‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 41 sur 58 · I.A FAM11.1.H KHPUBLICAINR · texte numérisé non relu

I.A FAM11.1.H KHPUBLICAINR

/ La vue de cette douleur ne sortira jamais de mon souvenir. Nous le trouvâmes dans son faubourg de Ilirslanden, au milieu de sa petite famille,, tous en grand deuil. Désolé, désespéré, il marchait à grands pas dans la chambre, éclatant en sanglots. « Ils m’ont tué mon père dix ans avant sa mort ! s’écriait-il; ils m’ont ravi dix ans de son existence que j’aurais pu vivre avec lui! C’est atroce! C’est la dernière chose que je leur pardonnerai !

« Il me semblait qu’il vivrait longtemps encore, et maintenant c’est fini à jamais!... Si vous saviez quel homme fut celui que .je pleure !... Quel cœur, quelle abnégation!... Il avait tout sacrifié pour nous élever... et il est mort sans m’avoir revu!... Oui, sans le fatal exil j’aurais vécu dix ans de plus avec le meilleur des pères. »

D’urgentes affaires l’appelaient à Ribeyrac, ses plus pressants intérêts en dépendaient : t Je n’irai pas, dussé-je perdre tout l’héritage. Il ne sera pas dit que j’aie renoncé au bonheur de le revoir par respect pour mon titre de proscrit, par devoir politique; et maintenant que mon père n’est plus, je passerais sur ces considérations à la seule fin de recueillir sa dépouille? Cette pensée me fait horreur !... Et à présent je ne souhaite plus la fin de mon exil, s’écriait-il; qu’ai-je à faire en France? Les miens sont morts 1 »

Les témoignages de sympathie de sa ville natale furent impuissants à calmer sa douleur. Tout Ribeyrac suivit le convoi funèbre; les journaux, même V Écho de Vésone, feuille quasi-officielle, rappelèrent l’immense sacrifice do ce fils. Hélas ! dans leurs deuils, au moins, les exilés sentent battre le cœur de la patrie!

Aujourd’hui encore, nulle autre manifestation ([ue celle des funérailles! Oui. la France n’a d’autre liberté que d’ensevelir ses morts !...

MBUOIRBS d'sXIL

Nous passâmes plusieurs semaines à la campagne, dans un petit logement entouré d’im verger; c’est là que se renouvelèrent les jours d’Eggbuhl, lorsque la petite Georgette, notre filleule, fut hors de danger.

Cette famille était aussi heureuse que peut l’être un nid de fauvettes au milieu de mille périls. Les parents achetaient leur bonheur par des veilles et des angoisses infinies au chevet de l’enfant ; mais c’est la loi de la vie : joies traversées d’alarmes ! Le père tremblait de perdre sa fille; nuit et jour ü remplissait des devoirs maternels. C’est le fier républicain, le jurisconsulte qui berçait l’enfant, l’apaisait, la soignait comme un médecin et comme une garde malade. Pendant quatre mois, il la disputa à la mort hevue par heure, il lui insuffla la vie. Et en même temps il avait la force de continuer ses travaux de jurisprudence.

La petite Marguerite, voyant renaître sa sœur après tant de mois où elle fut aussi inanimée que ses poupées, l’appelait maintenant, pour la distinguer des autres : la vivante.

Rien de plus touchant que cet intérieiu républicain ; la petite fille de quatre mois, confiée à la garde d’un frère de cinq ans I C’est lui qui veillait sur elle en pleine rue et la garantissait contre les voitures, les passants, les chiens; il la préservait du soleil, l’amusait emnme une tendre nourrice.

Le père passait ses Soirées à lire aux enfants Corneille, Molière, Racine. « A vrai dire, ils n’y comprennent pas grand chose par l’esprit, nous disait-il ; mais ces grandes pensées les impressionnent étrangement; je vois sur leurs petites figures les émotions profondes de ces cœurs neufs. Je suis en cela les traditions de mon père, ses trois enfants s’en sont bien trouvés. Cet hiver, je commencerai par les Esclaves l’éducation de mes petits hommes libres. »

LA FAMILLE RKPOBLICAINB

Tout n’est donc pas fini? La République vit encore dans quelques foyers. ‘

Jean Paul arriva de Paris ; s’U a acqüis la vivacité parisienne, il conserve sa physionomie et sa vive tendresse pour les siens ; sa jolie tenue de barbiste lui allait à ravir. Les enfants s’adoraient; Marguerite raffole de son grand frère et tous ensemble chérissent le dernier né. A table, ils tendaient toujours l’assiette de Jean-Paul le premier ; ils oubliaient le boire et le manger, le dévoraient des yeux, et, n’y tenant plus, s’élançaient de leurs sièges pour l’embrasser. Les plus petits lui parlaient zurichois; le Parisien répondait ; Je ne sais plus l’allemand. — Plus du tout? demandaient les enfants désappointés.

Par une chaleur tropicale. nous allions au Stéphansbourg, bois touffus, accidentés, pleins de parfums résineux; les enfants cueillaient des masses de champignons dits ; barbes de capucins. Les cimes neigeuses des Alpes scintillaient au-dessus des collmes verdoyantes qui couronnent en amphithéâtre le lac de Zurich. Mais le charme de nos promenades d’autrefois manquait. Depuis la mort de son père, M. Dufraisse allait, venait comme un corps sans âme, indifférent à tout, excepté à ses enfants ; pour eux seuls, il retrouvait un accent, vm sourire.

M. Flocon venait aussi tous les jours, quand sa santé le lui permettait ; à soixante ans, déjà accablé par les infirmités, la vue presque entièrement perdue, l’ancien membre du gouvernement provisoire , l’ancien ministre du commerce gagnait péniblement sa vie par des traductions pour la Revue germanique. Mais quoi? Sa situation s’était améliorée en comparaison de ce qu’elle fut à Genève, dans les

MÉMOIHKS d’kXH.

première temps dç l'exil , alors que l’ancien membre du jroûveruemeut de 1848 était obligé de vendre sa montre pour acheter du pain !

Il fut pour nous d’une sollicitude dont je garde le souvenir attendri ; il insista pour nous faire consulter son ami , le docteur Moleschott. 11 l’amena lui-même et veilla paternellement à l’exécution du traitement prescrit par le célèbre physiologiste. Ce compatriote de Spinosa lui inspirait à juste titre une confiance infinie par sa bonté vraiment humaine autant que par sa science.

M. Flocon aimait passionnément le panorama des Alpes de Zurich; aussitôt qu’il entrait dans la chambre,* il nous attirait dans l’embrasure de la fenêtre pour nous montrer son leau Glaemisch\ ü l’avait pris en affection. C'était un culte. Malgré les bnimes, il désignait à coup sûr la coupole de neige au milieu du demi-cercle des montagnes de Claris.

Grand enseignement que cette sérénité imperturba^ble . dans l’adversité ! C’est qu'il n’avait rien à se reprocher (1) !

Et comme le dit plus tard sou ami sur sa tombe : « Ces « Alpes qu’il aimait, il les prenait à témoin de la durée, de « l’inflexibilité, de la hauteur de ses convictions. Il a été fi- « dèle à tous ses serments, il a haï le parjure, il a usé sa a vie à défendi'e les intérêts du peuple, et le peuple a été sa

« dernière pensée Administrateur, ministre qui entre

« pauvre au pouvoir, il en est sorti plus pauvre; voilà pour- M quoi il est mort en exil (2). »

(1) N’oublions pas cet acte de prudence d’un des fondateurs de la liépublique de 1848 ; c’est Flocon qui proposa l’article 68 de la Constitution, qui interdit au président de la République, sous peine do haute trahison, de dissoudre l’Assemblée ou de l’empêcher dans l’exercice de son mandat.

(2) Discours d’Ëdgar Quiuet, mai 1866.

LA FAMIU.U RKPUBUOAINE

Une grande joie nous arriva pendant ce troisième séjour à Zurich; nous y revîmes notre bon docteur Laussedat, après deux ans et demi de séparation. Quelle surprise lorsque la porte s’entr’ouvrit et que nous vîmes apparaître ce visage ami, qui rappelait neuf ans de souffrances en commun ; l’exil, cette patrie du droit que l’on sert avec ardeur, quand la patrie réelle vous est fermée I

De tous les proscrits, Laussedat est celui qui fit le plus de bien à notre colonie de Bruxelles, par sou dévouement de toute heure. Hélas ! quelquefois ses efforts ont été impuissants pour sauver ceux qu’il aimait ; il ne pouvait pas toujours conjurer les effets funestes du climat et des chagrins, non il n’a pu arracher à la mort tous ceux qu'il

aimait et il eu porte encore le deuil!

Le sentiment d’une apparition aussi fugitive mêlait une sorte d’angoisse à notre joie ; nous ne pouvions détacher nos yeux de cet excellent ami. Tant qu’il était là, nous tenions ce passé de Bruxelles, encore vivant, souriant à travers les larmes. On n’osait songer qu’il allait repartir le lendemain ; il pa,ssa la nuit sous notre toit; nous ne l’avons plus revu. Mais nous songeons encore à cette réunion d’amis : Laussedat, Flocon, Dufraisse, Edgar Quinet, dans cette embrasure de fenêtre, en face du Glaernisch.

Gomment rentrer dans la solitude de Veytaux sans nous retremper dans une autre amitié d’exil, non moirfs précieuse? Lorsque le colonel Charras apprit notre arrivée à Zurich, il insista pour avoir son ami à Bâle un jour ou deux ; il écrivait que nous y trouverions toute la famille. Si la démocratie comptait beaucoup de foyers semblables à celui de Tbauu, où brûle la flamme sacrée de la liberté, les

exilés lie seraient pas à Bâle, à Zurich, à Londres, à Guernesey, à Veytaux.

Nous partîmes pour Bâle le 24 août; le colonel nous attendait à la gare; il nous conduisit aussitôt chez lui, au tauhourg Saint-Albans. L’heureuse famille était rassemblée à la manière antique sous « le portique retentissant », Il y avait là Madame Kestner, femme digue des grands jours de la République ; conservant son tin sourire au milieu des tristesses politiques. Madame Charras, sa tille, rayonnait de jeunesse, de grâce et de bonheur; on retrouvait en elle ce regard profond, mystérieux dont Léonard de Vinci a seul rendu l’expression. La physionomie! Le plus beau don que le ciel puisse faire à l’homme , et qui le dispense de toute parole I

Elle nous sembla encore plus jeune qu’en 1852, pendant les jours passés ensemble à Ostende. Le coup foudroyant qui brisa sa vie en 1865, a versé dans son âme l’âme de bronze de Charras. Non, il n’est pas entièrement perdu pour nous, le grand proscrit!... Il revit dans cette noble femme. Morte à l’existence, elle n’appartient au monde que par le culte sévère de la justice et de la liberté, symboUsé dans son deuil éternel.

Mais qu’on était loin de tout pressentiment funèbre, le 24 août 1860!

Pourtant, en parcourant la maison, qu’on nous tit voir eu détail , eu entrant dans le cabinet de travail du colonel, je fus frappée par la vue d’un tableau suspendu sur son bureau ; c’était une belle gravure des funérailles de Marceau !... La République ensevelie avec le jeune héros républicain, cette image saisissante dans la chambre du proscrit , du soldat républicain, me serra le cœur. C’était une de ces

Page 1