‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 39 sur 58 · iu · texte numérisé non relu

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BientAl, OU lie se conteulc p:is des promenndes faciles • les deux cimes qui surplombent Veytaux, ambitiou des ascensiounistes, nous tentèrent aussi. Naye, Jaman.pics orgueilleux; l’un a G, 495 pieds, l’autre 5,783. Ordinairement on les affronte séparément ; nous eûmes la fantaisie de les prendre d’assaut le même jour.

C'était le 5 juin 1860. Masson-Matter,un des paysans les plus inteUigents et les plus sympathiques de Veytaux, s’offre pour conducteur ; il porte les vivres et des vêtements ; ce n’est pas un guide ordinaire, mais presqu’un ami. Esprit cultivé comme tous les vignerons vaudois, il a la parole plus expansive, le cœur plus chaud ; il a donné à son premier enfant le nom de baptême d’Edgar Quinel.

La nuit qui précède une ascension est toujours inquiète ; à deux heures après minuit le coup de sonnette retentit : ce sont les amis qui attendent à la porte. On part. Nuit profonde, nulle lueur au ciel ; humeur aussi sombre que le ciel, car M. de Guelle se trouve mal et peut faire manquer la partie. Mais non, la bravoure française ne se dément pas; il monte à dos de mulet, c’est lui qui est en tête de la caravane ; les dames suivent comme Griselidis à pied, tête basse, découragées, silencieuses. Le temps aussi n’est pas très-sûr, nouveau souci. Hercule-Masson portant sa hotte ^ chargée d’un poids de soixante livres, ferme la marche.

La première demi-heure est toujours la plus fatigante, on est encore engourdi. Nous grimpons le chemin creux [la Cheminée) au dessus de la scierie de Veytaux ; l’air nocturne de ce couloir est étouffant, les visages conservent une expression terrifiante... Mais au moment où la caravane débouche sur la route de Glion, l'aube blanchit, le lac émerge du fond des ténèbres ; un souffle matinal s’élève de ces premières pentes fleuries, notre courageux ami se sent renaître.

XIKMOIUKS d’exil

A mesure que nous nous élevous, les cimes des Alpes de r^avoie so colorent à la lumière naissante, leurs pieds sont encore dans l’ombre. Sur la nappe bleuâtre du lac apparaissent une à une des voiles île pêcheurs , des bandes do mouettes.

Nous passons devant rbùlel du Uighi plongé dans le sommeil; tout est paix, solitude. Peu à peu devant les fontaines arrivent les lavandières ; les faucheurs sortent des chalets, ils vont fener.

Après les forêts de Gaux, voici les plateaux deChamosal et le grenier h foin où la jeune fille qui n’est plus, grava l’an passé ses initiales.... nous les cherchons et les retrouvons.

Plus de sentiers maintenant ; on entre dans les hautes herbes trempées de rosée. Pas de précaution possible contre l’humidité ; l’eau clapote dans les souliers, les vêtements sont trempés comme pau l’averse, le soleil est caché par le cône vert du Ghamosal ; nous montons, depuis trois heures.

Jusqu’ici nul effort; nous touchons à la claire-voie qui enferme le pain de sucre nommé Ghamosal. Là, derrière un * rideau de sapins se trouve une fromagerie; le bois que nous ^traversons c’est le noir collier qui s’enroule autour du col de Naye; il s’égrène chaque printemps, on y fait d’effroyables abattis d’arbres, bientôt les têtes chevelues seront chauves. Encore une verte pelouse eu pente, et nous voici dans le réduit enfumé qui rappelle la hutte d’Eumée. Une heure se passe sous ce toit où tourbillonne la fumée ; le feu flamboyant sèche et racornit nos chaussures. Les murs sont garnis de baquets remplis de crème; grâce à notre bon guide il est permis d’y plonger des écuelles de bois, notre malade est guéri par ce beau régime. Il laisse sa

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mule hnmachée et continue vaillamment à pied , ù vrai dire il serait difficile d’avaucer aulrement.

C’est à la froma^'erie de Cluimosal que commence l’ascension de Naye. Un sentier à peine marqué dans la roche, longe un précipice de cinq mille pieds; à tout instant, on y entend tomber des pierres qui se détachent du sommet ; elles ont le bon esprit de ne tomber qu’après notre passage. Voici des champs de neige de cinquante pieds de profondeur, dit le guide. L’avalanche a envahi le sentier ; on se fraye un passage comme on peut. Mais le plus difficile est d’escalader les rochers en échelle. Le guide est là, il vous tend la main, vous hisse de roc en roc ; sans reprendre haleine, sans savoir où l’on pose le pied, on s’élance ; l’essentiel est d’arriver en terre ferme. Ici la neige est glissante ou la roche friable se pulvérise sous vos pas ; la robuste main vous soutient. Il y a quatre passages où il faut s’accrocher des mains et des pieds au sol, ramper à genoux. La difficulté ne cesse qu’au défilé des rochers eu spirale (|ui rappellent l’escalier intérieur des tours de Notre-Dame de Paris ; il n’y a

place que pour une seule personne entre des pics aigus qui se dressent comme des piliers entre vous et l’abime ; tout péril au moins a disparu. Parfois ce défilé de rochers ressemble à un ruelle escarpée bordée d’immenses monuments eu ruine.

La récompense, la voici : sur des pelouses vertes très-incliuées s’épanouissent les plus belles fleurs des Alpes, toutes les variétés de la gentiane, jaune, pourpre,’ la petite, la grande. Le rhododendron tapisse les rochers; dans notre ignorance nous négligeons la vraie rose des Alpes, la reine des Alpes, dont M. Rambert vient de faire valoir les droits divins.

Nous étions à ce moment sur le versant de Naye tourné

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vers les Ormonts; tout à coup, nous ne vîmes plus rien; on entrait dans la région des nuages.

L’épais brouillard vous enveloppe, on marche comme les dieux dans la nue; mais la sensation n'est pas dinne; aveuglé, on marche à tâtons. Nulle échappée de vue; grande déception pour le mortel audacieux qui de cet Olympe comptait embrasser la terre d’un seul regard.

Nous suivons lentement à la file, un à un ; le guide nous hélait dans l’obscurité, craignant de perdre une de ses brebis. Les nuages rampent sur le gazon, s’élèvent du sol en colonnes de fumée, tourbillonnent au dessus de nous, ondulent. On est tout surpris de ne pas être noyé dans cette mer noire, épaisse, houleuse qui vous submerge, où l’on a peine à respirer. Pauvres ascensionnistes I ils n’avaient plus le vol de l’aigle. Ils ressemblaient plutôt aux mollusques, aux crustacés qui se traînent péniblement sur le sol rocailleux au fond de l’Océan.

Avec un temps moins déplorable on eût cherché nonseulement des fleurs, mais les ammonnites et les fossiles divers dont la cime de Naye abonde.

Faisons un effort pour escalader la dernière rampe à travers les violettes jaunes ; cueillous-les à genoux, car il est impossible de se tenir debout sur le gazon ras, tant la pente est rapide. Nous rampons ainsi Jusqu’au pied de la croix plantée sur le sommet de Naye ; à deux pas est le précipice à pic de six mille pieds.

Couchés sur l’herbe, nous inesurions du regard l’effroyable vide... L’immense vallée, la contrée enchanteresse, le lac Léman, sept autres lacs étincelants, le troupeau des montagnes neigeuses accroupi à l’horizon, les vastes forêts se- ' mées comme de noirs bouquets, les cantons Suisses, les provinces Savoisiennes, les départements de l’Ain et du Jura,

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enfin les lointains qui se déploient par un beau soleil, sous nos pieds Veytaux... tout a disparu, tout est englouti dans une mer de brouillards. On dirait l’Océan débordé qui s’évapore en brumes; elles se dispersent pour se reformer avec leurs teintes blafardes, blanchâtres, cendrées, lugubres nuances demi-deuil.

Est-ce la fabrique des nuages que nous étions venus étudier sur ces hauteurs? Est-ce l’immensité qui se décompose en vapeur? Tourbillons de fumée après l’incendie du globe, ouragan de cendres et de poussière qui s’élève do bûcher d’mi univers, est-ce un spectacle de mort que nous cherchions à la cime de Naye?

Rien de plus sinistre que ce gouffre noir, image du néant. Mais cette vision désespérante du Vide, ne dure pas longtemps pour ceux qui aiment; leur persévérance fut récompensée. Après quatre heures d’attente sur ces hauteurs glacées, trempés d’humidité, les yeux fixés sur le chaos, nous eûmes enfin une éclaircie : un golfe bleu, un bouquet d’arbres, le toit d’une maison surgrirent dans ce fond noir désolé. C’est notre toit de Veytaux qui m’apparut comme mon étoile sur un ciel en deuil. O mes amis, vous vous en souvenez? ce n’était pas alors une illusion de mon cœur, ce n’est pas aujourd’hui, un ornement du récit; c’est la simple vérité. ,

Peu à peu l’horizon se découvre du côté des Alpes Bernoises. Les montagnes apparaissent sous le rideau qui se soulève lentement ; ici il retombe; là, il se déchire tout à fait. Les Ormonts, Château d’Oex, sont déjà visibles, puis la chaîne étincelante de neige des Diablerets, plus loin dans une tourmente continuelle de nuées fjui se pourchassent, nous apercevons les glaciers d’Uuterwald. les noires montagnes de Lucerne, le Righi, le Pilate et le groupe Bernois, en fugitive silhouette.

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Vf*rs Fribourg, tous les gé.inls sont rangés majeslueusementj^ aucun ne inanquo l’appel : ils enloureni les deux côtés (le la vallée de la Sarine; elle se déroule en longue gaine; la rivière brille au soleil ([ui illumine ce coin du tableau.

Quel regret de quitter ces hauteurs’? On était si fier de les atteindi’e. Le ciel, qui se rit des ambitions humaines, s’éclaire tout à fait au moment où nous abandonnons le point culminant de Naye. La chaîne du Saint Bernardet les contreforts du Mont-Blanc émergent scintillants de blancheur. Toute la vallée du Rhône, tout le canton de Vaud et

• de Neuchâtel se déroulent Plus de frontières, plus de

Jurai La Franche-Comté, la Bresse sont aux bords du lac Léman.

Triompher de la cime de Naye ne suffit pas à la gloire d’un jour ; on veut rapporter pour trophées les roses de Jaman unies à celles de Naye. Double ascension des plus fatigantes; redescendre pour' remonter encore. Après une halte à la fontaine de Chamosal, où s’abreuvent les plus inignonnes chèvres angora, on gravit le cône vert, puis on dévalé vers Jaman. Le gazon est miné par les pas des troupeaux ; on enfonce dans les trous, dans des mottes de terre soulevées; on avance de chute eu chute.

Le lac Jaipan n’est qu’une mare ; au beau milieu, un banc do pierre semble attendre quelque voyageur fantastique; mais le bord de ce prétendu lac est une station botanique des plus riches. llétidtciu([ heures, il s'agissait de faire le tour de la Dent de Jaman, puis de pi-ondre par le Col et le Plan. La colossale pyramide de Jaman, grise, striée do rouge, se (h’csse aiguë au-dessus des monts. A ses pieds gisent des débris immenses, chaos de rochers entassés dans une horrible confusion ; des obélisques de Louqsor se dressent à

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côté des ai‘I)res centenaires dans le massif de veixliire, d’aii- Iros colonnes jri.iranlesques jonchent le sol. Ges rochers aU'eclent tontes les formes : bassins, baignoires, sarcophages vides, unu’ches de pierre creusées par des pas de géants. Ou escalade avec peine ces décombres, qui font songer à la guerre des Titans.

A l’issue de ce' cimetière de la nature, ou arrive dans les plus beaux pâturages : c'est le Plan de Jaman. Des milliers de vaches et des lambeaux y régnaient eu maître et rendaient le passage difficile. Les troupeaux de la contrée se rassemblent à cet endroit; leurs sonneries variées, les teintes adoucies de la verdure, le lac bleu miroitant à nos pieds pendant que nous descendions de ces grands plateaux, les paysages admirés, les tertres moussus où l’on s’assied, tout cela dévore le temps.

On est toujours à trois heures de Veytaux, le soleil décline rapidement; et, tandis que l’on s’amuse là haut, dans la vallée quelqu'un attend, et, inquiet, consulte la montre.

On a beau marcher rapidement, il semble qu’on revienne sur ses pas, les cimes sont toujours abaissées, le Oubli de niveau avec les Avents <jlo qui trompe aussi, c’est le paysage identiijue; même sentier en corniche traversant la même forèt à des étages différents de la montagne, même .source qui inonde le chemin, un petit pont, la claire-voie du côté du précipice, le chalet bordé du jardinet, puis la fontaine. Eh, (juoi! n’avons-nous pas déjà cent fois passé par là? N’arriverons-nous jamais? (Jue la descente semble longue quand la nuit avance et qu’on se sent attendu I Ou précipite ses pas, les genoux tremblent, la chaussui'e est devenue un brodequin de torture. Un des ascensionnistes s’en est ali’rauchi, les pierres l’ont coupée, il marche en sandales.

MÉMOIRR» d’rxIL

La nuit est noire, on descend à UVtons la Cheminée. Enfin les lumières de Veytaux brillent, à neuf heures nous voilà sous le toit chéri.

Quelle belle faculté de jouir seulement par le cœur et l'imagination de ces ombrages, des cimes neigeuses, et de se contenter en réalité de la route monotone, surplombée de roches calcinées ! Et cela pendant onze ans.

Aussi celte journée fut-elle une exception unique. Nous ne planons plus sur les hauteurs, nous traînons nos pas dans la poussière de Veylaux-Chillon.

Au moment où s’imprime ce chapitre, écrit pour les compagnons de cette ascension, un nouveau deuil nous atteint. Notre ami, notre frère de cœur Victor de Guelle, vient d’être foudi'oyépar la mort, le o janvier 1870. Hélas! ce proscrit ne verra pas le jour de la lleveudicaliou 1 L’invincible espoir de la justice l’aidait à vivre. C’était l’âme la plus loyale, la plus tendre, la plus généreuse, ouverte aux plus nobles passions. Et quel esprit, quelle gaieté au milieu de ses maux!

Pour nous, c’était toute une famille. Perte d’amitié irréparable. Personne ne nous a aimés autant que lui.

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