‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 40 sur 58 · LA FAMILLE RÉPUBLICAINE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE RÉPUBLICAINE

La Savoie annexée s’était fermée aux proscrits. Comment remplacer les bienfaisantes eaux d’Aix? Il falfut se résigner à celles de l’Argovie ; nous partîmes à la fin de juin pour Bade. Triste séjour qui ne ressemble guère à la brillante ville de bains du grand duché. Ici, il n’y a que des malades sérieux , on y souffre tout de bon ; on n’y rencontre qu’ombres centenaires, éclopées, infirmes, sourdes et muettes, traînant leurs béquilles.

Les élégantes n’y viennentpasétalerles modes de l’empire, faire la roue, ni tenter la fortune à la roulette. Des siècles séparent le genre de vie des deux Bade ; ici l’on retombe en plein moyen-âge ; la table d’hôte est émaillée de soutanes noires, jeunes et vieilles. En face de nous, quatre curés octogénaires, accompagnés de leurs gouvernantes contemporaines vêtues de l’antique costume dessiné par Holbein. Un air de vétusté est répandu sim toute chose ; je ne sais quel fade encens de sacristie se môle à l’odeur sulfureuse des bains.

Du moins on n’a pas à redouter les conversations politiques bonapartistes. Qui donc comprendrait le dialecte argovien? Puis, la campagne est d’un accès facile : vertes prairies, plaines couvertes de moissons, la Limmath sous nos Cenè-

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1res, des sentiers bordés de coquelicots et de bluets dans les grands blés, un bois assez rapproché, un peu d’ombre.

Horizon insignifiant; mais qu’importent les paysages sublimes dans un élablissemenl sanitaire? Celui de Bade manquait alors de l’indispensable. La douche écossaise y était absolument inconnue. Eh bien ! puisque notre mauvaise fortune nous a amenés ici. vengeons-nous eu perfectionnant l’établissement de Bade. A l’aide d’im intelligent ouvrier, qui exécuta sur nos dessins les appareils, une contrefaçon de douche fut exécutée, tant bien que mal. Plus d’une foison fut tenté d’abandonner la partie; l’essai eut le plus* déplorable résultat. Bonne Savoie ! elle eût achevé la guérison, pendant ces six semaines misérablement perdues.

Les incidents les plus simples de la vie réveillent de profondes émotions, quand toutes le^ puissances de l'dme sont concentrées dans ce sentiment unique : regret de la patrie. Un orchestre jouait pendant le dîner de la table d’hôte; les brillantes mélodies de Mcyerbeer éclatèrent sous les fenêtres de la salle ; il y avait si longtemps qu’on n’entendait plus de musique, si longtemps que l’exilé vivait séparé du monde, séquestré de toute société! L’abandon, l’austéiité de l’exil contrastaient en ce moment avec les Joyeux accords qui charment habituellement les heureux de la terre.

Pour passer du ton mineur aû majeur, il n’y avait qu’à lever les yeux sur nos voisins de table, curés de tous pays, entre autres un certain don Aboudio, tessinois, personnage des Fiancés de Manzoni. Celui-là ne parlait pas patois, nous le comprenions ; il discutait avec sou voisin la nouvelle loi sur le mariage civil ; quels commentaires! Avec quel suprême dédain il les résuma en ces mots : « Si prende la sposa a casa e tulto e detto. * '

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La seule personne avec qui nous IrouvAmes plaisir à causer, ce fut un aimable vieillard, ancien bourgmestre de Zurich. ancien président de la Diète : M. de Murait.

Premier mtgistrat de la République, sa familiarité cordiale avec tous ceux qui l’abordaient, son absence de prétention. sa cbui’tuisie, faisaient songer à l’altitude que le plus infime fonctionnaire, en France, croit devoir prendre vis-à-vis du public. Un récent discours de Jules Favre venait de flétrir les manières, le ton des préfets et sous-préfèts .t qui font -peser un joug intolérable sur les autres ema ployés, et les considèrent comme des créatures infé- « rieures. »

Les souvenirs de M. de Murait dataient de loin; il avait assisté, à Milan, au Te deum célébré pour le traité de Gampo- Formio, eu 1798; il 'était à Zurich pendant la bataille gagnée par Masséna et racontait à l’exilé cette dernière victoire de la République française. Aujourd'hui, à quatrevingt-deux ans, il fêtait le soixantième anniversaire de son mariage, entouré de quatre générations : vingt-neuf enfants, petits-enfants, arrière-petits-fils. Beau vieillard, pas une infirmité, une vie bien remplie ; il fait honneur à YHwnme, disait M. Quinet. Citoyen d’un pays libre, sa longue vie est bénie : il voit la République prospère, la liberté entrelacée aux racines mêmes des Alpes !

Quel contraste entre ces conversations sereines d’un vénérable patriote et les conseils que M. Quinet recevait à Bade, d’un commis-voyageur français, qui débitait sa politique d’estaminet ;

— Monsieur, il faut que les proscrits fassent de temps en temps des brochures.

— Les e.xilés font mieux que des brochures eu restant volontairement eu exil pour protester contre le Deux

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Décembre. Si les Français ne comprenuenl pas ce langage net et clair, si le sacrifice de tant de vies n’est pas assez éloquent, c’est qu’il n’y a ]ilus rien chez eux.

— Le peuple dit : il nous faudi-ait un Garitaldi.

— Garibaldi a derrière lui tout un peuple ■. ouvriers, paysans, bourgeois, riches et pauvres, la nation entière marche avec lui. S’il était seul en Sicile, il y ferait une triste figure.

— Monsieur, votre exil est inutile. On vous oublie en France; vous-même, si vous ne rentrez pas bientôt, dans trois ans on no connaîtra plus votre nom.

Serait-il vrai?... Mais non ! les prédictions du commisvoyageur, ne se sont pas réalisées. Deux fois Paris a tendu la main au proscrit de Veytaux et lui a demandé d’accepter une candidature (avrifet août 1869).

Ce qui nous faisait prendre en patience la triste infirmerie de Bade, c’était le voisinage de M. Dufraisse; il venait tous les deux jours nous réconforter de sa présence. Nous le trouvâmes rajeuni; il n’avait pas la figure ascétique du conventionnel qui a dérouté, en 1848, bien des gens,. alors qu’on le prenait pour un survivant de la Convention. L’air pur et libre des Alpes l’avait fortifié, redressé.

Dans ses écrits comme dans sa parole, M. Dufraisse réunit à la profondeur , à la justesse de l’expression l’art de voiler sa pensée , tout en la gravant fortement. Il y a tant d’intentions cachées dans son style . tant de sous-entendus, qu’on sent sous chaque idée d’autres idées profondément enfouies ; ainsi sur un sol très-ferme, on sent, en frappant du pied, des voies souterraines, des cryptes pleines de mystères et d’échos. Telles devaient

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être, sous Tibère, les catacombes où se célébrait un culte persécuté.

Il y a du révolutionnaire et du conspirateur dans son style, un secret important sous chaque parole. On n’est pas toujours tranquille eu le lisant ; on devine que mille choses graves vous échappent à tme première lecture ; vous êtes sûr de les découvrir une à une, car il met autant de soins ingénieux à vous les faire retrouver qu’à les voiler.

Nous avons une profonde estime pour Marc Dufraisse ; la forte trempe de ses pensées et de ses résolutions, sa vie austère, cet idéal politique si haut, allié à la pratique des affaires et au sentiment du possible, l’esprit de conciliation porté jusqu’à la limite où le permet la prudence humaine, l’inflexibilité sur toute question d’honneur et de droit strict, la haine du despotisme, Tardent amour de la liberté de tous les âges, pardessus tout, le culte enthousiaste de la • patrie, les vertus civiques et privées jointes à des qualités aimables, font de cette figure im type de républicain.

Quel magistrat la France aurait le jour où la liberté la rendra à d’autres destinées!

A toutes les grandes époques de Tbistoire M. Dufraisse eût rempli un rôle prépondérant. Au seizième siècle, il eût été Dumoulin ou Ramus ; pendant la Révolution, il eût allié l’austérité des proscrits de la Saint-Barthélemy à Taudace de Danton , à l’inflexibilité de Cambon. Français, vous vous plaignez de manquer de grands citoyens! Vous en possédez , et vous laissez leur vie s’écouler pendant dix-huit ans dans les oubliettes de Texü? Que faut - il pour faire passer au rang de héros un gi-and citoyen ? Peut-être rien qu’un grain de charlatanisme, un peu de mise en scène.

On a reproché àl’auteur de l'Histoire du droit de guerre et

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de paix d’avoir démontré l’incompatibilité de la liberté et de la richesse. Non, jamais cette pensée ne fut la sienne. Loin de prouver que le bien-être et la liberté d’un peuple sont inconciliables, il déplore l’épouvante qui saisit les financiers eu 1848 et à chaque réveil de l’esprit public; la Bourse affolée de terreur à tout syuij)lùme ilc renaissance; la hausse et la baisse suivant le despotisme et le libéralisme...

Toujours les proscrits ont dit aux Français : Voyez les nations libres, elles sont les plus riches de toutes ; l’Anglegleterre, la Hollande, la Suisse, la, grande république des États-Unis, quelle opulence, quelle liberté illimitée I

Enfin, l’expérience cruelle de ces dix-huit années de désastres financiers, de croissants déficits, a établi l’axiôme irréfutable ; que la vraie source des richesses c’est la liberté; qu’un empereur coûte cent fois plus en un jour qu’un président de la république, et qu’il faudrait une période de cinq mille ans pour qu’un Lincoln 'ou un Grant absorbât la somme que s’est attribuée pendant dix-huit ans Louis Bonaparte.

Vous avez devant vous l’exemple de la république la plus prospère et la plus puissante du monde. Pourquoi élaborer des systèmes, des utopies nouvelles? Fondez la cité française sur le même roc oü Washington a bâti la cité américaine.

Nous quittâmes Bade pour nous établir tout près de M. Uufraisse. Deux cruels événements vinrent l’éprouver au même moment : la mort de son père, et la maladie dangereu.se de l’une de ses filles.

Nous eûmes le spectacle déchirant des larmes d’un fils qui n’a pu recueillir le dernier soupir de son père.

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