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au mutisme et qui n’a d’autres distractions que les visites du geôlier et les sermons de l’aumônier chargé de veiller à sa direction morale.
Que répond le captif? ïlien. Donc, il est converti.
Dans les longues soirées d’exil , on se demandait, avec effroi, si ces temps néfastes dureraient, si on ne verrait pas la fin de cette léthargie. Plus de vie publique ; même le souvenir d’une situation plus noble semblait effacé. Partout le silence, l’aridité ; les peuples courbés dans la nuit, sans désir, sans espérance. Toute pensée suspendue, toute parole mutilée; le vide et la lassitude dans les cœurs; le trouble, les ténèbres dans les esprits. -
Et au-dessus de cette poussière humaine, on voyait en Europe quelques despotes, tenant dans le creux, de leur main le cœur et l’intelUgence de leurs sujets. Ils disposent des royaumes, ils délimitent les fleuves et les montagnes, ils recueillent les trésors des moissons et des vendanges, ils jouissent des merveilles de la création. Sous leurs ordres, une armée de plumes mercenaires célèbre leurs bienfaits, les scribes profanent la langue humaine en se jouant des mots les plus sacrés. Ceux qui boivent ce breuvage frelaté perdent aussitôt la notion du juste, du vrad.
Si cet état de choses se prolonge, les dernières lueurs de la conscience s’éteindront, les cœurs seront de çlace, les hommes ne se borneront pas à l’indifférence, ils, en viendront à haïr leurs semblables. Ce n’est pas l’oubli qui atteindra les justes, mais la vengeance.
Des philosophes, des moralistes répétaient aux exilés : La suprême consolation, c’est la philosophie de la nature, basée sur les sciences , qui montre l’humanité actuelle
comme un embryon appelé à parcourir une série infinie de développements. Science consolante, elle empêche de souffrir. On se réfugie dans ces hautes pensées, on prend le peuple en pitié ; car, il faut le reconnaître, notre pauvre France est au bas de l’échelle des êtres, elle ne s’élèvera que lentement, graduellement dans une voie progressive. Cette conviction désarme la colère, l’indignation et peut même donner du bonheur.
— Non, mille fois non, l’homme politique, le citoyen domine le philosophe, le penseur. A l’heure des méditations, la plume à la main, il cherche ces consolations dont vous parlez; mais le fond de sa vie est emporté par la passion politique, par la douleur patriotique, que nul raisonnement ne peut adoucir.
La nature humaine a ses droits. Avant toute spéculation philosophique, il y a le cri du cœur, l’amère souffrance, souffrance sainte, car c’est la justice qui pâlit ; sa voix domine toutes les considérations scientifiques.
Autre sophisme. — Voyons, avouez-le : malgré tout, les exilés sont heureux, car ils ont bonne conscience.
En définitive, les hommes coupables sont déchirés par des tourments qui rendent leur sort peu enviable. Croyezvous que des hommes qui ont tant de choses à se reprocher, ne sont pas plus malheureux que les proscrits, malgré la richesse, la puissance ?
— Je le nie. La douleur est par elle-même déjà une noblesse de l’âme, un commencement de repentir. Les coupables endurcis ne souffrent pas, ils ne sont pas malheureux. Ils étouffent la voix du remords dans l’orgie des jouissances. Ils sont ahuris ou insensibles, mais nul sentiment vivace n’agite une âme perverse.
Admettons un moment que de pareils hommes soient à
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plaindre ; les amis de la liberté sont mille fois plus malheureux, parce qu’ils ont vu la justice outragée, la liberté perdue, avilie, cette liberté qu’ils croyaient conquise à jamais ; ils ont vu la civilisation rétrograder de trois siècles en arrière. la patrie sombrer en une nuit, la moralité humaine profondément atteinte, la conscience en péril de mort, les plus simples notions du bien, fondement de l’âme, jetées au vent.
Ils ont souffert et ils souffrent, non .dans un fait, mais
dans les conséquences infinies de ce fait, qui se propage au loin, comme les ondulations concentriques des flots, après un jet de pierre.
Tout a été atteint d’un seul coup : les profondeurs de la société autant que la surface, l’avenir autant que le présent ; et, qui l’eût cru? le passé, sur lequel Dieu même ne saurait revenir, il a été aussi modifié. Le passé semble tout autre ; ses bienfaits sont niés, mis en doute, les exemples perdus. C’est un cataclysme, la création est à recommencer.
Les exilés sont heureux, dites-vous? Oui, comme les captifs chargés de fers s’ils possèdent une âme libre, s’ils s’appellent Epictète.
Savez-vous pourquoi ils espéraient contre toute espérance? Parce que l’âme française est la plus richement douée qui soit jamais sortie du sanctuaire divin. On n’a rien fait pour sa culture ; tous les périls, toutes les dégradations l’ont menacée, parfois submergée, et toujours elle a surgi indestructible, incorruptible. Les nations les plus libres lui sont inférieures de race. On dit l’intérêt anglais^ la liberté anglaise ; personne en Suisse n’a souffert de la chute de notre République.
Et voyez la grande République américaine elle-même,
notre idéal, notre espérance, elle qui a réalisé la plus belle forme de gouvernement et de mœurs politiques ; eh bien ! nous n’échangerions pas notre âûie française contre l’âme américaine. Elle n’a pas porté le deuil de notre défaite. elle a été heureuse pendant nos mortelles dix-huit années.
N’oublions pas ceci ; la France libre ne s’accorde pas un jour de bonheur, tani qu’il y a sur la terre un peuple opprimé.
FAUX-FUYANTS
Une objection banale qu’on rabâche à satiété est celle-ci :
La France n’est pas mûre po\or la République, -il lui faut d’abord les mœurs de la liberté.
— C’est-à-dire, il faut la fin avant les moyens, l’effet avant la cause, les habitudes avant le commencement, avant l’essai.
Que sont les mœurs de la liberté, sinon l’habitude prise dè la liberté ?
Et comment un peuple s’habituerait-il à la République sous un régime qui l’a détruite et qui en a extirpé chaque vestige?
Quel est en Europe, le premier but, la grande fonction de tout gouvernement personnel ?
— Vous me direz : c’est bien simple ; Ih-essurer le peuple et lui extorquer de l’argent.
— Nulle-ment ; avant ce souci, il y en a un autre plus capital : c’est de corrompre le peuple et de lui inspirer l’aversion de la vie publique, le mépris de sa propre souveraineté, l’horreur de la liberté ; c’est de flatter en lui l’instinct bestial, qui se contente de la pâture jetée par le maître, et qui lui sacrifie le règne de la Démocratie.
MÉMOIRES d’exil
En 18S8-60. la défaillance générale se déguisait sous tous les masques possibles ; elle s’enveloppait de théories , et prononçait volontiers les grands mots humanitaires. Livres et journaux travestissaient les événements, les choses les plus simples, et noyaient dans les dissertations métaphysiques les faits palpitants, saignants.
De quoi s’agissait-il pourtant? Le mal dont souffrait la France, était-ce le produit d’une cause mystérieuse, occulte, que la science des alchimistes était chargée de sonder, de guérir?
N’y avait-il pas une date précise, une nuit sombre, un droit violé, un sang versé, un renversement des lois?
Pendant dix-sept ans, avez-vous entendu d’autres protestations que celles des victimes? Les honnêtes gens qui ne furent pas atteints, gardèrent le silence sur les faits monstrueux accomplis depuis le 2 décembre. Au premier moment , la terreur , l’étouffement empêchèrent même la lutte morale.
Exils, transportations, cachots, ruine de toutes les existences, voilà ce qui paralysa les courages.
Le faisceau de la nation fut rompu par la peur ; il ne se trouva que des individus désarmés, isolés, trop faibles pour agir.
Mais à cet état de terreur succéda une autre phase plus douloureuse encore. Les faits accomplis, une fois acceptés, la vanité nationale s’offensait du reproche de servilisme et de pusillanimité qu’on pouvait lui adresser. C’est alors que beaucoup d’esprits se réfugièrent dans les systèmes philosophiques, économiques ou religieux. Les uns prenaient le langage d’une pieuse résignation :
• Nous avons vu la France essayer de tous les régimes.
KAUX-FUYANTS 17
de tous les hommes, elle n’en vaut pas mieux. Que pourrions-nous ? Témoin des luttes infructueuses de notre génération, celle qui nous suit se jette dans le scepticisme politique et se dégage de tout devoir public. Les plus généreux se sont mis à l’œuvre ; qu’y ont-ils gagné ? Pourquoi nous briser aux mêmes obstacles ? Le grand, le beau, le juste ne sont pas de ce monde, cherchons-les ailleurs. »
§ous cette phraséologie sentimentale perçait une forme nouvelle de la peur. Ce monde meilleur devient le refuge des natures indolentes qui n’ont encore rien tenté et qui .se retranchent ainsi dans l’égoïsme et la dureté.
Il n’y a rien à répondre aux âmes véridiques qui s’abusent elles-mêmes sur leur inertie ; mais ne nous lassons pas de stigmatiser les hypocrites.
Si im fardeau vous écrase et vous brise les reins, disions-nous, si une machine pneumatique pompe l’air respirable, si une cage de fer comprime vos membres torturés, irez-vous chercher l’explication de vos souffrances dans des théories, au lieu du fait très-simple et très-douloureux de l’étouffement, de la captivité, de la torture 1 Vous voilà revenus à la méthode cartésienne, vous niez le témoignage des yeux, ü vous est impossible de savoir si vous êtes libres ou enchaînés.
Est-ce une théorie métaphysique qui a plongé à Vincennes, à Bicètre, à Mazas, à la Conciergerie, à Sainte- Pélagie, dans toutes les bastilles de î'rance, des milliers de captifs? Est-ce une illusion'que ce nombre incalculable de Français proscrits ds tous côtés ?
Et ces morts de Sinnamary et de Lambessa qui ne revinrent jamais 1
MÉMOIRES d’exil
L’extirpation de l’élément républicain continua après le 2 décembre, mais jamais sur une aussi vaste échelle qu’en 1858. Après les grandes razzias, suivirent des coupes réglées, sagement aménagées.
Première cause d’appauvrissement moral de la nation.
Seconde cause, la loi de sûreté. Elle régnait' de faif^depuis 1851, mais elle fut hautement proclamée après le 14 janvier.
Elle étouffa toute velléité de résistance dans les esprits et jusque dans le for intérieur des consciences.
Il se fît un grand silence, non- seulement dans la presse et la tribune, mais dans les âmes.
Beaucoup dissimulèrent sous le nom de devoirs de famille, de « prudence paternelle », les capitulations intérieures, les compromis avec l’arbitreiire, les concessions de paroles et de sentiments.
Une chape de plomb pesa sur les esprits aussi bien que sur les corps. Relations de société, affections de famille et jusqu’aux actes les plus simples, tout attestait le manque absolu de sécurité personnelle.
On vivait sans cesse, eu présence d’un invisible espion ; on le sentait partout, même entre quatre murs déserts ; il vous écoutait ; on était seul et on baissait la voix.
Gela est si "vrai, que les Français qui passaient la fron- .tière gardaient l’habitude de parler bas. Nous leur trouvions la voix sourde, étouffée ; ils jetaient des regards effarés autour d’eux : n’avaient-ils rien à craindre ? On avait beau les rassurer, en riant : « Vous ôtes ici sur une terre de liberté; parlez, parlez à votre aise I » Ils souriaient d’un air inquiet, ne s’y fîant pas.
Que de fois n’avons-nous pas assisté à une de ces scènes ! Une mère et son fils arrivaient de France, le jeune homme
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FAUX-FUYANTS
avec l’élan de son âge était heureux de s’exhaler plus librement ; la mère effrayée le tirait par la manche : « Es-tu fou? Veux-tu te taire? — Madame, rassurez-vous ; il est en lieu sûr ; pas un gendarme ici, pas un seiil agent de la force publique. »
Que chaque Français l’avoue : n’est-il pas vrai qu’il se sentait toujours observé par un témoin secret, par un invisible agent ?
Il le voyait, ou croyait le voir rôdant autour de sa maison, le suivant dans la rue, blotti sur l’escalier, frappant à sa porte quand le verrou était tiré. Ne se réveillait-il pas en sursaut, apercevant le mandataire de l’autorité qui exhibait à son chevet un ordre d’incarcération ou d’expulsion? Etaitce vivre que de subir ces transes, ces humiliations perpétuelles ? Et dans cette insécurité continuelle, comment ne vous serait-il pas arrivé, pauvres amis de France, d’envier les proscrits ? Eux du moins, pensiez-vous, sous un toit étranger, peuvent dormir en paix.
Dans la crainte de nuire à l’avenir de ses enfants, tel père de famille prenait vis-à-vis de lui-mêmè l’engagement de régler tous ses actes, ses paroles, de manière à paraître innocent, inoffensif, aux yeux de ce juge occulte qui régnait comme un Dieu sur les consciences. Triste vérité, attestée en- pleine tribune anglaise par un orateur, membre du parlement, Roebuck, lorsqu’il dit en parlant de la France :
« Ce pays, où pas un seul homme ne peut se dire le maître de sou âme. »
Etrange logique 1 Un patriote italien lance des bombes meurtrières; l’Italie est choyée, secourue, délivrée. Et les Français, complètement étrangers au 14 janvier, sontchâ-
MÉMOIRES d’rXII.
liés en masse et en détail, ils subissent aujourd’hui encore ba loi des suspects.
On commence à savoir maintenant les innombrables transportations qui suivirent (1); mais qui dépeindra les inénarrables souffrances, les mille drames cachés que recélait chaque existence ?
Je ne citerai qu’un trait : .
Le fils d’un de nos amis proscrits, jeune homme d’un caractère et d’une conduite exemplaires, s’était résigné à vivre en France, au lieu de suivre ses parents en exil ; son modeste emploi dans la fabrique où il travaillait depuis nombre d’années, lui permettait d’ajouter une offrande filiale aux tristes ressources de l’exil.
Les années s’accumulaient, la séparation était amère, l’isolement du jeune homme, loin des siens, devenait insupportable.
Enfin, une lueur de bonheur illumine son existence ; il aimait, il était aimé; il allait épouser la jeune fille... Grande joie pour les vieux parents proscrits. Le cher enfant ne serait plus seul,’ une tendre belle-fille les consolerait de loin.
Tous, nous étions heureux de ce bonheur. '
Encore une fois, Orsini fut l’innocente cause de l’histoire que je vais dire :
Le lendemain du 1 4 janvier, le fiancé monte l’escalier de sa future belle-mère. Le mariage devait avoir lieu dans quelques jours. Sur le seuil apparaît une figure glaciale, courroucée : « Monsieur, tout est rompu entre nous. Vous ne verrez pas ma fille. Vous ne remettrez pas les pieds chez nous. »
(1) Depuis que ces pages ont été écrites, le courageux livre de M. Ténot éclaire d'une lumière inexorable des faits que la France ignorait et que l’Europe niait.
KAUX-FÜYANTS
Le jeune homme pâlit, chancelle, n’en croit pas ses oreilles : Mais, madame, qtf’y a-t-il? ,
— 11 y a, monsieur, que vous êtes le fils d’un proscrit, et après ce qui vient d’arriver, je ne donnerai pas ma fille à un homme allié aux ennemis du gouvernement. Gela compromettrait à jamais ma famille, notre maison, nos affaires ; ce serait notre ruine.
Le plus triste, faut-il le dire ? La jeune fille ne fit aucun effort pour fléchir la mère ; l’unioii projetée fut rompue. Le brave jeune homme, frappé au cœur, ne s’est jamais marié. Je me trompe : il a épousé l’exil ; il a quitté la France et ,vit en Belgique auprès de ses vieux parents.
Jusqu’ici il n’était pas permis de discuter l’origine du gouvernement de décembre. Cette défense contenait implicitement toutes les autres, car cette date explique la transformation de tout un peuple.
La jeunesse, privée de ses initiateurs, de ses guides naturels, le journalisme, la tribune anéantis, l’exercice des droits électoraux dénatm’é, le fonctionnarisme civil, militaire et religieux, enlaçant le pays d’im réseau de fer, tout symptôme ou regret de liberté, tout souvenir de ce qui fut, frappé comme un crime, la coédition de tous les moyens d’extinction de l’esprit national, de l’âme française ; l'esprit jésuitique infusé à la nation pendant tant d’années... n’esh-ce donc rien?... Et vous vous étonnez qu’un pays change au bout d’une génération ?
Une seule chose étonne, c’est qu’on cherche laborieusement la cause de cette déchéance I Elle ne fut que passagère, les récents événements l’attestent.
MélfOIRBS d'bXIL
Mais qui nous rendra ces vingt-deux années perdues pour la civilisation, pour la liberté ?
Imaginez-vous ce que notre France serait à cette heure après vingt-deux ans d’une république à la Lincoln, formée aux mœurs de la liberté, obéissant à l’unique autorité de la loi ; la justice et la liberté dans les actes publics ; l’honneur et le patriotisme dans les actes privés ; la prospérité des masses au lieu de la richesse d’un - petit nombre et de l’énormité des traitements de quelques familiers ; l’instruction, comme la lumière, répandue à flots dans toutes les couches de la société, aujourd’hui livrée aux ténébreux enseignements des frères de la doctrine chrétienne, des prêtres fouetteurs et pendeurs ?
Imaginez-vous la transformation de tous les villages, villes et bourgades des quatre-vingt-neuf départements français après vingt-deux ans d’instruction gratuite et obligatoire, après vingt-deux ans de suffrage universel libre, éclairé par les réunions électorales libres, par les associations ouvrières, par la presse libre, par les bibliothèques de campagne ? Les populations rurales, encore enténébrées comme au quinzième siècle eussent franchi un degré immense de culture, grâce à la vie publique ; les richesses du pays, l’énorme budget aujourd’hui absorbés par la hste civile, par l’armée des prétoriens et des fonctionnaires eussent servi sous la République à améliorer le bien-être du peuple, à développer la vie /agricole, à créer partout les établissements d’éducation, I L’initiative des citoyens, aujourd’hui entravée, serait venue en aide au gouvernement pour multipüer les moyens d’en- , seignement laïque. La liberté illimitée des cultes, l’abohtion I du monachisme et des armées permanentes eût affranchi les esprits et les bras ; cinq cent mille prétoriens, deux cent mille moines oisifs ^ eussent été rendus à la charrue^ aux
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métiers, et ces ennemis forcés de la liberté seraient depuis vingt-deux ans les soldats du travail et de la paix.
La nation française compterait quarante millions de citoyens, éclairés et respectés, aulieud’xm troupeau de sujets efiarés.
La France fêterait, comme la Suisse et l’Amérique, ses glorieux anniversaires d’indépendance , la vingt-deuxième année de la République! Oui, ces fêtes populaires, qui font la joie et l’honneur de chaque canton, du moindre hameau helvétiques, nous les célébrerions, non pas à Veytaux, mais dans la France régénérée.
‘ Nous aurions , enfin , l’épanouissement de la liberté , l’exercice des droits et des devoirs du citoyen à la place du césarisme et du régime éclectique, résidu de tous les despotismes précédents : jésuitisme de la Restauration, corruption et agiotage de la plutocratie, régime soldatesque et policier de 1804 à 1815.
Pour étouffer la plainte importune, beaucoup de gens nous montraient pendant dix-sept ans l’espérance d’un avenir très-prochain.
L’avenir I mais c’est le présent qui le prépare 1 II y a une filiation pour les années, les heures, les minutes futures, comme pour toute création : elles naissent aujourd’hui, de chaque moment présent, elles seront ce que nous voudrons.
Ne vous fiez pas toujours à ces ressources inespérées, à ces forces d’en haut, aux chances heureuses qui échappent à tout calcul, à toute prévision humaine. Cette force réparatrice , que la bonne nature tient en réserve et qu’il n’est pas donné à l’homme de détruire, peut être neutralisée par les vices et l’incurie humaines. Les siècles les plus honteux de l’his-
MKMOIKKS u’hxIL
toire le démontrent : la terre a beau fleurir, l’âme humaine s’épanouir dans quelques individualités qui échappent à la contagion du mal ; le monde n’en reste pas moins un désert.
S’il suffit d’un seul homme pour perdre tout un peuple
il faut plus d’un homme pour le sauver.
Pour dissimuler à vos propres yeux la chute profonde, vous disiez ; « Nous ne sommes plus un peuple libre, il est vrai; mais les vertus publiques sont remplacées par les vertus privées. On fait le plus de bien qu’on peut à sa famille, à son ami, à son voisin, et même à tout ce qui porte le nom d’homme. »
Ah I ne nous parlez pas de votre charité I L’épreuve subie par tant d’amis rentrés en France fut trop cruelle ; elle dément ce mot divin : fraternité, charité.
Combien est-il d’exilés qui aient trouvé à leur retour un accueil chaleureux, réparateur des maux endurés? Les 'anciens voisins les fuyaient, la famille les accablait de reproches... C’étaient des coupables... On ne leur offrit même pas un verre d’eau. Ils furent et restèrent des parias au sein de leur patrie... Personne ne leur tint compte des longues infortunes, de leur noble immolation au devoir.
Tant que les proscrits vécurent loin de France, sur mille il n’y en avait pas dix qui reçussent un témoignage de leurs proches amis. Cet ostracisme moral continua quand ils retrouvèrent la patrie. ^
Si l’on est fort au milieu de la ruine personnelle, on ne peut rester insensible à la ruine de ce que l’on aime le plus : patrie, liberté, amis.
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Oui, ceux qui rentraient eu France étaient encore plus malheureux que le» exilés. Ils maudissaient l’inexorable nécessité qui les y avait contraints, et la vie à laquelle ils étaient condamnés.
Les affaires ! cette affreuse roue à laquelle ils étaient liés, ne les broyait pas assez pour qu’ils ne sentissent l’isolement dans lequel ils venaient de tomber. Cet isolement était tel, que chaque souvenir d’exil devenait pour eux un point lumineux. Après toutes les chaudes amitiés qu’ils avaient connues, ils étaient transplantés dans un monde hostile, plein d’envie et de dénigrement. Plus de foyer commun pour s’y retremper aux nobles et saintes idées. Ils traînaient la chaîne pour gagner leur pauvre vie, les yeux fixés sur un avenir qui s’éloignait indéfiniment. Leur conscience était tran([uille, leur foi inébranlable; mais la tranquillité d’esprit ne venait pas, este ils n’entrevoyaient pas où ils menaient ceux dont ils avaient charge d’àme.
Ils sentaient que l’exil n’est pas seulement dans le fait de l’éloignement du lieu natal, mais dans la privation de ce que l’on a de plus cher.
D’autres, retirés dans leurs montagnes, isolés au fond des bois, ne donnèrent plus signe de vie pendant des années. Tout leur commandait de faire les morts. Vivant, végétant en dehors du monde, mal vus, soupçonnés des uns, redoutés des autres, ils cherchaient à se faire oublier... hélas! ils y parvenaient sans peine. L’autorité seule les suivait des yeux, les surveillait a^ec une sollicitude paternelle dont ils se fussent bien passés.
A Paris, les exilés rentrés étaient relativement libres, mais en province, l’internement leur créait une situation de lépreux.
S’ils traversaient le département dont ils avaient été les
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représentants, ils n’osaient s'y arrêter. On ne peut dire de ces fils de la France qu’ils reprenaient terre, comme Antéel
Aussi la rentrée de ces. amis nous inspirait xme profonde tristesse. On était privé de leurs nouvelles ; ou n’osait s’écrire, ou si l’on écrivait, c’était des lettres ambiguës, indéchiffrables ; il fallait le génie d’un Champollion pour bre ces hiéroglyphes; on désignait les amis et ennemis sous des noms supposés; on parlait par allusions et métaphores, afin que les lettres ne fussent pas interceptées, ce qui n’arrivait que trop fréquemment.
Quelle situation! dénoncés, menacés, surveillés, parias de leur arrondissement, dont ils avaient été jadis les chefs aimés, respectés.
A ce point de vue, il est certain que les exilés de l’intérieur étaient plus malheureux que ceux du dehors.
11 faut pourtant que la terre natale soit douce et légère, même sous les verrous, car nous avons vu, en 18b8, plusieurs familles exilées après le 14 janvier, demandant à rentrer. On sait que d’innombrables proscriptions nous valurent à Bruxelles un renfort de nouveaux arrivants.
Faut-il le dire? Les pauvres seuls résistèrent vaillamment. Si le courage d'exil devait être facile à quelqu’un, c’était à qui pouvait l’adoucir par la fortune. Il n’en fut rien ; après avoir .éprouvé le climat belge, beaucoup déclaraient qu’ils avaient reçu une autorisation de séjourner trois mois en France, qu’ils avaient d’importantes affaires à y régler, mais qu’ils reviendraient.
Ils partirent en effet, mais ne revinrent jamais.
FAUX-FUYANTS
Quel parti l’immortel auteur de Gulliver u’ eût-il paÆ tiré du tableau de la transformation de la France, après dix-huit ans d’absence !
La différence énorme qu’il trouve en toutes choses après son séjour chez les Liliputiens, serait bien autrement frappante et navrante à l’aspect des changements monstrueux qu’il eût constatés dans la vie publique et les mœurs privées des Français de 1851 à 1869.