-huit années ? Surtout dans
(1) Souvenirs du Collège de France, Métnoires d'exil 1868.
LRS TRAVAUX ET LES JOURS
les écrits de Guemesey (1) et de Veytaux. Il y brille à chaque page; mots de feu qui apparaissent dans les ténèbres, sur les murailles :
Conscience I conscience ! conscience I
Je ne puis m’empècher de sourire en songeant aux «périls que fait courir à la société > l’expression enthousiaste d’un fils ou d’une fille pour son père, d’une femme pour son mari. « Prenez garde, dit-on, l’idolâtrie ne convient pas à des hommes libres. Restons debout, »
Vous avez pour vous toutes les féeries de l’existence que l’or peut acheter, vous avez la vie heureuse dans cette patrie si chère que vous n’avez jamais quittée; vous respirez dans les soirées l’encens, les flatteries des salons... L’exil a
pour son lot solitude, pauvreté, deuils, maladie Ah I
laissez lui la liberté de dire ce qu’il aime I
Quelle amère tristesse envahissait notre âme en songeant à Paris... Paris est pour nous la cité des morts... Il n’y a plus personne de notre monde aimé, du monde des vivants!... M. Michelet absent, Émile Souvestre mort, la famille Geoffroy Saint-Hilaire cruellement décimée par la mort!...
Un sentiment accablant de la fragilité de l’existence m’envahissait en me replongeant chaque jour dans ces masses de papiers intimes. On voudrait aspirer d’un seul coup toutes ces pensées, les enfouir dans son cœur, les identifier à l’ètre immortel... En exil, tout vous ramène au
(1) Napoléon le Petit. — Les Châtiments.
MÉMOIRES d’exil
senliment do l’éphémère, de l’oubli... Gomment ne se dem;indcrail-on pas : que deviendront après nous ces papier intimes, ces manuscrits nédits? La démocratie sera-telle indifférente à l’héritage intellectuel des proscrits ? La destinée des œuvres de Marnix oubliées, dispersées, enfouies pendant trois siècles, fait songer sérieusement au sort réservé aux manuscrits d’un exilé,
La liberté seule pourrait remplacer la main pieuse d’uu fils... O toi qui nous a quittés, cœur ferme, esprit droit, tu aurais veillé avec piété sur chaque souvenir de celui que tu adorais I...
Ce sont ces tristes pensées qui m’ont décidée, après dixhuit ans de silence, à publier quelques-uns de nos souvenirs d’exil.
L’hiver de 1860 fut cousacré eu grande partie à réunir en deux volumes les écrits politiques de 1848 à 1851, dont les éléments épars se retrouvaient enfin sous nos yeux. Ils n’avaient pu être compris dans les œuvres complètes imprimées à Paris en 1857. J’en ai dit le motif (1).
Il fallut se résigner à les faire paraître à Bruxelles, Ces volumes ont pour épigraphe ces mots du proscrit :
a Le droit a péri avec nous, et chaque jour démontre davantage l’impossibilité de le rétablir sans nous. »
Paroles de la préface que mon mai'i écrivit le 16 mars 1860, véritable manifeste de l’exil.
Ce travail nous tenait particulièrement au cœur, puisqu’il préservait de la dispersion la partie de l’œuvre politi-
(t) Voyez Mémoire» d’exii 1868. — Âpri» le HjanOier.
LBS TRAVAUX ET LES JOURS
que d’Edgar Qumet, celle qui montrait la part prise à la Révolution de février ; la mission qu’il s’était donnée sous la République, et ses vues, hélas ! trop vérifiées par l’événement.
Au milieu des difficultés qui surgissaient en 1848 de toutes parts, il ne quitta pas uii seul jour la voie où était le salut. Il avertit des écueils, il ne se trompa sur aucun des dangers qui menaçaient la République. Si l’on suit ses votes, on verra qu’il ne se laissa tromper par aucune fausse apparence.
C’est ainsi qu’il vota pour que le Président fût nommé par l’Assemblée.
Après le 10 décembre, lorsque M. Louis Bonaparte fut élu président, M. Quinet jugea que tous les dangers de la République étaient réunis dans cette élection. Il ne manqua aucune occasion de faire l’opposition la plus vive au nouvel élu.
Ici je dois faire un aveu : de tous les proscrits de 1851, aucun ne mérita mieux l’honneur de cet exil, qu’Edgar Quinet. 11 le mérita par l’opposition constante qu’il fit au Président, le désignant sans cesse comme le péril permanent de la République .
Et cela, dès son arrivée en France, dès que Louis Bonaparte, nouveau député, prit rang sur les bancs de l’Assemblée nationale. En vain, les amis démocrates du futur prétendant cherchaient-ils à démontrer ses bonnes intentions par des passages de lettres ou de proclamations, par ses tendances sociafistes. Edgar Quinet connaissait trop bien l’esprit bonapartiste pour ne pas démêler ses secrets desseins èt leur rapide accomplissement dans un très-prochain àveiiir. En septembre 1848, j’ai entendu Edgar Qüinet dire, parlàht de M. Louis llonapàHe : t C’éèl un sei^bt boa qüi
MéMOIRBS D'bXIL
enlacera peu à peu dans ses replis la France entière ». Plus, i tard, quand il le vit à l’œuvre, il vota la mise en accusation ^ du Président, non pas une fois, mais plusieurs fois, notam- i| meut après les revues de Satory. j
Il fut du très-petit nombre de républicains, qui votèrent la loi proposée par les questeurs, laquelle pouvait seule ^ empêcher le coup d’Étal. ûaus les discussions de bmreaux ^ et de commissions, le représentant de l’Ain se consumait ^ en vains efforts pour démontrer à ses collègues le danger qui menaçait la République, si l’on faisait l’insigne imprudence de repousser cette loi. Un orateur illustre l’interrom- " pit, et lui dit : Si nous votons la loi des questeurs, dans ^ quinze jours nous aurons Radetzki. — Edgar Quinet répliqua : « Nous l’avons déjà Radetzki I II est à l’Élysée ; '
c’est pourquoi je vous conjure de ne pas lui confier la force armée. »
La fatalité l’emporta ; la loi fut votée par la grande majorité des républicains, sauf Brukner, Charras, Chauffeur, " Dufraisse, Grévy, Péan, Arnaud (de l’Ariége), Kestner, Fayolle, Tamisier, Quinet et quelques autres. ^
Le plus singulier, c’est que l’écroulement de la Républi- ' que, la proscription, les malheurs de l’exil, ne purent con- '*■ vaincre les votants de cette loi néfaste. Plus d'un répétait à ■ • Bruxelles dans la galerie Saint-Hubert, en se frottant les mains : « Comme nous avons bien fait de rejeter la loi des -’V questeurs! »
Dans le discours qu’il prononça huit jours avant le coup '-l , d’État, le 23 novembre, sur la responsabilité des dépositaires de l’autorité publique, Edgar Quinet adjura encore une fois ^ ses collègues de corriger le vote du 17 no^'embre, en met- ;
tant la réquisition des troupe:
de l’Assemblée. Mettre la fo
LRS TRAVAUX BT LES JOURS
Président de la République, c’était une contradiction flagrante qui faisait de la loi une simple menace, d’une exécution impossible ! a Qui fera exécuter le décret d’accusation contrôle Président? demandait Edgar Quinel. Est-ce le coupable qui s’incarcérera? L’accusé qui se déposera luimème? Ce n’est pas la conspiration.des souvenirs et des regrets que je crains le plus, ajoutait-il. Mais quand je vois le pouvoir exécutif armé de la force que lui donne votre dernière résolution, lorsque à cela s’ajoutent l’action de l’administration tout entière et un reste de fascination due à la mémoire d’un despote, alors je crains la conspiration de tant d’éléments contraires à la République. Si vous ne résistez avec énergie à cette pente, vous irez vous perdre non pas dans une République frauduleuse, non pas même dans une monarchie, mais dans une dictature sans pudeur et sans repos.... Servitude entourée d’institutions républicaines; vous n’auriez ni un Washington, ni un Monck, mais un Rosas. » ,
Jusqu’au dernier moment, il s’efforce de concentrer l’attention de ses collègues sur le seul point où était à ses yeux le danger imminent : l’Élysée. L’événement n’a que trop contirmé chacun de ses avertissements.
Il assistait en désespéré à ces discussions où la gauche préférait s’allier à l’Élysée en haine des allures intolérables, il est vrai, de la réaction. Dans chacune de ces séances, il voyait avec douleur qu’on s’engageait sans retour dans une voie de perdition, par quelque mesure nouvelle qui facilitait les projets liberticides de l’ennemi, et hâhiit le dénoûment. Quelle triste chose que de tout voir, de tout annoncer avant l’événement et de ne pouvoir rien empêcher!
Certes, les épreuves de l’exil pendant ces dix-huit an-
MÉMOIRES d’bXII.
nées ont été amères ; l’anéantissement de la vie publique, la disparition de la conscience humaine ont fait souffrir cruellement le proscrit. Mais si violentes que fussent les douleurs morales et matérielles endurées loin du pays, elles semblèrent moins affreuses que celles qui précédèrent le coup d’État. C’était une véritable agonie, pour un cœur patriote, que de mesurer jour par jour la chute graduelle de la République et du bon droit, sentir l’outrage fait à la nation au nom de la souveraineté nationale, constater l’aveuglement de ceux qui couraient à leur perte en précipitant l’écroulement de la République qu’ils chérissaient, qu’ils voulaient défendre ; ne pouvoir éclairer, ni convaincre ces hommes honnêtes et obstinés qui s’acharnaient et s’enracinaient à leurs erreurs ! Mettre dans cette entreprise inutile toutes les ressources de l’intelligence, de l’expérience, toute l’ardeur de son âme !... Tant de prévoyance inutile I... Cela fait mal ! C’était lutter contre le destin aveugle.
Aussi lorsqu’on eut atteint le fond du gouffre, c’est-à-dire l’exil, Edgar Quinet disait en songeant à ces temps qui précédèrent la catastrophe : a J’ai moins souffert de la proscription que des ténèbres qui ont précédé. »
Comment ne rappelerais-je pas ici cette lucidité en pleines ténèbres? Pendant ses dernières années en France, la vie d’Edgar Quinet est la vie de Cassandre. Si quelqu’un voulait contester son sens prophétique, sa pénétration, sa vue perçante, il n’y aurait qu’à rappeler son rôle pendant la République, son obstination à dénoncer le danger, à le montrer du doigt. C’est pour avoir trop bien vu qu’il a été proscrit; voilà sou crime.
Que ses collègues se souviennent I II n’a pas manqué une occasion de signaler l’ennemi. Ce fut là sa mission ; manquait-elle d’importance ? Non, sans doute. Avoir tout pres-
LBS TRAVAUX ET LES JOURS
senti, tout prédit, avoir vu si clairement l’abime; l’avoir défié et accepté volontairement, cela ne fut pas sans grandeur.
Aussi dans la profonde solitude de l’hiver et les tristesses de la maladie, on se fortifiait par les idées justes et fécondes qui illuminent ces divers écrits politiques où se résument les trois dernières années qui précédèrent l’exil.
La Croisade contre la République romaine forma un des plus forts liens de l’auteur avec l’Italie. Depuis ce temps, les Italiens le considèrent comme un des leurs.
Il combattit cette fatale expédition non-seulement dans cette brochure, mais aussi à la tribune. Le 30novembre 1818, il démontrait à l’Italie la nécessité de détruire le pouvoir temporel ou de renoncer à sa nationalité. De plus, comprimer la Révolution romaine, c’est frapper du même coup la Révolution du 24 Février.
Dans un autre discours d’avril 1849, il qualifiait l'expédition : restauration de la théocratie, anéantissement de la liberté des cultes et de la conscience, coup porté à la nationalité française et italienne.
Dans la Croisade il montrait que ce fut toujours la politique de la Sainte Alliance, de faire servir la France d’instrument contre ses propres amis ; eUe se déshondi-e de ses propres mains en détruisant les gouvernements libres, en combattant contre ses convictions et ses lois.
A l’Italie, il disait : AboUtion du pouvoir temporel. Faites un schisme. C’est parce que vous êtes restés fidèles à l’Église qu’elle vous livre au fil de l’épée, A la France il disait'; L’assemblée, l’armée sont prises dans un piège; on leur fait dérouler la bannière de Loyola ; elles se retrouvent enlacées dans des replis jésuitiques, au milieu de mensongis
UâMOIRBS D'bXU.
inexlricablcs : « Qui peut prévoir les maux infinis près « de s’abîmer sur nous pour l’expiation de ce grand ho- « micide? Verrons-nous la France toujours agitée, errer c d’une extrémité de la servitude à l'autre extrémité, sans « pouvoir s’arrêter dans la liberté, dans le droit ? »
Dans ces lignes écrites en 1849, il entrevoyait môme Varèse, Marsala, Naples : « Nous pouvons écraser la fleur de c la jeimesse italienne ; malgré nous ce sang italien versé à c flots est la source de l’indépendance et de la patrie ita- « lienne. L’Italie vit à jamais, puisqu’il s’est trouvé des € hommes pour mourir en son nom. »
Quand l’expédition eut lieu, il en éprouva une indignation, une douleur si vive, qu’il en tomba malade; ce fut la première maladie de sa vie.
L'État de Siège est en partie l’histoire de la réaction de 1849. Edgar Quinet voyait les embûches et l’impossibilité d’ouvrir les yeux à ceux qui allaient s’y précipiter. Il dénonça dans cet écrit l’état de siège qui pesait sur sept départements, la misère sociale et politique des cultivateurs du département de l’Âin. 11 démontrait la nécessité de purger ces Marais pontins de la France. Plus tard, quand l’auteur fut exilé, le gouvernement bonapartiste s’est fait honneur des vues énergiquement exprimées et qu’Edgar Quinet avait eues le premier, pour sauver une population entière.
Ce tableau de la condition des paysans dans la Mauvaise Bresse est si navrant que des hommes du peuple le comparaient au Dernier j( W d'un coiidamiié. do Victor Hugo.
Déjà avaut 1789 ou savait que, dans la Mauvaise Bresse,
LES TRAVAUX ET LES JOURS
les sépultures dépassent les naissances. La Convention, qui entendait tous les cris de détresse, rendit une loi pour ordonner le dessèchement des étangs; mais la Révolution vaincue, ni l’Empire, ni la Restauration ne s’émurent plus de cet excédant de morts sur les naissances. R l’emportait d'un tiers en 1849. Quel est l’hydre qui dévore aiusi les populations? C’est l’industrie des viviers artificiels. Depuis un siècle , elle change les villes et les champs de labour en marécages, en foyers de peste. Pour sauver les populations, que faut-il? Rendre la nature à sa disposition première, car on employa des efforts monstrueux pour submerger le pays et des millions pour entretenir cette industrie mortelle. Au lieu d'une léproserie de trente mille serfs du droit d’inondation , on rendrait à la culture des terres cent mille robustes paysans. Mais on préfère dépenser en expéditions et démolitions trente milliards.
L’oppression que les réactionnaires de 1849 firent peser sur ce pauvre pays a été oubliée, grâce aux désastres de 1851. Mais bien avant le 2 Décembre, l’Ain, l'Isère, la Loire, la Drôme, le Rhône étaient soumis par Louis Bonaparte à l’état de siège, traités en pays conquis, les habitants bâillonnés, garrottés, terrorisés, torturés comme des criminels d’Etat. Et ces populations bressannes sont les plus pacifiques, les plus innocentes de France. Étonnezvous si elles ne résistèrent pas au coup d’État.
Question d’humanité autant que de politique. Comment Edgar Quinet n’aurait-il pas plaidé en faveur de ses vieux compagnons de charrue , les laboureurs de Certines qui s’éteignaient jusqu’au dernier? Déjà enfant, il aidait son nère à mesurer, arpenter, dessécher le plus pestilentiel de ces marais : les Léchères. Mi presse, ni tribune, m clubs, ne plaidaient la cause de ces malheureux. Le fils de la
UÉMOIRES d'exil
Bresse s’en fit un devoir : < L’an dernier, disait^il, en lisant dans un cimetière de campagne les noms de presque tous ceux que j’ai connus, et me souvenant de la patience, de l’abnégation sublime de ces morts dont le nom ne sera jamais prononcé par personne, j’ai pris envers eux et envers inoi l’engagement de faire connaître les maux intolérables qui les ont conduits à une fin prématurée. »
Pour guérir de si grandes calamités, le gouvernement de Louis Bonaparte y ajouta des supplices inconnus : perquisitions nocturnes, enlèvements d’hommes, la chaîne au cou, les menottes aux mains, cachots, conseils de guerre, ruine et détresse, terreur militaire, emprisonnements exercés sur des mourants, sur des fiévreux grelottants dans leur sUlon.
Quel fut leur crime? Serait-ce d’avoir nommé Baudin et Quinet? — Mais alors l’équité veut que le châtiment retombe sur nous! s’écriait le représentant de l’Ain.
Ce vœu fut exaucé.
L’Enseignement du Peuple a été écriten 1 850, après le discoms où le Représentant demanda à la tribune de la Constituante, la séparation de l’Église et de l’État dans l’enseignement. Reprenant cette idée, il la développa dans cet ouvrage. C’était le point de vue républicain appliqué à la question des religions positives ; les républicains avaient peur de cette idée. Elle était trop nouvelle encore : comment accorder la question rebgieuse avec la république ? Le secret était là. L’auteur pose la question et fournit la solution. Tout ce qui a été fait depuis vingt ans dans le sens de la liberté est dans l’esprit de ce livre. 11 a à la fois inauguré et conclu ; et ses
LES TRAVAUX ET LES JOURS
conclusions ont passé aujourd’hui dans la conscience de ceux mêmes qui les comballaient (1).
J’ai dit la polémique furibonde que la Révolution Religieuse suscita l’année précédente en Belgique. En France, au contraire, de sublimes esprits dédaignaient ces questions sans importance ; ils préféraient de beaucoup le statu quo ultramontain à toute porte de salut.
De Lintbal, en juillet 1858, mon mari fit la réponse suivante ;
« Plutôt Turc que papiste. » C’est avec cette devise que le seizième siècle a fait une révolution qui a réussi. L’idée de déclarer la guerre en même temps à toutes les rebgions, sans établir entre elles aucune différence, n’est pas même bonne en théorie. Quant à la pratique, elle est impossible. Jamais ce ne sera le mot de la délivrance universelle.
« Les Français ne veulent-ils faire qu’un mouvement littéraire sans aucune influence dans le monde ? Ils peuvent décréter l’extirpation de toutes les rebgions à la fois, mais ils ne seront suivis par personne. Ce sera une thèse académique de plus ajoutée à tant d’autres, mais pas une Eglise ne sera ébranlée.
€ Au contraire, veulent-ils que les choses se passent ailleurs» que sur le papier? Dans ce cas, il faut concentrer l’effort sur le véritable danger, contre l'ennemi puissant, organisé. 11 faut avoir des albés, ou du moins il est indispensable de ne pas déchaîner contre soi toutes les forces du monde. Guerre au catholicisme I La terre entière comprend
(1) L’EnseignvttmU du Peuple, fa Ik volutioii Keligieuse et Lettre sur la Situation forment un ensemble de doctrines, sur la théorie et la pratique de la liberté, dans la question des religions et des croyances.
MÉMOIRES d’exil
ce mot. Il sert, à l'heure qu’il est, de mot de ralliemenl à l’Europe, à l’Amérique.
« Il Rovescio del papato! > répètent les Italiens. L’écho se prolonge dans le monde civilisé, et chaque jour il m’en arrive une preuve nouvelle. Au lieu de ce mot si simple, si bien entendu, qui réveille tant de ressentiments, dites : Guerre à Dieu! et vous êtes seul avec quelques écrivains. Tout se réduit encore à un combat de plumes. Prenez pour base toute' la société moderne. Quiconque lutte pour un droit est avec vous. Dire que si on laisse un seul point religieux sur la terre, on nous ramène au pape, c’est se laisser tromper par les apparences. Les peuples qui ont été ramenés au catholicisme sont au contraire ceux qui n’en sont Jamais sortis. Ne leur rendez donc pas l’issue difficile ; soyez contents s’ils sortent ; ne vous embarrassez pas par quelle voie. Encore une fois, quiconque en est sorti, n’y est jamais rentré. Ouvrez donc les portes toutes grandes pour sortir de la vieille masure. Ne condamnez pas l’espèce humaine à ne pouvoir s’échapper que par une seule petite porte, car si la maison t>rûlej la foule risque d’y étouffer la foule. Ceci aurait besoin d’être expliqué ; car on a sur ce sujet des idées, des opinions tout à fait pétrifiées et qui nous enchaînent plus que nos maîtres.
« La Lettre sur la situation religieuse est écrite pour les temps de paix, l'introduction à Marnix pour les révolutions futures. Le point de vue est le môme, mais il est subordonné à ces deux situations différentes. Il faut être armé pour la paix et pour la guerre. La levée de boucliers contre l'Ame humaine ne serait pas comprise. »
Eu écrivant la Révolution reli'jieuse, Edgar Quinet eut presque tout le monde contre lui : 1“ les catholiques,
LKS TRAVAUX ET LES JOURS
bien entendu , les jésuites , qui vociférèrent pendant huit mois injures et menaces ; 2“ les libéraux, qui craignaient de se compromettre et qui Tout renié sur-le-champ; 3° les protestants, qui le trouvaient trop philosophe, trop révolutionnaire, 4“ ses propres amis, qui ont protesté contre l’intolérance dont le catholicisme se prétendait menacé ; 5” les saint-simonieus, fouriéristes, communistes qui prirent la défense du clergé martyr.
Si bien, que l’auteur de la Révolution religieuse, abandonné de tous ses alliés, à la merci des gouvernements, aurait pu payer cher son audace... Mais l'avenir relèvera ce défi jeté à l’éternel despotisme et trouvera dans ces pages
même les éléments de la rénovation.
Aujourd’hui encore, les défenseurs inconscients du catholicisme viennent d’inventer un nouvel argument pour dégoûter la France de toute réforme et la garder immobile dans le papisme. Ils en font une question de nationalité. La France romane, dit-on, ne peut embrasser la même croyance que les nations germaniques. Se soustraire au catholicisme, c’est devenir Allemand.
Nouveau sophisme. On intéresse la vanité à la servitude. Toute une école adopte cet argument qui est simplement un prétexte à l’inertie (1).
A la tribune d’xme république catholique, Edgar Quinet
(1) C’est dans ce même mois de juillet 1858 que la police pontificale enleva à Romolo Mortara son fils, figé de six ans, pour l’élever dans l’établissement des Monti, consacré aux néophytes israélites. Pendant ds longues années, le malheureux père tenta par tous les moyens possibles de recouvrer sou enfant. Il ne réussit qu’à perdre sa fortune en infructueuses démarches et tomba dans la misère ; jamais il n’a revu son fils.
MÉMOIRKS d’kXIL
ne pouvait se faire écouter comme au Collège de France où il était soutenu par la vaillai^e légion de la jeunesse. Les cris forcenés de la réaction ultramontaine étouffaient sa voix. C’est pourquoi il choisit alors la forme ardente, ailée de la brochure pour parler à la France; il se fit pamphlétaire comme Paul- Louis et adressa des appels passionnés au pays.
Il multipliait ses écrits qui arrivaient promptement à sept ou huit éditions : l'État de siège, après la Croisade. Après \' Enseignement du Peujüe, la Révision.
L’ironie amère qui éclate dans ces dernières pages, rend visible, même après dix-huit ans, le désespoir d’un patriote républicain qui voit sombrer misérablqinent la souveraineté du peuple, au nom des pouvoirs réguliers d’une assemblée. Les aveugles haines de la réaction précipitaient le pays vers le gouvernement absolu ; et cette conjuration de tous les partis acharnés à la perte de la République confondait la raison du penseur.
On a accusé la République et les républicains de n’avoir pas agi. Mais combien de temps les laissa-t-on vivre? Le lendemain de la victoire, la démocratie se bâta de confier ses destinées aux anciens adversaires. N’a-t-elle pas nommé à toutes les places, à tous les honneurs, des orléanistes, des légitimistes autant que des bonapartistes? Loin de lui savoir gré de sa chevaleresque confiance, les anciens partis lui firent un crime d’exister.
Dans cette République, qui leur confiait généreusement tous les postes de la patrie à garder, on exclut du pouvoir les républicains ; on les destitua de tout emploi, on extirpa leur influence. *
Le vrai sens des derniers ouvrages d’Edgar Quinet, écrits en France, c’est qu’il aperçoit au bout de tant de perfidies
LBS TRAVAUX ET LES JOURS
la chute, non-seulement d’une forme politique, mais de l’âme humaine qui va être étouffée dans la boue.
Sous prétexte de fonder l’ordre et la stabilité, les anciens parlementaires firent table rase de tous les éléments moraux qui constituent une République ; ils supprimèrent le Peuple. '
Ils avouèrent que la République n’était qu’un tmuvernement pris à l'essai.
Gomment tant de sincères amis de la liberté persistèrentils dans leur aveuglement, comment furent-ils les premiers à prêcher cette étrange doctrine : qu’une bonne République donne le droit à ses adversaires de se proclamer monarchistes, absolutistes, impérialistes, tout, excepté républicains ?
M. Quinet leur montrait le guet-à-pens. — « Nous périrons, mais du moins, nous aimons sauvé le principe », disaiton. — « Eh ! que ne préfériez- vous rester maîtres de la République ! vous l’eussiez servie avec amour, conseillée avec sincérité, pratiquée avec foi, avec dévouement, et dès lors le guet-à-pens était impossible. » ,
Il relève une à une toutes les insultes des vieux partis :
O Selon eux, le 24 février fut une surprise. » Il énumère les six surprises qui ont précédé le 24 février depuis le 10 août 92. O Six fois en un demi-siècle, vous avez pris un gouvernement à l’essai. »
La République n’avait pas encore duré trois ans, que les hommes d’état parlaient déjà de recommencer un autre essai. M. Quinet leur demandait : a Qui donc en France a vu un monarque laisser le trône à son héritier légitime"? La République est une utopie, dites-vous? Mais quelle utopie plus impossible qu’une royauté qui en un demi-siècle ne peut montrer un roi? »
Lorsque les bruits de révision de la Constitution circulè-
rent, Edgar Quinet alla droit au but : « Quoi toujours remettre en question ce qui a été résolu par la volonté unanime du pays ? Y a-Uil un homme qui n’ait crié : vive la République! et fait le serment de mourir pour elle? Vous ne pouvez l’anéantir que par un acte, non par un discours ; il vous faut une journée, une nuit, un 18 brumaire. Vous l'aurez, et Dieu sait le ruisseau de sang qui aura coulé; car le seul moyen de ne pas être burlesque, c’est d’être criminel. »
C’était le temps où la Société du 1 0 Décembre commençait à transformer la légende napoléonienne ; grâce xojiDix mille coquins, le grand libéral de Sainte-Hélène faisait place à l’homme de Brumaire.
Edgar Quinet fut le premier à démontrer l’origine italienne, gibeline de l’idée napoléonienne ; t L’Empire ! Jamais cette idée n’eût germé dans une tête française. Pour fonder au dix-neuvième siècle un Empire français, il fallait que tiente-six millions de Français signassent leur déchéance. »
Il voyait bien qu’il n’y avait plus en France, ni royalistes, ni bonapair listes, mais des réactionnaires exécrant la liberté sous toutes les formes. Haine si forte, que les soi-disant libéraux reniaient leur propre parti, travaillant à pousser au pouvoir celui qui se sentirait la puissance d’extirper jusqu’au dernier germe de liberté. Insensés! cette républi- • que dont ils cherchaient à se défaire à grands renforts d’art, ce n’était pas une utopie, c'était la réalité.
O La République peut être, puisqu’cZ^tf est ! s’écriait Edgar Quinet. Que ne la gardez-vous? Plus de révolutions alors ! plus d’inconnu, de trônes détruits, plus de renversements, d’écroulements ! Au lieu de cela, le mouvement régulier de la volonté nationale exprimée sans violence; le droit.
LES TRAVAUX ET LES JOURS
la légalité; la formule sacrée inscrite non pas seulement sur les monuments, mais dans les mœurs et les institutions. »
Et il dépeignait ainsi l’avenir de la patrie : « Je vous verrais unis, oubliant vos querelles, frères, non pas de bouche, mais de cœur au giron de la France. Personne alors ne pourrait croire qu’il fut un temps où l’on disputait le suffrage à l’ouvrier, au paysan. L’étranger dirait : « 11 semble que cette terre se glorifie de porter im peuple d’hommes libres ! »
Et nous nous réveillons de ce beau rêve dans la solitude de Veytaux.
UNE POÉTIQUE RETRAITE
C’est en janvier, février, qu’il faudrait inviter à Veytaux les amateurs de beaux paysages, ceux qui admirent et envient la poétique retraite de M. Quinet.
• Quelle sauvage horreur ! Eu approchant de la fenêtre, on ne distingue rien d’abord que l'immensité pâle, blafarde des régions polaires. Sur la terrasse, des couches de neige montent d’heure en heure jusqu’à vous ôter la lumière.
Les arbres, les toits du voisinage sont ensevelis comme sous un éboulement d’avalanches. Au second plan , pour réchauffer et récréer la vue, sur dix-huit . lieues d’étendue, les eaux du lac, gris de plomb, verdâtre. Sur notre tête, six mille pieds de neige et de glace; en face, les blanches pyramides de Savoie et la Dent du Midi, avec ses pics et ses précipices de neige. Heureusement un brouillard nous dérobe ce spectacle congelé.
Est-ce là ce paysage, souriant par une chaude et lumineuse soirée d^été, quand on le contemple avec de bous amis, qui nous parleut de la France et promettent de nous la rendre? Morne et désolé à cette heure, on ne le regarde plus avec les yeux de l'espérance qui réjouit, mais avec des yeux de centenaire.
11 semble que les cimes de Jaman et de Naye cbmmen-
cent à s’écrouler sur nous : l’amas de neige qui tourbillonne toute la journée autour de notre maison est le signal avantcoureur de la coupole glacée qui engloutira Veytaux, Comment la soulever? comment se frayer un passage, revoir la lumière, la France, Paris?... Est-ce Saturne que nous habitons? L’idée d’une zône perpétuellement gelée, d’une vue toujours blanche, d’un désert de neige, c’est trop angoissant.
Vous qui réunissez autour d’un joyeux feu de cheminée un cercle élégant, oü la grâce parisienne, l’étincelante conversation ajoutent à la chaleur du foyer, effacent le deuil de la nature, vous qui inaugurez dans un brillant salon le règne de l’esprit, ah! n’enviez pas l’exil et la solitude d’hiver dans un hameau perdu des Alpes. Sachez-le bien, ceux qui y persévèrent sont soutenus parle sentiment qu’ils servent la justice, la liberté.
Il neigeait I il neigeait ! les promenades étaient difficiles. La première fois que mon mari remonta le village, il fut accosté par un paysan, un grand vieillard qui se tenait debout devant sa porte. Ce paysan le regarda longtemps dans les yeux, et, lui saisissant brusquement la main, lui dit : « Eh bien, n’est-ce pas, la liberté avant tout?... Ah! vous ne me connaissez pas, mais je vous connais, moi ; nous avons vu vos paroles sur les feuiUes. C’est très-bien... la Hberté avant tout. — Oui, répliqua M. Quinet, et puis il faut travailler et ne pas se laisser enterrer ».
Ce mot du paysan Vaudois peut servir d’épigraphe : la liberté avant tout.
Le second hiver à Veytaux fut extrêmement rigoureux ; même à Bruxelles, nous n’avions vu de neiges pareilles.
UNB POériQUB RBTEAITE
C’est qu’ici, nous sommes en pleine montagne. Les grands courants d’air qui descendent des hauteurs de Naye gelaient l’eau de la fontaine répandue devant notre maison; elle formait à notre porte un petit glacier où les marmots du village patinaient en sortant de l’école.
La neige tomba si épaisse qu’un facteur, qui faisait le service entre les deux villages, s’engouffra dans une des ravines comme au cœur de l’Oberland. N’importe ; malgré ces rigueurs exceptionnelles, la saison nous fut plus clémente que l'hiver précédent, grâce à Aix ; le travail tenait lieu de tout.
Si le soleil brillait s\ir le sévère paysage, la Dent du Midi et les Âlpes de Savoie réfléchissaient mille feux comme des palais de cristal illuminés à giorno.
Quand la neige était durcie, on pouvait cheminer sur la grand ’route ; mais y parvenir, voilà la difficulté. La pente rapide qm descend jusqu'au niveau du lac était convertie en montagne russe par les enfants du village, qui se laissaient ghsser avec leurs petits traîneaux {luges en patois).' La route était aussi polie qu’un miroir; impossible d’y poser le pied. Il fallait se frayer un sentier dans le jardin et les vignes en terrasse, toujours encombrés de neige épaisse ; ' les corbeaux, les pies, et parfois un renard, y laissaient leurs empreintes.
Ou bien encore .on avait le choix de prendre sous le verger de Veytaux, par l’allée très-escarpée qui descend vers Chiffon. Des centaines de moules de foyard y obstruent le passage. ' ^
Une après-midi, M. Quinet eut une aventvue dans ce défilé. Le temps était affreux, la pluie et la neige avaient détrempé le chemin; on y enfonçait jusqu’à la cheville. Parvenu sous les noyers, il vit deux toutes petites filles :
MâMOIRBS u'BXIL
l’une de trois ans, assise au pied d’un châtaignier, pleurait ; sa sœur aînée essayait vainement de chausser l’enfant qui avait perdu ses souliers dans la boue. « Monsieur, venez donc mettre le soulier de Linal » s’écria l’une des petites en voyant passer M. Quinet.
Il s’arrêta, s’agenouilla devant l’enfant, et, pendant dix minutes, s’appliqua à faire entrer le petit pied gonflé dans le soulier rempli de neige ; les bas trempés ne rendaient pas la besogne facile. Les enfants l’encourageaient; enfin, il parvint à chausser Lina, qui s’en alla très-satisfaite avec sa sœur. Elle n’eut rien de plus pressé que de raconter à la maison comme quoi, sans un bon monsieur, elle aurait dû revenir pieds nus.
Ce fut l’origine d’une grande amitié entre M. Quinet et ces enfants.
Hélas I l’alnée, la douce Louisa, vient de mourir, il y a quelques jours, à l’âge de quinze ans.
A l’aspect de ce paysage du Groënland, on songeait à l’immense distance qui nous séparait de Paris... On pouvait se croire seuls sur les débris du globe à une époque glaciaire. Seuls I une âme en deux êtres I...
Le monde était si triste, si loin, si loin de nous; on se sentait tellement abandonné, seuls de son espèce, que, pour la première fois, le désir me vint de quitter tous deux cette vie... Dieu merci, ces heures de découragement ne duraient guère, et le goût de l^xistence revenait plus ardent, aussitôt qu’une expression de joie illuminait la figure pâlie de mon cher exilé. Ce qui est au-dessus des forces humaineSj o’est de voir une âme stoïque perdre sa sérénité.:. Mais cette douleur eet rare, bien rare.
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Pourquoi ne pas le dire? Le nouveau bail d’exil conclu, la tristesse fut profonde; le stoïcisme n’empêche pas la nature de garder ses droits. Tristesse silencieuse, d’autant plus amère. Cet hiver là, à Veytaux comme à Zurich, à Bruxelles, comme à Londres et à Guernesey, l’horizon sembla plus sépulcral.
Quel paysage alpestre vaudra jamais le cercle chéri des amis? Àh! qu’ils étaient regrettés nos vaillants proscrits I On ne s’était pas dit adieu ; c’était un voyage de trois mois. Le voilà changé par l’amnistie en un double exil, puisque jamais plus on ne retrouvera la grande famille de la proscription. Je pms bien dire, on nous a volé tout im monde d’amitiés.
Imaginez ce qu’est la solitude absolue et la maladie, dans l’exil volontaire, alors qu’on vous reproche votre obstination, votre sacrifice inutile', quand personne ne franchit votre seuil pendant six mois et ne vient faire diversion à vos éternelles préoccupations : la France esclave, la liberté perdue, la démocratie égarée.
Le dernier visiteur parti, les derniers bateàux qui sillonnent le lac cessant leur service, l’isolement recommence jusqu'au mois de mai. En ce temps-là, point de chemin de fer. Nous n’avions pas le bon voisinage de M. et Madame Bergeron à Lausanne. Quand on était trop oppressé par la solitude, on ne pouvait dire comme aujourd’hui : « Allons en France ! » car c’est ainsi que nous appelons les heures passées dans leur maison hospitalière.
. La mauvaise saison commençait, pleine de sévères pensées. Le monde était plus terne, plus glacé que l'hiver. Janiais on n’eut plus tk motifs de redouter la mort de la eonsdeuce humaine^ Ijoé Anglais par la bouche dü chef des libéraux déclaraient la France satisfaite, au comble de ses voeux. •
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MÉMOIRES d’exil
Oh ! (jue je sentais le poids qui oppressait l’/lme de mon cher exilé! Comment résister à cette persistance d’amères impressions? Mou Dieu, euvoj’ez-lui des pensées bienfaisantes !
Il a si bien l’air d’un prisonnier, renfermé entre ses quatre murs ! Courbé sur sa table à ouvrage, usant ses yeux pendant douze heures sur les écritures et les livres, la ligure pâlie, l’ànie perpétuellement remuée I , L’année dernière, par un doux hiver, il aimait ces montagnes, il rentrait calmé à leur aspect. Dès le mois de février, il pouvait sortir le matin ; les oiseaux gazouillaient déjà et lui révélaient la science du langage. Maintènant, les chemins défoncés, neigeux, les brouillards glacés qui cachent l’horizon, font de chaque course une corvée. L’année dernière il avait devant lui uue œuvre créatrice; le moment est venu de s’en séparer ; l’aride ti’avail d’impression va commencer, hérissé de mille ennuis... Il venait d’achever le chapitre de la Table-Ronde, la Mort d’Arthus et la p.assiou de Merlin : Iterkm crucifigil
Ce qui nous frappait le plus, c’est le gouffre qui s’est entr’ouvert tout à coup dans la moralité humaine. Existaitil de tout temps? Les yeux abusés ne l’ ont-ils pas aperçu, s’est-il creusé dans l’absence de toute justice? Une première lâcheté, une seule concession du droit ont-elles entraîné, précipité de chute en chute les consciences jusqu’au fond d’un abîme inconnu avant ce jour?
Comme on pensait aux beava temps de l'exil en Belgique, à cette société de proscrits, forteresse du droit qui abritait les plus nobles affections I C’est par toi que s’illuminent ces souvenirs de Bruxelles, ces jours qui m’apparaissent au-
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jourd’hui si rayonnants. On se plaignait alors de la Belgique. Dieu sait pourtant si nous avons joui de la grande fraternité, si nous avons aimé nos amis, si nous avons aimé l’exil... Ah! le beau temps, où nous étions solidaires de nos infortunes, où les proscrits représentaient une France extérieure!...
Les uns sont morts, les autrês, les reverrons-nous jamais? Nous avons perdu la France pour la seconde fois.
Notre unique plaisir fut la libre volière devant nos fenêtres. Un bosquet de sapins et de cyprès (en ce moment chargés de neige) abritait dans ce coin solitaire trois ménages de pinsons, de rouges-gorges et de mésanges. Notre pain émietté à déjeuner et à diner sur le rebord de nos fenêtres disparaissait en un clin d’œil. Ces aimables chanteurs ne furent pas longtemps nos seuls convives ; des moineaux goulus se précipitaient sur eux, leur dérobaient effrontément les plus gros morceaux. J’apparaissais pour les mettre en fuite, agitant des rubans roses ou bleus , mais ils ne prenaient nul souci de ces lanières menaçantes. Au nouvel au, ou leur donna pour étrennes un pain entier ; pendant quinze jours ils travaillèrent à l’entamer, à y creuser des fossés, des contrescarpes ; on eût dit une bande de mineurs fouillant les profondeurs de la terre pour en extraire des filons d’or.
Que ne puis-je attirer nos amitiés lointaines comme cette phalange fidèle d’oiseaux qui prennent chaque matin leur part du pain de l’exil ! Si les miettes manquent, aussitôt mésanges au collier bleu, pinsons des montagnes, frappent hardiment la vitre de leur petit bec affamé. Mais ces amis ailés vivent près de nous : un mélèze aux branches touffues.
MéMOIRBS d’exil
aujourd’hui brillant de givre, leur sert de gîte; au premier signal, ils viennent à nous. Que les lettres de France nous arrivent ainsi à tire-d’ailes. Écrivons à nos absents, cela nous rendra le sentiment de la vie réelle qui s’affaiblit dans la solitude, en un temps de glace et de silence.
Au sixième siècle, aux plus mauvaises époques de la
barbarie, la nature prenait cet air sauvage Mais quoi !
du temps de Chilpéric et de Frédégonde, le ciel bleu souriait à la terre en fleur, de même que le printemps prochain fera reverdir les collines et les halliers de Saint-Cloud et de Compïègne.
Pour le moment, la neige atteint la balustrade où l’on s’appuie au soleil couchant dans les soirées enchantées de juin. Sans un petit auvent qui protège la fenêtre, nous n’aurions plus de jour ; le reflet de cette immense nappe blanche remplace la lumière des vivants. On pourrait se croire au fond de la grotte glaciaire de Grindelwald.
Une triste nouvelle nous arriva à la fin de l’hiver ; la mort de M. Duchesne, l’honorable rédacteur de l’ancien Patriote de Saône-et-Loire. Encore un proscrit qui ne reverra pas son pays. Il mourut près de nous, ruiné, renié, jamais désespéré.
Sa veuve resta avec ses enfants dans une pauvreté si grande , qu’il fallut se cotiser pour couvrir les frais d’une tombe : « Un homme de bien tel que votre mari a plus de valeur qu’un peuple d’esclaves, » écrivait Edgar Quinet à Madame Duchesne.
Nous entendions dire que notre époque n’a plus les mêmes occasions d’exercer l’humanité qu’au seizième siècle; elles abondent pourtant depuis 1851. En voici un exemple :
UNE POÉTIQUE RETRAITE
La veuve et les orphelins délaissés par leur pays demeurèrent à l’étranger dans la misère Ah ! si ce père de famille avait entendu ses intérêts, il se serait incliné devant le crime triomphant, et il laisserait aujourd’hui pour héritage à ses enfants un château en Sologne ou dans les Laudes ; sa veuve ne tremblerait pas la fiè\Te dans notre hameau.
Ce proscrit fut un des meilleurs citoyens, un des rédacteurs les plus méritants de la presse départementale. Son journal, plein de probité et de talent, exerçait la plus heureuse influence eu province Un jour, son imprimerie
est envahie par la force armée, ses presses brisées, l’étahhssemeut saccagé. Par qui? par les rouges? lès partageux? Non, par les agents de l’autorité. Après cet acte, les défenseurs de l’ordre, de la propriéfé et de la famille, mirent les scellés sur l’établissement, et le Patriote de Saône-et-Loire n’exista plus. Le rédacteur envoyé en exil, sa famille le suivit.
Détresse extrême ; toute la petite fortune personnelle était engagée dans l’imprimerie. Que faire? donner des leçons en pays étranger? La Suisse est une pépinière d’instituteurs ; l’éducation y fleurit naturellement. Malgré la concurrence formidable, M. Duchesue, cet inconnu, réussit à ouvrir une modeste école de village à Corseaux, au-dessus de Yevey. Quelle réputation d’intégrité ne devait-il pas posséder, lui proscrit, étranger par sa race, sa religion, pour fonder cet étabhssement; il commeuçedt enfin à prospérer. Les enfants étaient placés, grâce à la généreuse famille répubücaine de Thann, qu’on trouve en tête de toutes les charités, de toutes les fraternités J’ai nommé la famille Kestner.
Hélas! à ce moment, le mal contracté en prison et sur les chemins de l’exil , combattujpendant des années, éclata et emporta de vaillant combattant.
MÉMOIRES u'eXIL
Après sa mort, sa veuve lutta courageusement pour sauver la situation de ses enfants ; à son tour, elle fut atteinte par la phthisie pulmonaire qui avait tué son mari.
Elle était de Villefranche, grande figure, tière et douce, un son de voix noble, harmonieux et ferme comme son âme. Elle vint chercher à Veytaux un allégement à ses soull'rances, et y habita pendant six mois une toute petite chambre de paysan. Profondément atteinte, inquiète de ses enfants disséminés, les uns en Alsace, les autres eu Bourgogne et à Vevey , elle trouvait encoi-e moyen de nous plaindre, nous, les heureux : « Est-ce là une vie pour M. Quinet? disait-elle. C’est l’existence d’un reclus, d’im pénitent. Quel rafraîchissement d’esprit pour lui que de vivre confiné dans ce Veytaux où les murs sombres de son vieux terrier lui ôtent la lumière nécessaire au travail , où l’été un soleil de Sénégal darde ses rayons sur les rochers de la graud’route poudreuse, taudis que l’hiver cette même route défoncée par les neiges et les glaces le voit seul dans un interminable exil ! »
L’hiver qu’elle passa à Veytaux aggrava sa maladie ; et c’est M. Quinet qu’elle plaignait ! Pour elle-même jamais un regret, un gémissement.
Un matin cette pauvre femme, presque mourante, se traîna chez nous pour nous raconter ce qui venait de lui arriver. Son émotion contenue se trahissait par le tremblement de ses mains et de sa voix. Lorsque M. Duchesue fut persécuté par le gouvernement bonapartiste, on mit d’abord, comme Je l’ai dit, sou imprimerie sous le séquestre; puis bientôt la famille entière fut jetée hors de France. Cette imprimerie, cette propriété de M, Duchcsne était pourtant chose sacrée comme toute propriété, comme votre jardin, votre maison, votre vigne. Eh bien, elle resta douze ans
UNE POÉTIQUE RETRAITE
sous les scellés, jusqu’à la mort du proscrit; l’entendezvous, défenseurs de l’ordre, de la famille, de la propriété?
Prçtester, réclamer? Contre qui de pauvres exilés auraient-ils protesté? Gomment recouvrer leur bien, eux qui n’avaient plus de patrie, de Juges qui prissent leur cause en main? La loi arbitraire qui frappait le proscrit cessa d’être une loi à sa mort. Le proscrit décédé n’étant plus à craindre, les agents de l’autorité vinrent tout à coup r’ouvpir la maison déserte; on rendit les clefs à sa veuve, on lui annonça qu’elle pouvait désormais rentrer en possession de sa propriété. Dérision 1 Et que retrouverait-elle après douze ans^ des presses brisées, un matériel détérioré, dispersé, à jamais perdu.
Le plus fort, le voici; vous ne le devineriez pas. Le propriétaire de la maison réclama à la veuve du proscrit douze années de location pour tout le temps qu’il avait plu à l’autorité de confisquer l’imprimerie.
Madame Duchesne ne fut informée de la levée des scellés que par la notification de son propriétaire qui exigeait à grands cris le prix de son loyer; de plus, il lui enjoignait d’avoir à vider la maison, sise à Châlons, en vingt-quatre
heures Madame Ducbesne, malade, habitait Vey taux !...
Elle, qui ne possédait rien sous le soleil, que pouvait-elle faire? Elle protesta ; elle le devait à la mémoire du proscrit.
Elle protesta surtout par sa mort.
C’était pour nous un voisinage plein de douleur, mais un noble exemple que de voir de près cette Française si vaillante, ce c.iractère à la hauteur de tous les sacrifices. Ouand j’entrais dans sa petite chambré au bout de la ruelle de notre jardin, je la surprenais pres(|ue toujours regardant, avec des yeux et des joues fiévreuses, l’horizon du Jura, l’horizon de la France. Eu voyant dépérir cette digne femme.
MÈSIOIRUS d'bXIL
on sentait le mal de l’exil. La France libre, ouverte à tous ses enfants, que peuvent la maladie, la détresse? Plus d’obstacles de fortune ou de climat. Le soleil de France éclaire en hiver aussi chaudement qu’en été ; la terre de France vous nourrit; pauvres et riches, tous ont place au banquet de la patrie. Ü France ! non ce n’est pas de l’amour, mais de lïdolâtrie que tu inspires I...
Nous regardions le ciel avec des larmes, des élans qui auraient dû transpercer cette voûte d’airain : Rendez-nous la France d'autre /bis!... Cette ardente supplication, bien des cœurs l’ont faite pendant dix-huit ans soir et matin; mais c’était uniquement au nom de la justice et de la liberté. En face de cette pauvre mourante, on invoquait Dieu dans \m sentiment purement humain. Mourir loin du pays aimé?... C’est quelque chose de reposer s\ir le sol natal. Cette bonne et noble terre de France n’a pas failli elle 1 Ses moissons et ses fleurs sont aussi pures qu’en 1789 ; l’air qu’on y respire est plus doux qu’à Veytaux. Et ou ose parler si légèrement de l’exil « facile aux âmes stoïques, • facile, dit-on, quand la liberté n’est plus qu’au delà des frontières? Non; pour le vrai citoyen, l’indignation est la môme des deux côtés de la frontière ; mais la douleur humaine !... qui l’a connue, si ce n’est celui qui se sent mourir loin du pays de sou amour ?
Madame Duchesne ne se sentait pas mourir; son âme était toujours absorbée par l’attente de la résurrection du pays. Pourquoi cet espoir fut-il trompé ?... Pourquoi, mon Dieu, n’avez-vous pas fait justice à la veuve, à l’orphelin?... Ils dorment maintenant, dispersés... La tombe du proscrit est à Corseaux, la tombe de sa femme à Zurich. Deux de leurs fils atteints des mêmes misères de l’exil ont rejoint leurs parents ; l’un est enterré près de sa mère ; l’autre près du
UNB POBTIQXTB RETRAITE
père... Que leur souvenir du moins soit honoré parmi leurs compatriotes de Saône-et-Loire.
Celte histoire n’est pas un fait isolé; on en recueillerait des milliers de ce genre; mais nous fûmes témoins de celui-ci, il appartenait à ce livre d’impressions personnelles.
« 11 faudra pourtant qu’un jour le monde soit réveillé de O cette sourdè insensibiüté de la brute, et que ses barbaries « lui soient remises sous les yeux ! Ce jour viendra et le « clairon de la justice sonnera, non pas pour le jugement « rendu aux morts, mais pour un jugement prochain des « vivants par les vivants. »
Voilà les paroles que mon mari inscrivit à la date de ce triste jour.
SOIRÉES DE VETTADX. — EMBRYON d’UN LIVRE.
Rien ne me paraît si intéressant que de remonter à l’origine d’un ouvrage, d’en rechercher la cause, le moment où fut conçue l’idée mère qui germera et se développera quelques années plus tard.
Écrire une Genèse nouvelle, un livre qui précède dans la marche du temps le Génie des religions, faire reculer le passé, c’était une ambition qui devait tenter celui qui depuis 1856 poursuivait patiemment, par tous les chemins, cette grande question : l'origine des êtres.
Tout nous y ramenait. Un soir, nous causions des temps anté-historiques, de la Grèce, du sublime Peu-thénon qui domine la cité de Minerve. Avant de pénétrer dans Tenceinle du temple, on traverse les Propylées.... Nous revoyions en esprit les colonnes de marbre dorées par la lumière hellénique, se détachant sur un ciel d’azur.... — Qui bâtira les Propylées de l’Histoire? disions-nous ; qui restituera à l’humanité cette longue avenue de siècles avant toute lueur des religions, avant les premiers linéaments du monde civil ?
L’Allemagne a son Cosmos', la France n’aura-t-elle pas aussi une Genèse nouvelle, qui ne serait pas seulement un Cosmos physique, mais en même temps un Cosmos moral et . intellectuel, une véritable Création de l’esprit?
MÉMOIRES d’exil
Dès lors, ce livre, fruit de longues méditations, s’édifia lentement à travers Y Histoire de la Révolution et de la Campagne de 1815, qui semblaient absorber mon mari de 1860 à 1865. Il ÿ revenait sans cesse, comme à un abri de paix, et avec la éonviction qu’une œuvre entièrement composée d’idées-mères, ferait faire un pas nouveau à l’esprit et donnerait naissance à d’autres œuvres.
Par ses entretiens, j’entrevis que trois sciences convergeraient à la construction de cette Genèse ; l’étude de la nature vivante, la paléontologie et l’hisloire. L’idée fondamentale serait le parallélisme de toutes les branches des connaissances humaines et des questions qui intéressent le plus l’humanité. Pour la première fois s’expliqueraient et s’éclaireraient mutuellement la géologie , la philologie, l’ethnographie, la paléontologie, l’histoire, — comparées, contrôlées les unes par les autres. Origines, liens, causes et effets encore obscurs devaient être recherchés, commentés, pouLTSuivis jusqu’au point où se fait la lumière.
Là aussi on retrouverait l’embryon de sciences et d’arts nouveaux. Sous la fleur épanouie se montreraient des germes cachés ; sous la pensée achevée, d’autres pensées fécondes.
Le caractère d’un tel livre imposait avant tout la clarté^ la variété, une langue accessible à tous, concordante avec la grandeur du sujet. Les rudes chemins de la science seraient illuminés par les beautés de l’univers et par la noblesse de la destinée humaine. Des sentiers infinis aboutir raient ch’.cun à l’un des sommets de la science et la rendraient familière au grand nombre.
La science elle-même, loin d’être spécialisée, serait vivifiée à chaque page par un sentiment humain. Enfin, l’auteur voulait raconter ses découvertes intellectuelles, morales, dans un ensemble harmonieux et populaire.
SOIRÉRS DK VKYTAUX. — RMBRYON u’i'N LIVUK 381
Aujourd’hui on n’aime que les faits . Or, quelle masse de faits viendront s’ajouter pendant dix ans à la masse des idées !
Il me semblait que le lecteur qui se pénétrerait d’une telle œuvre, aurait en lui un monde d'idées neuves.
Un esprit exact, scrupuleux, qui se tient au courant de tous les progrès de la science, ne dédaignera pourtant pas les avertissements de l’instinct, les lueurs de l’intuition. Ses affirmations seront basées à la fois sur les découvertes modernes et sur le sentiment humain. Ainsi une des questions les plus controversées : le berceau de l’homme, sera résolue par le cœur, « ce hrùlant foyer de vie ».
. Une des parties les plus neuves du livre, et dont mon mari me parlait déjà en ce temps-là, c’était l’éducation de l’homme par les animaux. Personne encore n’avait signalé les obscurs instituteurs du premier être intelligent, les témoins muets, les aînés du roi de la création. Il ii’eut qu'à déchiffrer le vivant hiéroglyphe qui renferme le mot de la sagesse créatrice.
Si les animaux parlaient, ils égareraient la faible intelligence de l’homme. Mais leurs actes, leurs mouvemepts, furent pour lui des enseignements infaillibles ; leurs instincts si sûrs guidèrent ses premiers pas chancelants, incertains.
Ainsi je vis, par degrés, l’histoire naturelle faire place à l’histoire du genre humain, obscure encore ; déjà quelques linéaments se dessinent : l’âge de pierre, les lacustres.
Le sépulcre de l’homme révèle l’aube du sentiment religieux (transition naturelle au Génie des religions).
Oui, ce seront les Propylées de l’histoire !
Elles m'apparaissaient déjà eu 1860, comme à travers de lointaines nébuleuses.
En voyant le point de départ, l’infusoire et toute la série des êtres qui montent l’échelle de la création pour aboutir à l'homme, on arrive à cette conclusion : L’homme résume en lui toutes les ténèbres et toutes les lumières.
En même temps, cétte Genèse nouvelle m'inspirait le mépris de la mort. Je ne la redouterai plus, cette mort cruelle, en voyant l’ascension de vie progressive ! Une promesse divine est au bout. On se pénètre de cette certitude ; Tout est un commencement ici-bas; rien ne finit.
L’esprit, capable de ressusciter les âges disparus, évoque aussi l’avenir caché. Pour la première fois, la science affirme ici l’immortalité.
Est-ce l’intelligence seule qui arrache à la nature ses secrets et découvre des lois nouvelles? Non, le cœur a sa grande part dans la divination. Une âme lumineuse, passionnée pour la vérité, acquiert presque un don de seconde vue.
Moralement, le livre se résumera ainsi :
Lutter contre soi-même ; la victoire est au bout 1 Procession de tous les êtres vers la lumière. Affranchissement et triomphe de l’esprit.
Je me souviens que le 10 février 1860, le futur historien de la Révolution causa longuement de la Saint-Barthélemy, de la révocation de l’Édit de Nantes, du 10 brumaire, en les comparant au 2 décembre. Les déductions qu’il eu tira l’amenèrent insensiblement au projet de raconter les véritables causes de la Terreur.
La révocation de l’Édit de Nantes, disait-il, fit un vide effrayant dans les destinées de la France. Trois cent mille hommes d’élite de moins dans ime nation laissent un abîme que les siècles ne pourront combler. Jamais la patrie ne se releva
SOIRàsS Dfe VBYTAUX. — EMBRYON D’UN LIVRE 3^
de ce coup. En signant cet arrêt effroyable, Louis XIV arracha à la France bien plus que son industrie, son génie politique républicain, sa vraie civilisation. Les conséquences désastreuses éclatèrent sous la Révolution. Si l’élite des caractères et des intelligences fût restée en France, des réformes auraient précédé la Révolution.
Après la Révocation, les Framçais différaient autant des réformés expulsés, que madame de Maintenon, fille d’iux relaps et parjure, diffère de son aïeul Agrippa d’Aubigné.
Notre histoire n’est, en réalité, que l’histoire des persécutions de la liberté civile et religieuse; véritable roue d’Ixion : au seizième siècle, la Saint-Barthélemy; au dixseptième, la Révocation; au dix-huitième, le 18 brumaire couronnant la Révolution ; au dix-neuvième, le 2 Décembre. Quelle continuité dans la voie servile 1
Chose étrange, la plupart des historiens qui ont raconté la Saint-Barthélemy esquivent les horreurs, lés conséquences de ce crime; par» un véritable tour de force, ils font ressortir le bienfait de l’Édit de Nantes qui a conquis notre liberté de conscience. Et la Révocation? Ils passent si légèrement là-dessus, que ce fait qui supprima la vraie France est lui-même supprimé par l’historien.
Dans la longue série des tyrans sanguinaires qu’il faut ranger dans la même ligne que les Néron, les Caligula, l’histoire excepte Henri IV. Mais ce héros des héros, dont la vie est racontée^si minutieusement que l’on consacre des chapitres entiers même aux nourrices du Béarnais, comment le caractériser? Par l’abjuration. Abjuration nonseulement d’un homme, mais de la France; par là il prépara des siècles d’apostasies politiques.
Une admiration indistincte pour tous les personnages historiques, l’épithète de sublime ou de grand cœur dé-
M^MOIRRS D'KXIL
cernée aux Guise aussi bien qu’à Coligny, prouve que la rhétorique est l’ânie de ces vieilles histoires de France. Quelle dififéreuce de celles où souffle l’esprit de vie nouveau ! Rien de plus beau que le volume de M. Michelet : La Ré formation.
On est importuné à l’excès par ces flagorneries des écrivains courtisans du despotisme. Quand on a lu un de ces livres qui exaltent la liberté de conscience précisément du temps des persécutions, on a envie de relire le Petit Poucet, pour revenir au simple , disait mon mari. C’est une moquerie de chanter la liberté des siècles remplis par les massacres, pendaisons, bûchers de tous les hommes qui ont eu une velléité d’indépendance.
L’histoire de hYance est la défaite constante du droit, l’échafaudage permanent du despotisme, le progrès toujours croissant de la servitude. L’histoire de France qui a perverti la conscience publique continue à la pervertir. Voilà pourquoi l’on sent aujourd’hui un immense besoin d’abolir la vieille histoire de France. Lire l’histoire d’mi cachot dans un cachot, c’est une peine au-dessus des forces. De plus, c’est un péril.
Quels terribles commentaires éclairent aujourd’hui la Saint-Barthélemyl Mômes hommes, mêmes férocités à trois siècles de distance.
Au seizième siècle un principe religieux fut en cause. A d’autres époques , c’est l’ambition d'un homme et la rage des réactionnaires qui produisent oes actes sanglants.
' La Saint Barthélemy, coup d'État accompli par la monai'chie héréditaire, qui gouvernait légalement une France esclave.
' Les coups d'état modernes, accomplis par des fonetion-
SOIRéaS DE VBYTAUX. — EMBRYON d’UN LIVRE 391
naires temporaires qui avaient juré üdélité au souverain légitime.
La Saint-Barthélemy, acte de férocité d’une époque barbare ; les coups d’état modernes, actes féroces, ramenant à la barbarie la civilisation la plus avancée. Ils effacent en une nuit tout vestige de liberté, jusqu’au souvenir de la prétendue douceur des mœurs.
La Saint-Bartliélemy coûta la vie à trente mille protestants. Le coup d’État proscrivit quatre-vingt mille Français. Quant au chiffre des morts on ne le saura jamais. La SainUBaurthélemy a duré trois nuits. Combien d’années aura duré le 2 Décembre?
Voltaire avait la fièvre une fois par an, le 24 août, le Jour de la Saint-Barthélemy. Le proscrit du 2 Décembre a la fièvre toutes les fois qu’il ouvre un journal, ou qu’il lit l’histoire de France.
Malheureuse histoire ! elle a le don de le faire souffrir d’une manière exquise.
D’autres amis de la liberté échappent à ces impressions par les diversions du monde, ou grâce è la rhétorique. Quant à lui, il ressent l’horreur de cette histoire despotique jusque dans la moelle de ses os, dans son cœur, dans ses nerfs. Jour de malheur pour Veytaux, quand ùn livre d’histoire lui tombe sous 'la main; la Saint-Barthélemy dure encore, ou plutôt le 2 Décembre a commencé dès
Il ne suffit pas, ajoutait-il, de déblatérer contre la Terreur. Il s’agit de l’expliquer, de découvrir comment et pourquoi elle fut possible. Étrange logique de ceux qui éclatent en imprécations contre le terrerisifie de 93 et qui en même
MÉMOIRBS D'RXIL
temps applaudissent au terrorisme de la vieille monarchie française.
Gomment glorifier en même temps le passé despotique de la France, et la Révolution qrn fit table rase du passé?
Au lieu de ces vagues récriminations contre la guillotine, cherchons-en l’explication. « Je la donnerai ! s’écriait-il. J’ai prouvé que l’éducation catholique et despotique d’un peuple pendemt douze siècles, devait nécessairement amener une réaction terrible contre l’autorité quelle qu’elle fût ; il devait en résulter un esprit de défiance générale qui partagea la nation en deux catégories: les inquisiteurs et les suspects. Douze siècles de servitude ont valu à la France ce châtiment effroyable qu’on nomme la Terreur. Oui, la Terreur est le fruit de l’inquisition catholique et du despotisme monarchique.
« Si la mort de tant de victimes en 93 eût servi d'holocauste au passé et d’enseignement à l’avenir, l’humanité s’inclinerait devant une justice expiatoire qui eût assuré la conquête immortelle de la liberté. Mais ime postérité esclave a pris à tâche d’amoindrir les faits et les hommes de la Révolution. La mort de Louis XYI, des Girondins, des Montagnards, des Terroristes, aboutit au 18 Brumaire, au 2 Décembre! Le passé semble châtié inutilement ; on a rebâti cent nouvelles bastilles avec celle qui fut détruite au 14 juillet. 89 et 93 ont abouti au 2 Décembre ! L’historien , le morahste, ont le droit de s’écrier : « La postérité déshonore les ancêtres. »
Un vœu qu’il exprimait souvent, était de retrouver les Mémoires posthumes d’im de ces hommes de la Convention qui firent trembler la France et l’Europe, et qui, après
SOIRÉES DK VBYTAUX. — EMBRYON D’UN LIVRE
avoir survécu à la Terreur, disparurent à jamais de la scène du monde. La plupart de leurs biographies s’arrêtent à 95. Mais les longues années, depuis la chute de la Convention jusqu’à la révolution de Juillet, sont passées sous silence. On aimerait connaître leurs impressions personnelles sur le 18 Brumaire, l’Empire, l’Invasion, les deux Restaurations, la monarchie de Juillet, qui leur rouvrit les portes de la France.
Comment vécurent-ils pendant ces trente-cinq ans ? Les rares publications parues jusqu’à ce jour n’en disent mot. Est-ce un silence de parti pris? Leur vie n’offrait-elle plus d’intérêt depuis que la vie publique était étouffée? Fécond enseignement que la révélation de ces hommes qui participèrent à tous les grands événements de la Révolution et qui rentrent tout à coup dans le néant, réduits à un silence mortel aussi absolu que si la hache révolutionnaire eût abattu leurs têtes.
Depuis ces lignes, écrites en 1860, le rôVe de M. Quinet s’est réalisé par les Mémoires inédits du conventionnel Baudot, retrouvés en 1865, et qui lui ont été légués il y a quarante ans.
Divers sujets étaient abordés en ime même soirée ; après les sciences naturelles, le Césarisme; Plutarque, Grégoire de Tours, Humboldt, Chateaubriand, Schiller, Béranger et même l’art militaire.
L’historien de la campagne de 1815 faisait ressortir cette vérité, que l’art militaire est indépendant de la prospérité ou de la décadence d’un État. Au temps de Caracalla, les armées étaient aussi supérieurement organisées que sous la République. La déchéance morale d’un pays n’empêche pas
MÉMOIBBS d'bXU.
que ses troupes soient des mieux disciplinées ; peutr^tre le progrès de l’art militaire est-il en raison de la décadence d’un peuple, puisque toutes les forces vives de la nation ne sont plus dirigées que suj‘ l’organisation de sa puissance matérielle.
Un haut intérêt moral ressort de ces pensées sur l’art militaire et sur les règles de la tactique. L’homme qui livre une bataille est forcé de faire appel à toutes les facultés de son intelligence : prudence, énergie,, coup- d’œil, équilibre et calme parfait de l’esprit. Dans la vie, il en arrive de même : On a toujours une hataüle à livrer, disait le proscrit. L’exemple de ces facultés équilibrées, l’appel incessant aux énergies de l’âme valent bien l’enseignement d'un manuel de morale.
Cette maison de campagne renfermait une bibliothèque, que notre vénérable propriétaire mit fort obligeamment à la disposition do M. Quinet. Il y découvrit de très-bons livres, entre autres un Epictète, qui versait goutte à goutte la patience dans notre âme.
Il provoque constamment à la grandeur morale, au courage, à l’abnégation. Il enseigne le stoïcisme en face de la mort... Ah! Epictète n’aimait pas.
Le stoïcisme , disais-tu , est le plus grand effort de l’âme humaine. C’est lui qui apprenait à mourir sous les Césars ; c’est lui qui apprend aujourd’hui à résister à la mort morale. Mais qu’il y a loin du stoïcisme antique à l’héroïsme de la lutte ! Epictète se résigne’à la mort avec la fierté d’une âme libre, le chrétien s’y résigne par obéissance ; chez l’un et chez l’autre c’est la religion delà douleur. Non. ce n’est pas le dernier mot de l’âme humaine. L’action, la résistance sont
SOIRÉES DK VKYTAUI
plus dignes que la résignation. La mort était le refuge des grands citoyens dans le monde expirant de la tyrannie antique. . -
Vaincre cette tyrannie, affirmer la vie, la liberté au milieu de la mort universelle, voilà un degré moral supépérieur.
La Démocratie Césarienne I ce péril permanent préoccupait les exilés. Incarnation monstrueuse : le peuple souverain représenté par César 1 11 suffit donc de passer leRubicon, de s’emparer d’un pouvoir illimité, sans contrôle, de dire : « Je suis le peuple », et celui-ci se croira vraiment souverain? Le sacre d’un despote par une foule à qui il jette une p;t- . ture, c’est donc là le règne de la Démocratie? La concentration tyrannique de tous les droits d’une nation, de toutes ses forces vives en un seul homme, est-ce la souveraineté du peuple? Confusion impie, qui s’explique à Rome où il ne restait qu’une plèbe afiàmée ; le cirque, le pain lui suffisaient. Mais aujourd’hui, malgré l’Europe réactionnaire, malgré les armées permanentes qui forment une coalition formidable contre la liberté, ou échouera. La démocratie Césarienne ne sera jamais fondée.
Le premier effet du Césarisme fut d’écraser l’esprit. Pendant soixante ans, le Césarisme romain n’a produit aucun écrivain, ni bon, ni mauvais. Après Horace, après Virgile, qui avaient vu la République, il n’y a plus personne, ni poëte, ni historien, ni orateur. Sous Néron seulement, quand les âmes étaient déjà façonnées à la terreur, le mouvement des lettres recommença.
Ce fait ne se renouvellera pas de nos jours, où le despo- , tisme ne tient qu’à un seul homme. Les jeunes générations ne seront décimées ni par l’invasion des barbares, ni par la guerre. La vie d'un seul individu ne dure pas assez long-
MÉMOIRES D'bXIL
temps pour que son action délétère achève l’anéantissement de l’esprit humain; cet esprit est comprimé, mais il vit encore. Ah I il n’y a que la France ! C’est la vie, l’âme du monde. Quand elle s’oublie, les autres nations déclinent.
Nous avons quelques bonnes raisons de nous défier de Plutarque. L’auteur de la Vie des Hommes illustres glorifie Alexandre; il est engoué du génie de celui qui asservit la Grèce et pervertit l’esprit Hellénique. Il s’ingénie à lui trouver une mission philosophique, absolument comme de nos jours quelques démocrates ont voulu faire de Napoléon le missionnaire armé de la liberté.
Plutarque prouve que de tout temps il s’est trouvé de très-grands écrivains avec de petites consciences. Pourtant lui môme l’a dit : les plus beaux ouvrages furent écrits en exil.
Grégoire de Tours, dont Augustin Thierry a tiré un si merveilleux parti, nous prêtait aussi ses lueurs funèbres. Voilà donc les fameuses Assises historiques sur lesquelles reposent les libertés nationales? Ces pages, qui respirent l’ignorance la plus ténébreuse, la plus révoltante superstition, servent encore de texte aux Mandements des Évêques, aux Lettres pastorales, aux Brefs des Papes. Avec cette différence : Grégoire de Tours , croyant du sixième siècle, était de bonne foi ; il nous semble le plus éclairé des barbares. Treize siècles ont passé sur l’Église romaine et le clergé n’a pas fait un pas. 11 est resté au même point de la science; la lumière naturelle de la raison n’a pas grandi pour lui depuis mille ans. Une chose a changé : le prêtre n’est
SOIRÉES DE VEYTAUX
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plus croyant, et il est le premier barbare du peuple le plus éclairé.
Par l'enchaînement des idées, on songeait alors à ces Empires déserts, à cet Orient si riche, si fabuleux, réduit aujourd'hui à une calebasse, à une courge dévorée par le pèlerin affamé sous un ciel brûlant; des montagnes sans ombre, ni arbres, ni eau, désert d’hommes, désert de choses. Non, ce n’est pas la civilisation qui épuise un pays et finit par le ruiner, c’est le despotisme. La Grèce de Périclès serait restée jeune sans les trente tyrans. Sans la conquête Romaine. elle eût éternellement vécu. L’Italie de Brutus et de Caton eût résisté aux Barbares. César et ses successeinrs ont amené l’invasion.
La liberté, multiplie les richesses de la nature. Elle replante, elle reboise, elle fait refleurir la création, les arts, rintelligence. C'est le despotisme qui engendre la barbarie et la rapacité ; il détruit et affame le plus riche pays du monde, le pressurant, pour procurer des jouissances à un seul ou à une classe privilégiée. Le genre humain se réduit alors à un groupe de Satrapes qui dévorent jusqu’à la sève d’une contrée. Faute d’aliment matériel et moral, les masses s’éloignent ; même les riches, les heureux de la terre vivent misérablement au milieu des ruines qu’ils ont faites.
Revenons aux Odes de Pindare ! Simplicité homérique, double nature de poëte et de moraliste; la sagesse et la vertu civique éclatent dans chaque parole adressée à Hiérou. Quelle différence des Horace, des Virgile, courtisans qui ont toujours à la bouche la louange du prince ! Ici c’est le fier citoyen ; ses conseils aux princes semblent des ordres. Quels accents mâles, brefs, impérieux ; dans cette
MÉMOIRES d’exil
concision, quelle énergie ! La raison du philosophe s’allie chez lui à l'intuition des temps modernes. On voit le choeur s’ébranler. C’est une action, c’est aussi un bas-relief.
Les croyants orthodoxes soutiennent que la fraîcheur et la beauté des Écritures prouvent leur origine divine. Mais c’est le caractère propre de tous les ouvrages immortels ; ils sont vrais comme la nature et participent de sa jeunesse et de son éternelle beauté. Aussi quelle frappante analogie entre les grandes œuvres de l’intelligence et la sublimité de la création visible ! Les termes enthousiastes qui servent à peindre la nature sont également justes s’il s’agit des créations de l’esprit. Une œuvre de génie, n'est-ce pas en quelque sorte le paysage d’une grande âme ?
Les orthodoxes forcenés devraient avouer qu’ils n’ont pas l’esprjt aussi enténébré qu’ils veulent bien le faire croire ; ils ne sont le plus souvent qu’une secte politique dirigée contre la liberté humaine, contre l’esprit de vie sous toutes ses manifestations.
Leur but est de façonner l’homme à l’image de l’esclave ; de le ramener au degré le plus inférieur de la nature hu^ maine, pour l’asservir et le livrer à la domination du pou- *voir séculier et clérical, ce cpai est tout un. Pour arriver à leurs fins, tout leur est bon : les arguments les plus extravagants, tout ce qui voile la lumière, le bon sens» Ils tournent sur eux-mêmes jusqu’à prendre le. vertige , ce sont les derviches du christianisme.
Quand je songe aux luttes soutenues par Edgar Quinet contre cette confrérie, depuis quarante ans, je m’étonne qu’il ait pu passer un seul jour de sa vie hors de prison. Il est vrai que l'exil a payé à la fois toutes ses audaces d’esprit.
SOIRKRS DE VBYTAUX
Souvent ou compare notre temps à la Régence ; mais le goût des lettres était alors général, les hardiesses de l’esprit prodigieuses.
Aujourd’hui, au contraire, l'intelligence française devient timorée ; elle vieillit et renie les jeunes témérités du dixhuitième siècle. Si les sciences ont fait un pas énorme depuis soixante ans, c’était grâce à la Révolution qui émancipa les intelligences autant que la glèbe. Renfermés jusque-là dans la ser\ itude du dogme catholique, les savants ne s’occupaient qu’à maintenir l'accord entre les traditions bibliques et les vérités de la science moderne. Toute incursion hardie dans le domaine philosophique était aussitôt entravée. La liberté a brisô ces chaînes de l’esprit, la lumière s’est faite ; des découvertes merveilleuses, dont chacune eût suffi à illustrer un siècle, ont suivi coup sur coup la Révolution. Et maintenant voudrait-on retourner en arrière ?
Toujours préoccupé de la question de l’origine des êtres, Edgar Quinet se demandait si l’Institut oserait enfin faire un pas en avant et aborder cette question immense. Mais un esprit scientifique réactionnaire suit logiquement la réaction politique.
En songeant à la violente colère des orthodoxes, on voit qüe nous sommes loin du temps où Schleiermacher écrivait à son ami Dietch : « On est forcé d’avouer que chaque jour nous enlève une des doctrines du Christianisme. Nous n’avons pu défendre le dogme de l’origine du monde selon la Genèse ; c’était insoutenable, il a fallu l’abandonner. Quant à la révélation, il faudra bien aussi y renoncer; car je ne vois pas les moyens de résister aux arguments de la • raison. Quel est le parti que vous avez résolu de prendre? Je me demande ce qu'il faut faire. Fermer les yeux à
MÉMOIRES d’exil
l'évidence? Soutenir obstinément des dogmes qui n'ont plus de valeur ? ou bien les abandonner hardiment et entrer dans les voies ^e la lumière et de la raison ? »
Les lettres du grand Ilumboldt nous arrivèrent comme un renfort inespéré du fond de la tombe. Quelle belle vie, quelle verdeur d’indignation I A quatre-\dngts ans il jugeait les événements du 2 décembre absolument comme nous.
Il dit entre autres choses (entendez-le bien) : « La Ré- « publique la plus échevelée est préférable au régime mo- « narcbique le plus tempéré, car il est des plus corrup- « teurs. »
Il n’est donc pas vrai que la pensée se glace par l’âge. Voltaire, Gœthe, Buffon, Humboldt, Lamennais, sont plus jeunes au déclin de leur vie qu’à leur commeneeqient.
Chateaubriand aussi en est un frappant exemple. C’est par ses Mémoires qu’il faut le juger; œuvre d’une vie toujours progressive.
La ligne politique et religieuse n’était pour lui comme pour Berryer qu’un point d’honneur ; son génie inclinait à la République. Il ne fit pas comme tant d’autres, il ne maudit pas la Révolution de Février ; il prédit que dans ces libres institutions républicaines était l’avenir du monde.
Ses sentiments étaient fiers ; son imagination, poésie ailée, s’élançait vers les plus hautes régions ; aspirations immortelles, culte de la liberté, antipathie du despotisme, voilà les vrais titres de Chateaubriand. Ils rachètent les défauts de vanité tant reprochés, dont personne n’est ’ exempt.
SOIRÉES DE VEYTAUX
Il n’est orgueilleux qu’en politique. La guerre d'Espagne , 1e congrès de Vérone, sa détention de douze heures à la préfecture de police, lui semblaient le point culminant do l’homme d’État. Son admiration pour les génies de tous les âges est une vertu exceptionnelle si ou la compare à la manie de ceux qui dénigrent leurs devanciers, leurs contemporains, dans l’espoir de s’élever en les rabaissant.
Les inégalités de style des Mémoires d'Üutre-Tombe, viennent peut-être d’un travail exagéré de corrections. Avant 1811, il avait une manière belle et simple. Plus lard, lorsqu’il reprit cette œuvre de prédilection, il la surchargea de tant d’ornements, fioritures, traits d’esprit, sentences tristes et amères, sarcasmes, mots acérés, ironiques, mélancolies maladives, que le texte primitif des Mémoires se trouve altéré sous une couche de couleurs fausses et criardes. Ou croit voir sur un beau tableau la touche maladroite d’une seconde main. On aperçoit nettement les interlignes, les ajoutures, les passages mal soudés qui forment un contraste des plus disparates. Les chutes de Ghaleauhriand sont des chutes cornéhennes.
Un homme d’honneur, fidèle à ses convictions , a droit au respect de tous. Le plus grand des malheurs publics, c’est l’apostasie. Un personnage célèbre qui commet une apostasie a aussitôt pour complices des milliers d’hommes, il les rend criminels. L’exemple, tombant de si haut, est doué d’une effrayante force de contagion pour les contemporains et même pour la postérité.
n a suffi de quelques scélérats pour corrompre l’huma-’ nité pendant des siècles ; car la justice vengeresse qui finit par laver les souillures arrive toujours trop lente. La flétrissure infligée aux criminels par l’Histoire, ce Jury de
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l’humanité, ne réveille pas la conscience des peuples. Ceuxci, trop ignorants pour en tirer l’enseignement moral, profitent à merveille de l’enseignement funeste du crime qui se passe sous leurs yeux.
La société française n’est pas atteinte dans ses profondeurs; la déchéance de l’esprit est momentanée, la corruption toute de surface. Quand les forces vives d’une nation sont comprimées, les cœurs généreux réduits au silence, la parole est à la tourbe des réactions. État de servage qui rappelle celui des Gallo-Homains sous les Césars. Mais l’esprit gaulois rentrera en possession de la terre natale ; elle appartient aux véritables autochtones.
Les vaincus reprendront la parole ; et comme ils ont pour eux le talent, l’éloquence, la justice, leur voix jeune et libre couvrira le Jargon de l’étranger. Elle effacera l’opprobre que la conquête césarienne a imprimé à la terre des Gaules... Mais hitons-nous !
La fête de Schiller, qu'on célébrait en ce moment en Allemagne et même en Suisse, est la fête de la liberté. L’AJlemagne la célébrait au point de vue Httéraire national ; la Suisse au point de vue politique. Et la France?... On organisa à Paris un festival ; le fameux passage du marquis de Posa, sur la liberté de penser, fut applaudi ; aussitôt le général commandant ordonna à la musique militaire de se retirer.
Oui, cette fête de Schiller est l’hommage reconnaissant des contemporains qui doivent au grand poète tant de nobles aspirations de vertu et de liberté.
SOIRKES DE VEYTAL’X
Aurons-nous jamais en France un jubilé littéraire ou philosophique ?
A une époque où les peuples mettent au nombre des saints du calendrier tous les grands sahreurs, fléaux de l’humanité, il serait utile d’opposer à la fôte du 15 août l’anniversaire des bons génies qui rappellent aux hommesmachines qu’après tout les idées, les sentiments seuls survivent à tous les Jeux de la force et du hasard.
Que la France est lente à se réveiller, à retrouver la langue perdue de la liberté ! Pour conclure des faits d’hier à ceux d’aujourd’hui, ouvrez le recueil des chansons de 1814 et 1815. Pendant que l’Allemagne, électrisée par les chants de Kœrner, aiguisait son glaive, quel était le refrain de nos Français?
« Que servira d’avoir gémi?
ÀuUut de pris sur l’ennemi. »
Sous l’Empire, ces jovialités triviales remplaçaient la Marseillaise.
Ne semblait-elle pas morte à jamais la nation qui entonnait pendant l’invasion ces plates chansons grivoises? Mais tout à coup éclatent des accents de patriotisme. La honte de la défaite, l’ardente aspiration de la liberté vont grandissant...
Il en sera de même un jour. Sous le coup de l’invasion, la France, écrasée, muette semble perdre conscience de son être moral. Mais elle se réveille enfin pour abhorrer et repousser l’ennemi qui l’a souillée.
MÉMOIRES d’exil
Le grand événement littéraire fut la nouvelle œuvre de Victor Hugo.
Un soir qu’il neigeait, une violente sonnerie mit en émoi les solitaires. On était à cent lieues d’attendre une visite à pareille heure et par un temps pareil. Qui peut frapper ainsi à la porte? C’est la Légende des Siècles.
Le livre de Guernesey, égaré par une nuit d’hiver, fut le bien venu au foyer de Veytaux.
Comme l'exil grandit sans cesse l’écrivain ! Ce qui fait la moralité du poëme, ce sont les différentes incarnations du môme criminel dans Caïn, Canut, Rathert
L’ivresse et le tumulte de ce dithyrambe belliqueux, celte bravoure et ces joies chevaleresques, la richesse prodigieuse des vers, le plus splendide coloris, cela fait rêver à la poésie du pays du soleil.
Dix ans après cette soirée, il m’a été donné de Voir pour la première fois le grand poète, le grand proscrit de Guernesey.
Le caractère de force et d’immortelle jeunesse empreint sur sa figure, m’a fait comprendre mieux encore son œuvre. Dans l’intimité, sa parole est pleine de grâce affectueuse et de bonté, le son de sa voix d’ime douceur séduisante. Oui, j’ai compris que la même main a pu bénir les petits enfants, écrire ces chefs-d’œuvre de pureté inspirés par l'enfance.... et en même temps infliger les Châtiments.
NOTRE SENTIER
Que de fois je reudais grâces à l’exil en suivant le sentier qui mène à Vernex ; sentier si étroit qu’on ne sait où poser le pied. Il commence au dessus de la scierie de Veytaux ; suspendu au flanc des collines, il longe des précipices de verdure, bordés d’aubépines, de ronces, de noisetiers. Sous chaque buisson brillent les yeux bleus des pervenches ; elles tapissent les talus du sentier tantôt ombragé, tantôt en plein soleil. Â Colonge, il descend dans un petit ravin plein de fraîcheur où une source adorable coule sous un bouquet d’arbres. Ces eaux pures bondissent sur les fleurs. C’est ici que devrait être l’autel de la Naïade alpestre.
Notre sentier grimpe, court encore à travers les vignes et aboutit à la baie de rosiers qui embaume les abords de la route de Montreux à Glion.
Pendant l’biver, le précipice et les talus sont convertis en glaciers, les flocons de neige obscurcissent l’air. On ne voit trop où l’on marche ; mais un instinct plus sûr que la vue g^ide le pied montagnard.
Ce sentier n’est pas seulement jonché de pervenches. A chaque pas on y sème les pensées de la solitude, joies et tristesses de ces onze anpées, fleurs ou épines, elles sont
restées à chaque buisson. Si je rapportais de Vemex un signe de réveil de la patrie, le sentier était facile ; on l’effleure à peine, on vole. Mais, si je revenais avec quelque mauvaise nouvelle, les racines noueuses des arbres entravaient chacun de mes pas et me retenaient par le pan de la robe.
Disons l’origine de ce sentier, telle qu’elle nous fut contée par un de nos amis vignerons, le pauvre Masson-Matter ;
Les gens de Veytaux et de Montreux, las de communiquer par la grand’ route à longs circuits , voulaient tracer à travers les vignes un sentier direct entre les deux villages. Ils s’adressent au conseil communal, aux propriétaires. Sur cinquante propriétaires, refus unanime. Alors nos gens se donnent le mot ; pendant la nuit, armés de haches, pioches, pelles, fourches, ils entaillent le long du précipice, au milieu des vignes et des prés, ce sentier large à peine d’un pied. Deux gaillards déterminés, placés au bout du sentier, en défendent l’approche , le pistolet au poing. L’ouvrage ne fut pas interrompu, les propriétaires en profitèrent les premiers.
Tel qu’on l’extorqua il y a un demi-siècle, tel il subsiste encore, fort étroit, peu sùr, mais abrégeant la distance. Aujourd’hui on le délaisse depuis qu’il y a de nouvelles routes.
Dans ce village riche, aisé, on vous accorde un service par complaisance, personne n’a besoin de vous ; point de messagers. En ce temps, le service était si mal organisé, qu’une lettre, jetée à la boite de Veytaux, y demeurait, vingt-quatre heures après le passage du facteur rural; même emportée dans la sacoche, elle ne partait que dix-huit heures après.
Que faire ? Courir soi-mème, tous les jours, par tous les ,
NOTRE SEN’nBR
temps. L'été, c’est un enchantement; l’hiver, un exercice hygiénique. Au lieu de fleurs, le givre brille au bout de chaque branche. Le soleil s’abaisse déjà à trois heures, derrière la grande Chaumenix ; le soir vient si vite, on a hâte d’arriver. On court portant cinq ou six lettres, on court, malgré les ronces, les pierres, la neige, la nuit, parfois malgré les brasiers ardents.
Je me souviens que la veille du jour de l’an, arrivée à l’endroit le plus étroit du sentier, un obstacle imprévu s’élève : un bûcher flambant. Deux hommes armés de pelles et de fourches surveillaient le feu. C’étaient des gousses de marrons, des feuilles sèches, des broussailles ramassées en tas qui brûlaient :
• — On ne passe pas !
— On est si pressé ! De grâce, rangez le feu !
Et, en effet, ils rangèrent le feu en poussant vers le talus les broussailles enflammées, si bien qu’il resta au bord du sentier juste de quoi prendre son élan. Des deux hommes, l’un tendit la main, l’autre garantit les vêtements de la flamme. Et voilà comme nos lettres de nouvel an passèrent par un feu de joie.
Dans ce même sentier, par une neigeuse journée de février, je lus la déchirante lettre où nos infortunés amis de Guelle nous apprenaient la mort de leur fille unique, douce et modeste jeune fille, qui parcourait si joyeuse ces mêmes lieux six mois auparavant I
La lucarne par laquelle les exilés aperçoivent le monde des vivants, c’est le bureau de poste. J’y cherchai non-seulement le coiurrier de France mais aussi les épreuves du livre sous presse. Et Dieu sait les dialogues avec les ronces du chemin !
MÉMOIRES u'eXIL
Parmi les supplices que la fable antique a symbolisés dans la ûgure d’Encelade et autres malheureux titans, on peut bien classer le supplice de l’écrivain exilé qui publie sou œuvre dans la patrie dont il est séparé par des montagnes ou par la mer.
Philosophie, résignation, habileté, rien ne peut empêcher les tourments infinis qu’il endure. Mourir à coups d’épingles est un genre d’assassinat plus raffiné que le fer qui tranche d'un coup la question. A cet égard, interrogez ceux qui ont fait imprimer hors de France leurs^ Uvres ; seuls, ils savent les jirodigieux efforts de patience qu’il leur fallait pour triompher des sourdes intrigues, de la peur ou de l’apathie.
La torpeur était telle, que les hommes devenaient incapables de mettre un pied devant l’autre. C’est la cause de nos ruines publiques ou privées.
a Quelqu’un qui sache agir ! Connaissez-vous ce prodige, de nos jours? Y a-t-il encore en France im homme ou deux qui fassent leur affaire de celle des exilés ? Se trouve-t-il encore des hommes d’exécution qui prêtent appui et assistance aux proscrits? » Voilà ce qu’ils se demandaient en 1860.
Il était dur de se sentir étouffé ; on poussait quelques gémissements, il faut les pardonner à la faiblesse humaine. Les exilés se rappelaient les amis de Job qui venaient lui tenir des propos accablants, en guise de consolation.
Enfin, im ami s’est chargé de la négociation avec l’éditeur. Celui-ci craint l’esprit de liberté de l’ouvrage ; il refuse ou hésite, il accepte enfin, mais à quelles conditions 1
La peur obsédait, en ce temps-là, libraires et imprimeurs ; ils analysaient chaque phrase. Un libraire, à qui l’on proposa d’abord Merlin, répondit :
NOTRE SENTIER
« Pour être voilé, le but où vous tendez n’eu est pas moins visible. Votre livre soulèvera bien des tempêtes, il réveillera bien des espérances, et peut-être bien des craintes : il sera chaudement attaqué et défendu. C’est véritablement une de ces œuvres militantes que tout nous fait un devoir d’éviter. » « — Il parait que l’espérance est la chose du monde la plus interdite, répliquait l’auteur. Je me défends comme je peux d’espérer, de penser, de sentir, quoi que ce soit. Je jure, à qui veut m’entendre, que je n’ai aucune idée. Mais on me soupçonne injustement d’en avoir une ou deux dans quatorze cents pages. Si je ne me lave de cette accusation, je suis un homme perdu. »
On subissait les conditions les moins avantageuses . pourvu qu’il fût possible de publier, à Paris même, ime œuvre de liberté, de justice. Ah ! ce n’est pas à un livre de combat que les mages apportent l’or et l’encens ! Mais enfin, quand on mettrait des trésors à ses pieds, nous donnerait-il plus de bonheur? Le bien qu’il fait aux âmes ne dépend pas d’un chitîre. Si la fortune nous fut toujours contraire, en revanche nous avons eu la joie de sentir qu’une parole de vérité, un rayon de lumière, jailli de ces pages, ont éclairé la nuit.
Pendant les trois mois que dura l’impression des deux volumes de Merlin, j’allais donc régulièrement deux fois par jour au bureau de Yernex (à une heure de distance). .
De ces courses je ne rapportais pas seulement des enchantements. Si je revenais avec une de ces irritantes nouvelles qui vous assaillent si fréquemment, j’avais peiné à ressaisir une figure calme, lorsque j’apercevais l’exilé qui venait à ma rencontre ; au milieu de la pluie ou de la neige, je lui tendais silencieusement les lettres. Nos impressions étaient les mêmes ; mais tandis que les déceptions m’affec-
MéuOIRBS d’exil
talent doiiloureusement, elles provoquaient chez lui un feu roulant de paroles plaisantes, mordantes, préférables aux éclats de l’indig^nation. Précieuse faculté de se servir de son esprit quand on est indigné.
Imaginez en effet la situation d’un écrivain qui signe un traité dont chaque ligne est une menace de suppression ou de rupture. Mieux vaudrait pour son repos que l’œuvre parût eu pays libre ; mais ce qui ne s’imprime pas en France est perdu pour les Français. Il fallait être capable d’une grande persévérance et de l’esprit le plus désintéressé pour consentir à traverser tant de déboires et les clauses inouïes qui constataient l’arbitraire et la pusillanimité universelle. Après les trois articles qui composent ordinairement un traité, suivaient trois autres qui annulaient compléteiment les précédents : « L’éditeur se réserve le droit d’annuler le traité, si l’ouvrage ne lui paraît pas de nature à être publié. Droit d’annuler, si l’auteur se refuse à des modifications. Droit d’annuler à chaque ligne, à chaque mot. »
Quelle charmante perspective! Quelle aimable vie que d’écrire sous des conditions semblables! Les mandataires des exilés, sous le coup de la nécessité, envoyaient triomphalement ces traités pour être ratifiés comme d’excellentes affaires.
Si toutes ces luttes obscures qui précèdent une publication avaient un grand but de gloire ou de fortune... mais ce n’est qu’une perte de temps. Ah ! qu’il vaudrait mieux endosser la camicia rossa des garibaldiens !
Après tant de mois d’attente et de pourparlers, on reçoit, enfin, les premières épreuves du livre qui est votre dme elle-même ; on crie victoire I Nous voilà donc embai-qués pour un voyage au long cours après une longue station dans le port, en panne. Le vent souffle, la voile s’agite, le
NOTRE SENTIER
navire se met en marche ; il ne s’arrêtera plus que pour débarquer l’œuvre de l’exil. Qu’importent désormais les misérables atteintes des méchants? Que leurs imp\iissants efforts expirent aux pieds de l’enchanteur !
Grand événement le jour où l’auteur donne le bon à tirer de la dernière feuille. On va se séparer du travail chéri qui vous a tenu si dpuce compagnie. Ce jour là il semble que votre fille quitte la maison paternelle poiu' se marier. Quel sera son avenir?
Le livre qui fit la consolation de notre solitude parut en août 18G0. Ismaël dans le désert, pensions-nous; et pourtant il nous donna de vives satisfactions. Un seul critique se méprit complètement sur cette œuvre : « Ah ! mon pauvre Merün, s’écriait l’auteur, enfant de mon exil, de mes joies, de mes tristesses, de mes espérances acharnées, ainsi méconnu, travesti : qui lui rendra sou vrai caractère? »
A l’exception de cet article métaphysique , hégélien, toute la liresse démocratique et libérale comprit ce cri de
justice, ces hymnes vengeurs et ces chants de triomphe
Ne sont-ils pas bien près de se réaliser?
Personne ne sentit Merlin aussi admirablement que Flocon. Esprit méditatif et austère, il retrouvait dans cette œuvre la vie d’exil, la douleur, les espérances communes à ceux qui ont souffert dans la tombe de Merlin et qui y ont gardé la foi, l’énergie, à la place d’un peuple entier.
Flocon promettait à ce livre un jour de justice qui durera toujours. « Quand on retrouvera ce livre après vingt ans, après trente ans, disait-il , on sera ébloui des trésors de sagesse, de passion, de patriotisme qui y sont renfermés Pour moi, qui l’ai lu et relu dix fois, j’y puise à chaque lecture la force, la foi, la consolation. Aussi, dans quel état, grand Dieu ! se trouvent ces deux précieux volumes! »
Je ne citerai qu’une seule lettre encore parmi tant d’autres, celle de notre si regretté Charras :
« Cher ami, j’ai lu et relu; tous nous avons lu et relu, et nous avons été ravis, enchantés par votre enchanteur. J’arrive après tout le monde, pour vous dire comme tout le monde; mais, pour être taixlif, mon remerciement n’en sera pas moins bien accueilli, je l’espère. Je dis remerciement et non compliment ; car il faut vous remercier de cette œuvre, qui est l’honneur de notre parti et de l’époque.
O II y a des pages eu nombre qui sont grandes comme le monde. Vous nous avez remués à ne pas nous laisser une molécule du cœur en repos.
« Je vous serre cordialement la main, cher bon ami, en vous priant d’offrir, à madame Quinet, mes vives et respectueuses amitiés, et je suis tout à vous,
« CUARRAS. »
L’auteur lui répondit : o Vous avez senti avec vos cœurs d’exilés que j’ai rassemblé dans ce volume toutes les souffrances, idées, cris de justice, malédictions, mais aussi les espérances de l’exil, les sentiments proscrits qui sont refoulés en nous depuis dix ans et qu’il était impossible d’exprimer, de publier. Pour les faire pénétrer eu France, il a fallu prendre des formes détournées, ainsi qu’il est arrivé dans toutes les époques d’oppression intellectuelle et morale. J’ai crié à travers les fentes de ^otre tombeau de Merlin, dans lequel vous et moi et nous tous sommes enterrés vivants.
« L’ennemi l’a compris, si j’en juge par les hurlements de rage de ses journaux. Bonapartistes et cléricaux déclarent que c Merlin est un livre criminel, blasphémateur.
NOTRK SENTIER
« impie^ socialiste. » Ces épithètes durent quatre colonnes. »'
Je ne sais quel vent soufÜail sur l’exil depuis la dispersion de notre colonie ; mais on sentait à toute heure l’écroulement de ce monde du droit. Il ne se passait guère un jour sans qu’on n’apprit quelque événement fait pour vous plonger dans la tristesse.
Il en est d’un pays aimé comme d’une amitié dans laquelle vous aviez une foi absolue et qui viendrait tout à coup à vous manquer. Le coup de massue asséné sui' la tète est si fort qu’on eu reste étourdi ; on perd uu . moment la faculté de penser, de raisonner, de se souvenir. Une maison déserte, la fortune écroulée , môme la vue d’un tombeau attristent moins que ces âmes tout à coup vides d’affection, mortes pour vous. Leur dureté se trahit à la voix. Les hommes gardent longtemps l’art de maîtriser leur visage ; mais si le timbre de la voix se refuse à masquer le jeu, c’est que toute étincelle de sentiment est éteinte à jamais. Et qui, parmi les exilés, n’a reçu une blessure de ce genre? La vie collective vous fortifie; rentrer dans l’isolement, c’est voir la réalité plus amère ; les choses prennent les proportions de l’ombre qui s’allonge vers le soir. Plus d’illusions ! et pourtant elles sont nécessaires à la vie.
Un homme dure trois ans, affirmait im grand révolutionnaire. Par là il entendait la durée d’un dévouement. Si cet aphorisme est vrai, c’est eu exil qu’il l’a expérimenté.
Il y a une âpre joie à se dire : Nous sommes sur le rocher où le flot de la servitude ne monte jamais. Nous repoussons du pied uu monde esclave. Oui, il y a quelque orgueil à se dire : Ils u’abattront pas nos cœurs.
MEMOIRES d’exil
Après tant de coups répétés, à chaque nouvelle douleur, on dit : « C’est bien; renonçons, puisqu’il le faut, à cette
espérance il nous reste encore une joie » A peine ce
mot est prononcé, cette dernière joie vous est arrachée. Vous avez perdu la patrie? C’est bien. Votre cercle d’amitiés a été brisé par l’exil? C’est bien. Les œuvres, fruit de toute votre vie, sont enfouies sous un triple sceau; la nouvelle œuvre ne peut paraître ? C’est bien. Votre fortune est perdue, votre sauté minée? C’est bien... Mais il vous reste une chère amitié !... Ab ! si jamais elle venait à vous manquer, auriez-vous la force de répéter : C’est bien I » (1)
En achevant ces mots, nous pensions à vous, nobles et vaillantes compagnes de l'adversité ! Souvent vous perdiez l’enjouement que la vie heureuse répand comme des fleurs sur les pas de la femme ; les épreuves marquaient d’un pli les fronts les plus gracieux. Votre vie autrefois souriante était devenue si laborieuse, si dure I Mais quelle sécurité au milieu de vous ! Quelles mains loyales et pures que les vôtres I Quelles âmes intrépides, fermes comme celles des plus fiers citoyens ! Ah 1 toujours nous vous avons appréciées, aimées ; toujours vous avez rayonné de l’éclat de vos douces vertus. Mais combien à cette heure dans l’abandon, dans la solitude, vos images nous sont chères !
Les gens du monde n’ont nulle exigence ; à toute expérience de la vie ils disent en riant : « Ainsi va le monde. » Le seul coin de l’horizon dont aucun trait empoisonné n’arrive aux proscrits, c’est la tribu d’exil. La clairvoyance est un de leurs plus grands maux, ils souffrent avant, pendant et après l’événement.
Ce qu’ils ne permettent pas, c’est qu’on vienne leur dire ;
(1) Écrit en Mars 1860.
NOTRE SENTIER
* Ah ! la douce vie que la vôtre. » Douce vie, en effet : ils ne fléchiront jamais la tète devant le crime triomphant, ils se passent de tout, excepté de justice et de liberté.
Nous savons discerner dans quel esprit les exilés à Vintérieur nous disent parfois ; « Vous, du moins, vous êtes dans un pays libre, tandis que nous... ah ! vous ignorez ce que nous avons souffert ! » — Non, nous ne l’ignorons pas, car la douleur des âmes généreuses rachètera ce pays oü tant d'autres oubhent. Vous qui conservez le deuil profond des choses sacrées, mortes, l’amertume vous est permise ; vous pouvez envier le bonheur des exilés. Un jour, sans doute, vous raconterez quelle fut votre vie en France pendant ce long interrègne de la justice ; ce récit sera aussi un devoir.
Sentier d’exil, je te bénis, tu nous a confiné dans une atmosphère si pure. Un sentiment étrange me saisissait parfois quand j’apercevais mon cher compagnon en bas sur la grand’route parallèle au sentier. Nous avancions d’un pas égal, dans la môme ligne, mais mon sentier était à trois cents pieds plus haut. Séparés ; si près et si loin ? « Comment suis-je en même temps ici et là? » me disait-il.
Vers ce temps, nous appiimes la cession de la Savoie et de Nice. Les exilés du moins n’oubliaient pas que la République française avait doté la France de ces deux départements en 1798, et que le grand Napoléon les avait perdus en 1815.
Une partie des conservateurs italiens continuait à semer l’outrage contre les hommes de 1848. Edgar Quinet leur répliquait : « Vous ne seriez pas de votre temps si vous ne
MBHOIRBS d'bXIL
payiez par l’ingratitude et par la calomnie les services qu'on vous a rendus. »
Ledru-Rollin a donné à l'Italie vingt ans d’exil ; de Flotte est mort pour elle ; Edgar Quiuet l’a servie quarante ans par ses travaux, il a écrit avaut la Révolution, française, les Révolutions éC Italie; n'était-ce pas l’aimer?
La Démocratie italienne le sentait : « Tous se souviennent en Italie des idées que vous avez répandues, lui écrivait-on. Ces idées ne sont pas un souvenir pour nous ; elles sont le présent et l’avenir, vivantes et vivaces dans notre esprit. L’empire s’en ira, le pape s’en ira, mais vous vivrez , vous et ceux qui en esprit sont vos fils. »
Le printemps revint; pour la seconde fois, nous le fêtions dans le verger de Veytaux. C’est là vraiment que le printemps se réfugie ; partout ailleurs l’été verse déjà ses feux torrides ; ou passe sans transition des froids de février aux chaleurs de juillet. Mais le mont Sonchaux protège ce verger de sou ombre et lui garde sa parure printanière jusqu’à l’arrière-saison. Notre espace est limité, on s’y retourne comme l’écureuil dans la cage ; quelques centaines de pas depuis le jai-din potager jusqu’au rocher.
Un faible rayon perce la ramée, on respire sous la verte égide ; fraîcheur d’autant plus délicieuse qu'en regardant Montreux on voit la colline calcinée par un soleil dévorant.
« Qui oserait se plaindre?disait alors la voix de la sagesse. Ce sentier renferme ce qu’il y a de plus rare au monde : la liberté, l’amour. Voilà le roc inébranlable de la vie. » Aujourd’hui encore, lorsqu’une tristesse abat le courage, nous retournons dans ce sentier témoin de notre vie. Nos onze années de solitude et de travail y sont encadrées dans
NOTRE SENTIER
la montagne en fleur. C’est là que j’invoque le ciel : force qui jaUlis des profondeurs de l’Ame, pensée divine qui nous a aidés si longtemps à espérer contre toute espérance, viens encore. à notre secours!
Nous attendions une joie, elle nous vint de’ Jersey et notre sentier en fut illuminé. Les paroles de l’immortel poète des Châtiments réveillèrent Paris. Tous les sentiments ne sont donc pas éteints?... Voilà des symptômes qui font revivre!
La conquête de la Sicile, ce miracle d’héroïsme, ressuscitera-t-il les morts? Oh! que le cœur humain reprendrait bien vite l’essor de tous les enthousiasmes refoulés si les Français avaient mieux que des élans stériles! Enfin la terre de France a tressailli à la voix de Victor Hugo ; ses paroles flamboient : enthousiasme, chaleur, vie, splendeur, tout est réuni dans ce discours triomphant où la jeunesse de l’âme, la liberté, la patrie se déploient comme des bannières flottantes sur l’exil. La présence de Victor Hugo à Jersey était à elle seule déjà un événement.
Les Parisiens s’exaltaient aux récits des exploits légendaires de Garibaldi, et les exilés seruls semblaient impassibles. Pourquoi cela? Est-ce défaut de sympa tliie pour l’Italie? Non assurément.
Mais avant tout, les exilés sont Français ; ils s’indignaient de voir leurs concitoyens s’intéresser à la liberté de tous les autres peuples et n’excepter que leur propre liberté. L’idée ne venait pas aux Français d’imiter les garibaldiens et de se débarrasser aussi de leurs Autrichiens.
La sublime figure de Garibaldi ' loin de passionner nos âmes les attristait, car elle faisait ressortir l’engourdissement
MKMOIRKS d'exil
de noire pauvre pays. N’aurions-nous plus que la jactance d’esclaves éloquents, admirant chez autrui ce qui fait leur propre condamnation ? Personne n’aime plus Garibaldi que nous ; mais la vraie manière de l’honorer, n’est-ce pas de s'inspirer de son exemple? Les Italiens sont fiers de lui ; de son côté, il a un juste motif d’orgueil : tout un peuple le suit.
Eh quoi 1 l’ascendant magnétique d’un rédempteur ressuscitera le Lazare italien; et l’ItaUe hbre servirait à sceller en France la pierre du sépulcre ?
L’admiration sied bien aux âmes capables d’actions admirables. Mais ceux qui acclamaient les actes héroïques d’un peuple étranger assistaient les bras croisés à l’immolation de leurs droits. Ce patriotisme cosmopolite, ces paroles enflammées pour l’Italie mêlées à l’apathie pour la liberté en France, cela fait monter la rougeur au front.'
Le silence des exilés au milieu du délire universel qu’excitait Garibaldi en disait mille fois plus (]ue d’amers discours...
Que nous importe l’Italie délivrée) tant qu il y a une France asservie?
GARIBALDI. — UNS LETTRE DE MAZZINl.
C’était le raisonnement du moraliste, le point de vue français des amis de la liberté. Les patriotes italiens l'entendaient autrement. Ils voulaient l’Italie unt et libre : et ils l’auront.
Garibaldi déchira le traité de Villafranca ; il délivra l’Italie des Alpes à l’Adriatique. Malgré Aspromonte et Mentana, Rome sera aiix Italiens.
Comment le suivre pas à pas dans celte sublime épopée qui commence à Marsala et se termine par la conquête de Naples? Des faits si merveilleux, presque légendaires, ne peuvent que s'affaiblir, froidement enregistrés par la plume du chroniqueur. Certes, je ne l’essayerais pas, si le héros, adoré de l’Europe entière en 1860, voyait encore à ses genoux peuples et rois. En ce temps-là, tout ce qui porte le nom d’italien, jeunes gens, vieillards, grandes dames, paysannes, ouvrières, tout un monde, touché par la grâce divine de l’héroïsme, eut une heure de noble passion. I>e culte de Garibaldi était alors chose si naturelle , si universelle, si banale, que les exilés s’abstenaient de lui témoigner leurs sympathies.
Mais depuis Mentana, il appartient à l’exil; il est des nôtres. Oui, depuis que Garibaldi. trahi par la royauté, s’en
MKMOIRKS d’kXIL
est détaché à jamais, on vit en lui l’horarae du droit, le républicain ; et il perdit les trois quarts de ses adorateurs cosmopolites conservateurs, ceux qui n’admirent que la force et le succès.
Cette éclipse passagère de sa popularité nous le rend plus cher et nous impose le devoir de rappeler l’année triomphide de sa royauté, les jours de sa puissance. Ils reviendront. Les destinées de l’Italie s’achèveront par l’épée libératrice du héros de Varèse et du Yulturne.
L’insurrection de Sicile éclate aux premiers jours d’avril. C’est la haine du despotisme qui fit l’alliance de tous les partis et assura la. délivrance. Aux atrocités de la répression royale, répond la fureur sacrée des patriotes; la fièvre de l’unité italienne embrase l’Italie de l’Etna aux Alpes. Le jour où Garibaldi aborde cette terre antique, elle enfante des miracles. Elle se soulève tout entière à son approche et le libérateur peut s’écrier : « Les Siciliens sont supérieurs, môme à l’idée qu’on s’en fait. »
Gênes et le nord de l’Italie ne sont pas moins enthousiastes.
I Conseils municipaux et simples individus fournissent des subventions pour l’insurrection : enrôlements, dons d’argent, affluent de toutes parts ; de riches citoyens équipent à leurs frais des corps de volontaires. Adélaïde Cairoli donne ses quatre fils et toute sa fortune à l’insurrection. Bertani, le patriote milanais, organise l’armée des volontaires à Gênes, dans la ville de Mazzini, dont l’action occulte ou visible se retrouve dans chaque élan de l’Italie.
En vain les pouvoirs réguliers de Turin cherchent à entraver le mouvement. En ce temps-là, il fallait traiter de puissance à puissance avec Garibaldi et Bertani; bientôt ils réunirent vingt-cinq mille garibaldiens. Le Piémont, arrêtant, désarmant divers corps, réussit à faire échouer une
GARIBALDI
première diversion des volontaires sur le territoire romain.
Dans la nuit du 5 au 6 mai, Garibaldi s’embarque à Gênes avec quinze cents patriotes éprouvés. Poursuivi par les croisières napolitaines, il échappe aux deux frégates qui le serrent de près, il débarque à Marsala. Les paroles qu’il prononça à Marsala valent des actes.
Garibaldi ne perd pas une heure pour la victoire; le 15 mai, à Calatafiini, sept cents garibaldiens mettent en fuite quatre mille bourboniens ; partout les paysans se * soulèvent, l’insurrection est organisée. Il continue à marcher dans la direction de Palerme par des chemins impraticables où il faut traîner l’artillerie à bras. Le 27, à la tête des chasseurs des Alpes, Garibaldi s’empare à la baïonnette de la porte San-Antonine ; pénétrant au centre de la ville, il établit son quartier-général à l’hôtel de ville. Le drapeau tricolore italien flotte à Palerme.
De toutes parts s’élèvent des barricades pour défendre la ville contre les bourboniens ; la flotte royale couvTe Palerme de bombes et de boulets, et fait crouler le tiers de la ville sur des- monceaux de cadavres, ün corps de bourboniens qui arrive pour détruire les barricades est battu par une poignée de volontaires ; le général d’état-major royal se rend au quartier général de Garibaldi ; celui-ci exige et obtient la reddition de la place. Un seul homme a arraché Palerme aux trente mille soldats bourboniens et à la flotte embossée devant la promenade.
Palerme libre, toutes les villes de Sicile la suivent. Catane se soulève le 31 mai, Trapani est libre le 4 juin. Syracuse et Melazzo chassent à leur tour les oppresseurs. Ceuxci renouvellent partout les atrocités commises à Palerme; partout les populations achètent au prix de leur sang la délivrance; leur enthousiasme pour le libérateur devient
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une religion; les Siciliens adorent Garibaldi comme un messie.
Cependant il prépare l’expédition sur Messine. Il n’a pas de flotte, il va la créer; sa marine se borne à une corvette à vapeur; le Ttickery, battant la mer dans tous les sens, ramène des navires capturés. Le 18 juin, à bord de son vaillant Tuckery, Garibaldi rejoint Medici devant Melazzo. Il attire sur son navire tous les feux du fort; cet acte héroïque décide de la victoire. Melazzo capitule.
L’influence surnaturelle que Garibaldi exerçait sur les ennemis comme sur les amis était telle, que le découragement gagne les troupes royales ; malgré l’ordre de défendre Messine à tout prix, Garibaldi y fait son entrée le 2y.
Libre de ce côté, suivi des volontaires : chasseurs de l’Etna , chasseure génois , chasseurs des Alpes , bataillons des fils de la liberté, il s’élance pour délivrer Naples. L’émotion y était au comble. A l’heure suprême, les gouvernements tyranniques accordent les concessions dont personne no veut plus. Tous les journaux étaient déjà pour Garibaldi, ses proclamations achevaient de démolir la royauté expirante, trahie par les siens. Les suppôts de la tyrannie sont toujours les premiers à commencer l’œuvre de la défection.
Le roi fait une tentative désespérée; il offre à Son Excellence le général Garibaldi, sa flotte et cinquante mille hommes pour aller délivrer Venise, à condition d’épargner le royaume de Naples. Il lui offre trois millions de ducats, pourvu qu’il n’attaque pas la terre ferme.
Garibaldi, pour protéger le débarquement, fait une tentative d’une audace fabuleuse; il vient lui-même à bord du Tuckery, dans le port de Castellamare, pour prendre à l’abordage un vaisseau de guerre. Dans la nuit du 10 août, à bord du Franklin^ il traverse le détroit et d^arque entre
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Reggio et Milcto. Tous ses aides de camp, ses vaillants compagnons d’armes Missori,Medici, Cosenz, Bixio et notre vaillant proscrit de Flotte, à la tète d’un petit détachement de volontaires français, opèrent le débarquement.
Reggio se défend, les Napolitains se retranchent dans le fort; de Flotte s’avance avec sa troupe de Français. Frappé par une balle, il' expire...
Gloire au proscrit d’avoir associé la France exilée à la délivrance de l’Italie I
La place où le proscrit français est mort, combattant pour ritalie, aura un jour son monument.
L’insurrection s’étend jusqu’aux portes de Naples, les gouvernements provisoires s’établissent. Partout les décrets sont rendus au nom de Garibaldi, dictateur de l’Italie méridionale: ce fut l’apogée de sa puissance, non de sa gloire; il semblait roi d’Italie et Bertani son premier lùinistre.
Le roi de Naples abandonné de tous, même de sa faniillc, ne peut plus opposer ses troupes au libérateur. Elles passent du côté des patriotes, ou refusent de combattre. Le roi se décide à partir pour Gaëte, il s’embarque le 6 septembre. • la flotte refuse de le suivre.
Aussitôt le comité unitaire de Naples, les chefs de la garde nationale, viennent à la rencontre de Garibaldi. Le 7 septembre, il fait son entrée à Naples, seul, sans son armée, traversant pas à pas une ville remplie de dix mille soldats bourboniens, gardé par l’amour et l’enthousiasme d’un peuple délivré.
Un comité s’était institué et avait décerné à Garibaldi la dictature des Deux-Siciles. Garibaldi s’effaça devant le Re galantuomo. Pm une proclamation, il lui fit don de deux •royaumes.
Le 14 juillet 1789 avait fait crouler en France dix siècles
d’esclavage ; le 7 septembre 18C0 fut pour les Napolitains uue date de rénovation semblable. Dans l' ancien repaire de la tyrannie et de la superstition, la liberté décréta sur-le-champ les premières mesures de salut : expulsion des Jésuites, sécularisation des biens du clergé, douze asiles fondés, fonds secrets supprimés, jury pour les causes criminelles, collèges gratuits pour les enfants du peuple, loteries abolies, douanes supprimées, forts confiés à la garde nationale, temples ouverts au culte réformé. Tous les bienfaits de la civilisation, les lumières du dix-neuvième siècle remplacent les barbaries et les ténèbres du moyen âge. La patrie et les lionueurs sont rendus aux exilés, les rôles intervertis; les forçats qui étaient au pouvoir cèdent la place aux patriotes qui avaient blanchi dans les cachots et les galères de Ferdinand.
Que manquait-il à la gloire de Garibaldi? Achever l’unité de l’Italie eu la proclamant du haut du Quirinal. 11 l'a tenté. Aspromonte et Mentana sont les deux premières étapes ; à la troisième, Rome sera aux Italiens.
Home ! Clef de voûte du despotisme pour les Italiens et pour le monde. Les royautés le comprirent et cherchèrent à entraver Garibaldi dans sa sublime mission. Ou voulut la borner à Gapoue et Gaëte. Avec quatorze mille volontaires, il s’établit à Caserte, passe le Vulturne, tourne la place de Capoue. Sou armée composée de bergers Siciliens et Calabrais, attaque les forces napolitaines bien retranchées, bien défendues, et protégées, faut-il l’écrire?... par la France!
La crainte et la Jalousie qu’inspirait cette glorieuse popularité l’emportèrent sur la reconnaissance. Victor-Emmanuel risqua de voir écraser sur le Vulturne la petite colonne garibaldienne pour se donner l’apparence d’achever la défaite des bourboniens. Eu protégeant François II,’ la flotte Iran- . çaise prolongea la lutte pendant six mois.
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A la bataille du Vulturne. Garibaldi, s’exposant comme toujours à la mort , entraînait les volontaires à ce cri : t Mourons I il faut que les Italiens gagnent leur journée t « Nous sommes vainqueiu-s ! » L’audace de ses mouvements décida la victoire ; les bourboniens rentrèrent pêle-mêle à Capoue, qui capitula le 2 novembre.
Un décret de Garibaldi et le plébiscite populaire réunirent les Deux-Siciles à l’Italie, Le 7 novembre, le chef des volontaires présenta aux Napolitains le roi gdlantnomo.
Ou sait quelle fut sa récompense. En refusant tous les honneurs, dotations, châteaux, il avait stipulé des mesures de justice pour ses compagnons. La persécution fut leur salaire. Le roi refusa de -passer en revue les volontaires auxquels il devait deux royaumes. Disséminés, désarmés, ils rentrèrent dans leurs foyers. Quant à Garibaldi, on proscrivit en Italie jusqu’aux marques d’enthousiasme qu’excitait son nom.
La réaction commença avant le jour où Garibaldi quitta la terre de Naples dont il était le rédempteur. Comment ne serait-il pas confiné dans son lie, puisque le continent fut interdit à Mazzini qui, de l’aveu des ennemis même, prépara pendant trente ans les événements qui s’accomplissaient?
On ne peut rappeler sans rougir la protection française qui couvrit RomeetGaëte, les conseils, les secours que l’absolutisme théocratique et bourbonien recevait de la flotte et de l’armée française ; ( et cela en vwtu du principe de non-intervention).
Terracine fut occupée par nos troupes pour ravitailler Gaëte pendant le blocus; à Rome, la division française seconda l'armée pontificale : aussi Gaëte ne tomba que le jour où notre flotte se retira (février 1861).
Aujourd’hui l’Italie est guérie de son rêve monarchique.
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Elle ne l’était pas avant Àspromonte ; la balle royale qui frappa le donateur de deux royaumes blessa du même coup toutes les âmes vraiment italiennes; le martyre s’ajouta à la gloire si pure du liéros et le ceignit d’une auréole. On le vit en 1863 par la réception que l’Angleterre fit à Garibaldi.
Nous l’avons vu nous-méme à Genève en 1867. Le peuple le plus froid eu apparence sortit de sa réserve et se livra aux mômes transports d’enthousiasme que l’Italie. Le passage de Garibaldi à travers le canton de Yaud et Genève fut une de ces ovations que ne reçut jamais conquérant, ni souverain de droit divin.
Cette marche triomphale, ces fleurs jetées sous ses pas, ces arcs de verdure, ces bannières flottantes, ces milliers de bras tendus vers lui, ces enfants soulevés par leurs mères jusqu’à sa voiture pour obtenir une bénédiction, un sourire du libérateur ; ces larmes de joie, ce délire d’une populatiou qui ne s’enthousiasme que pour sa propre histoire nationale, nous en avons été les témoins .oculaires. Nous avons vu la foule se ruer sous les chevaux du triomphateur, au risque de se faire écraser ; un homme du peuple s’écriait : a Eh bien, qu’il marche sur mon corps, je serai content! »
Qu’on me permette de placer ici un souvenir personnel, notre entrevue avec Garihaldi en septembre 1867. (J’anticipe sur la marche chronologique des Mémoires d'£lxil.)
Ainsi que je l’ai dit. l’exilé de Yeytaux n’avait eu aucun rapport avec Garibaldi avant Aspromonte; mais alors il écrivit au blessé, au prisonnier du Yariguano, et reçut cette réponse fraternelle : t La voix de la douleur répond à la voix de l’exil. »
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Quelques jours après Mentana, Edgar Quinet, bravant les préjugés du chauvinisme français, publia un récit de la bataille, qui rétablissait la vérité odieusement défigurée. Les cléricaux jetèrent l’anathème, l’Italie sut gré au proscrit français qui venait à son secours dans la détresse. Garibaldi, sous les verroux et au secret, trouva moyen de lui écrire quelques paroles émues; plus tard, remis en liberté, il exprima ses sentiments dans une lettre publique.
C’est peu de semaines avant Mentana que nous vîmes pour la première fois Garibaldi. Cette grande dme naïve imaginait que la Rome protestante, la Jionie de Vintelligence, lui serait une précieuse auxiliaire dans la croisade qu’il entreprenait contre la papauté ; il résolut d’assister au congrès de Genève.
Aussitôt que la nouvelle se répandit dans le canton de Vaud, tous les cœvu’s s’émurent; partout on s’apprêta à le fêter sur son passage. Réputations, musique en tête, discours, arcades de fleurs. Le vieux donjon de Chillon rajeunit ce jour-là; il cacha son aspect rébarbatif sous des trophées de verdure, et les joyeuses banderoles arborées sur la grosse, tour.
Le 8 septembre, Edgar Quinet reçoit une dépêche du comité de Genève, qui le priait de recevoir Garibaldi à la gare de Villeneuve. Le bateau à vapeur qui devait chercher le général ayant manqué tout à coup, l'itinéraire était changé forcément; les membres du comité, avertis trop tard, ne pouvaient se trouver à temps à Villeneuve.
. Il était près d’une heure ; nous voilà seuls sur le quai de la gare guettant l’arrivée du train. Enfin la colonne de fumée l’annonce, une portière s’ouvre; la figure aimée, gravée dans des millions de cœurs apparait avec le costume légendaire, tel que le représentent les photographies : chemise
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rouge, poncho gris rayé de noir, chapeau de feutre rond. Mais ce que nul portrait ne peut rendre, c’est la physionomie. Son caractère principal est une paix profonde ; le calme dans la force, la bonté suprême et la douceur.
Dans les plus belles peintures italiennes, dans Raphaël même, il n’y a pas une tête plus belle. Ce câline antique est celui des sages de l’antiquité ; expression sublime d’une vie sublime. Platon devait avoir cette expression-là. En le voyant, les misanthropes se réconcilieraient avec l’humanité qui renferme encore des individualités pures et saintes.
Il descend du wagon, la foule l’entoure; quelqu’un lui dit:
« Général Garibaldi, voici Edgar Quinet. » Sa figure s’illumine d’un sourire : « Quinet! » dit-il, et, saisissant ses mains, il embrasse l’exilé, le regarde d’une expression ineffable et prononce avec recueillement ces mots ; « Je suis « votre ami depuis longtemps, vous le savez, et non-seu- « lement je suis votre ami, mais je vous révère. »
Garibaldi le presse de venir au congrès ; il se serait arrêté à Veytaux s’il n’avait l’espoir de le voir à Genève. Sa voix est grave et douce, presque voilée ; nul accent italien. Sa manière de scander les mots en parlant est aussi un trait antique. ^
Pendant qu’ils causaient, un soleil italien dardait se§ feux sur ces deux têtes vouées aux foudres du Vatican,
La foule augmentait toujours ; le train de Genève arrivait en ce moment avec les cent cinquante membres du comité qui l’emmenèrent à l’hôtel Byron,
Les ovations faites au libérateur délient toute description ..r Le long des rives vaudoises, le cri de : Vive Garibaldi I retentit pendant plusieurs heures mêlé à la musique des Sociétés chorales et aux salves d’artillerie. A chaque gare, acclamations enthousiastes, chants et discours, drapeaux.
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bouquets de fleurs, encombrement de milliers de personnes à la portière du wagon pour serrer la main du blessé. A Cully, un vigneron offre un panier de raisins : « Prenez, général, ils sont plus mûrs que la question romaine. »
A Genève, la population entière se porte à sa rencontre. Les sociétés suisses-et étrangères, les innombrables cercles, associations des nations libres, avec drapeaux, tambours et fanfares, emblèmes et devises, rfa voiture avançait avec peine au milieu d’une masse impénétrable qui poussait de frénétiques acclamations. Les rues, les toits des maisons, tout disparaissait sous une mer de têtes humaines. Les yeux rayonnaient d’un amour enthousiaste pour le héros populaire.
Lui, debout, souriant, se préoccupait uniquement des accidents qui pouvaient arriver.
A quelle époque faut-il remonter pour trouver une puissance semblable? Le dieu des armées de 1798 à 1812 n’était que l'idole des soldats ; la gloire militaire seule fascinait le paysan chauvin ; il adorait la force matérielle. Mais Garibaldi, c’est le triomphe de l'âme humaine ; c’est par là que son empire sur les esprits est bienfaisant. Cette adoration universelle ne l’éblouit pas, il ignore la vanité ; tout sentiment mesquin lui est étranger. Les sentiments sublimes, les grandes pensées, voilà l’atmosphère naturelle qu’il respire. En lui rien de petit, rien de personnel.
Le lendemain, après la séance du congrès, nous le revîmes chez lui, entouré de son jeune et brillant état-major, dont, hélas ! plus d’un est resté sur le champ de bataille de Mentana. C’est l’homme de l’intimité que nous retrouvâmes; les formes les plus aimables et la simplicité font accepter tant de grandeur. Sa physionomie exprimait le contentement, presque de l'enjouement ; elle a une nuance diffé-
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rente selon la personne qui lui parle; ses yeux petite et brillants, d’une pénétration singulière, semblent vous interroger, lire dans votre regard ; son âme écoute au-delà de ce que vous dites.
Il présenta à M. Quinet ses frères d’armes : « Voici d’abord mon aide de camp Cairoli, Frygiesi, mon vieil ami Riboli; voici tous mes vieux compagnons d’armes. » Il les nomma les uns après les autres. Alberto Mario se trouvait aussi avec lui.
Je ne puis raconter tout l’entretien ; il roula sur la cession de Nice et de la Savoie, sur l’expédition du Mexique, sur la campagne de 1859... « Après Solferino, si nous n’avions marché en avant, nous n’aurions eu ni Naples, ni la Sicile, dit-il ». On parla de Mazzini, de Georges Pallavicino, de Charras... « Je l’ai bien regretté ! Nous a\irions pu faire ensemble de grandes choses. » En prononçant le nom de de Flotte, sa voix s’értiut : « Nous avons fraternisé ensemble d’une m^ière unique I » Et accentuant chaque mot avec âme, il ajouta : « Nous n’avons jamais confondu la France ») avec son gouvernement. Nous savons qu’il y a une France d’élite et que nous sommes dans le cœur de ces hommes-là. »
Quelqu’un lui dit : « Vous ôtes venu au monde en 1808, pour rétablir l’équilihre de l’univers moral; car vous représentez la vérité, la lumière, comme un autre (né cette même année) représente le mal. » »
La veille de son départ, nous entendîmes ses adieux au peuple de Genève, du haut de son halcon, à dix heures du soir. On eût dit le dialogue d’un père avec ses enfants, tant il y mettait de simplicité, de bonhomie. A mesure qu’il prononçait son petit discours improvisé, l’attendrissement le gagnait : «Je profite de cette occasion pour adresser mes
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adieux au peuple de Genève.... Je vous parle avec un cœur rempli d’éraolion. profondément touché de l’accueil que me fait la généreuse, l’hospitalière Genève. Je me sépare de vous avec le même regret que de ma propre famille. Les institutions qui sont le fondement de la société de Genève nous serviront d’exemjJe. Honneur et prospérité à ce peu- 'ple généreux et gentil. Merci, mes amis; bon soir, bonne nuit. Adieu (1). »
Cette entrevue avec Garibaldi resta dans notre vie de solitude et de luttes comme un rêve sacré, a Nous avons maintenant vin ami! » disions-nous à toute heure. « De ces jours de Genève, il faut conserver les grands sommets. Lorqu’un char de triomphe passe, il s’élève derrière lui une gnande poussière. Quant aux calomnies, c’est le sifûet de l’esclave derrière le char du triomphateur, »
Tu ajoutais encore ceci : « Quelle est la signification la plus haute, la plus admirable de Garibaldi? Il est la négation du militarisme , il en est tout l’opposé.
« Qu’un général d’armée, à la tête de troupes parfaitement équipées, organisées, nourries, instruites, appuyées par des arsenaux qui fournissent en abondance les armes, et par le gouvernement qui ne les laisse jamais manquer du nerf de la guerre, qu’un soldat blanchi sous le harnais militaire remporte des victoires avec des compagnons d’armes éprouvés, cela n’est pas trop étonnant. Il doit les trois quarts de ses conquêtes à la science traditionnelle, à l’organisation savante d’une armée perfectionnée par tous les despotismes.
« Mais qu’Un homme seül, livré à .‘^es propres forces, en-
(1) Ce petit discoùrs, recuëilli à l’hèure mCme, n'a pas été encore reproduit.
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travé par tous les gouvernements, gagne des batailles avec une poignée de jeunes gens mal équipés, presque sans armes ; qu’il prenne des villes et des royaumes sans artillerie, ne disposant d’aucune autre puissance que du génie de la liberté et de l’héroïque amour de la patrie, voilà une source encore toute neuve ‘d’admiration pour ceux qui aiment la vraie gloire.
« Voilà aussi pourquoi le militarisme haitGaribaldi, sentant bien que le héros populaire ruine le prestige des prétoriens. Cette organisation des armées permanentes, legs des monarchies despotiques, reçoit un coup de grâce par la formation spontanée des corps de volontaires. Ils firent la gloire de la France en 92, de l’Italie en 1860; héroïque retour aux traditions des républiques grecques, où chaque citoyen était soldat, et seulement pour défendre le territoire sacré de la patrie et en chasser l’étranger.
« La mission, la grandeur de Garibaldi est là ; il prouve par les faits prodigieux de ses campagnes que la science du général, le prestige de la victoire, là durée des conquêtes, ne sont pas dans l’uniforme, dans le degré hiérarchique, dans l’obéissance passive ; mais que le génie militaire mis au profit d’une grande cause enfante des miracles ; et comme la Convention fait jaillir de terre quatorze armées. »
Dans la première séance du Congrès de Genève, Garibaldi subit une sorte d’interrogatoire sur le sens des mots religieux dont il se servait. Voici comment il expliquait ce qu’il entendait par la religion universelle de Dieu à laquelle il conviait la démocratie de se rallier : « C’est le saceifioce de Leibnitz. Galilée, Kepler, Arago, Newton, Quinet, Rou.sseau.»
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Et puisque j’ose écrire ici ce mol : l)icn. Je citerai avec boulieur la lettre que nous veuous de recevoir du plus grand révolutionnaire contemporain. On y verra non-seulement son portrait moral, intime, mais aussi son idéal religieux :