UNE LETTRE DE MAZZINI
« Cher ami,
« J’ai comme un remords sur le cœur : c’e.st la pensée que je n’ai pas remercié madame Quinet pour l’envoi de son
ouvrage, ni vous, pour la lettre en réponse
à ceux qui voulaient vous nommer député.
•« Je le fais aujourd’hui, au moment de partir pour Londres. J’étais gravement malade lorsque le livre arriva. Plus tard, l’étal de l'Italie m’absorba tout entier. Ma vie est une lutte continuelle ; je donnerais volontiers la moitié du peu qui me reste à vivre, pour une année de calme, pour pouvoir, avant de mourir, écrire un livre disant tout ce que je crois être la vérité sur le monde actuel et son avenir, sans égard pour les susceptibilités, sans rélicences, sans réserve. Et c’est impossible. A la tète d’un vaste travail d’organisation pratique, il me faut lâcher d’en faire sortir un résultat également pratique. Il y a là une multitude de jeunes gens et d’associations ouvrières auxquels j’ai moi-môme donné pour mot d’ordip ; Action ; qui, à tort ou à raison, me regardent comme porte-drapeau, et que je ne pourrais quitter pour écrire un livre, sans me sentir coupable de désertion. Je poursuis donc un travail pour lequel, âgé, fatigué, moralement et physiquement épuisé, je ne suis plus fait. J’écris du matin au soir des lettres, des billets, des circulaires, des instructions, quchpies articles pour nolro presse.
MÉMOIRES D’bXIL
Voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit avant ce jour. Pardonnez-moi et plaignez-moi...
« Je travaille par le sentiment d’un devoir à accomplir, devoir qui se dresse devant moi froid, sec, décharné, sans poésie, sans compensation. A part quelques âmes d’élite, je n’estime plus la génération avec laquelle Je travaille. Elle est un instrument, rien de plus. Concevez-vous, cher ami, la tristesse de cet aveu ? La génération avec laquelle nous marchons a des instincts, des réactions, des impulsions fatales, de la haine parfois et surtout des habitudes de lutte. On peut, on doit tâcher d’en faire sortir quelque chose qui déblaye le terrain et ouvre la voie à l’avenir ; mais on ne peut sympathiser avec elle, jouir, souffrir avec elle, et serrer avec effusion la main de celui qui se trouve près de vous dans la bataille. Elle n’a pas de foi, elle a des opinions. Elle renie Dieu , l’imnàortalité , l’amour , promesse éternelle, l’avenir de ceux qu’elle aime, la croyance dans une loi providentielle intelligente, tout ce qu’il y a de bon, de grand, de beau, de saint dans le mondé : toute une héroïque tradition de grands penseurs religieux , depuis Prométhée jusqu’au Christ, depuis Socrate jusqu’à Kepler, pour s’agenouiller devant Comte, Buchner... Elle étudie des phénomènes qui passent , et supprime les principes qui les produisent ; elle admet des lois pour législateurs, des formes sans substance, des moyens sans but. EUe est, conséquence inévitable, machiavélique, opportuniste, louvoyante, tacticienne, dépourvue de sens moral, sans religion du serment, sans conscience de la sainteté de ses œuvres et de la puissance de la vérité. Elle travaille à la chute de l’empire et lui prête serment de fidélité. En Italie, elle étudie s’il vaut mieux, pour la chute de la monarchie, s’allier à la Prusse ou à la France impériale ; s’il vaut mieux, pour obtenir le